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Metteurs en scène

 
 
 
     
 

Ou Ning 欧宁

Présentation

par Brigitte Duzan, 02 novembre 2011

 

Ou Ning (欧宁) est souvent présenté comme un nouvel avatar de l’humaniste de la Renaissance : d’une immense culture, centrée sur les valeurs humaines ; mais, comme le lettré de la Chine ancienne, l’humaniste de la Renaissance était un philologue nourri de textes antiques, un idéaliste peu au fait des grands progrès scientifiques de son temps.

 

Ou Ning serait plutôt un héritier du siècle des Lumières : un intellectuel engagé à l’idéal encyclopédique, ouvert sur son temps.

 

Ses intérêts et activités touchent à tous les domaines littéraires et artistiques : après avoir débuté dans l’édition de magazines sur la musique et le cinéma, il a développé des projets sur des questions d’urbanisme alliant études

 

Ou Ning (欧宁)

sociologiques et architecturales, documentaires, expositions de photographies et publications ; il est aujourd’hui revenu à l’édition, avec le lancement en avril 2011 du magazine littéraire Chutzpah-Tiannan qui en est aujourd’hui à son quatrième numéro (6).

 

Premiers pas : poésie, musique, cinéma et édition

 

Ou Ning est né en 1969 à Suixi (遂溪), district du port de Zhanjiang, au sud-ouest du Guangdong (广东湛江). Il a fait ses études supérieures à l’université de Shenzhen, dans le département de culture internationale et communication (深圳大学国际文化传播系), dont il est sorti en 1993.

 

Il a commencé à écrire des poèmes dès 1986, et en a publié un premier recueil en 1990 : « L’esprit et les médias » (《心灵与媒体》). En 1991, avec le poète Huang Xianran (黄灿然), il a créé un journal consacré à la poésie, « Sons » (《声音》), puis, en 1992, est devenu  éditorialiste du journal « La poésie chinoise moderne » (《现代汉诗》). Il a aussi publié ses propres poèmes dans diverses revues, poèmes ensuite mis en musique. En 1994, il a même fondé un ensemble musical.

 

Les nouveaux sons de Pékin

 

En 1996, il a créé une société de design et d’édition ‘Sonic China’ (音速中国) pour fournir des services aux maisons d’édition, festivals de cinéma, musées, galeries d’art et artistes en général. Cette même année, il a publié le livre « Les nouveaux sons de Pékin » (北京新声), co-réalisé avec le critique musical Yan Jun (颜峻) et le photographe Nie Zheng (聂筝), qui a révélé le monde du rock pékinois, jusque là inconnu du public.

 

En 1999, il a été contacté par le plus important studio de cinéma du sud-ouest de la Chine, le studio Emei (峨嵋电影制片厂), basé à Chengdu, qui désirait créer un magazine de cinéma. Mais le contenu qu’on lui proposa ne correspondait pas à ses attentes : il s’agissait juste de parler de stars et de films commerciaux. Il suggéra alors aux éditeurs de

modifier le projet en incluant des articles sur le cinéma indépendant écrits en collaboration avec le documentariste indépendant Wu Wenguang (吴文光). L’initiative fut favorablement accueillie et il fut nommé éditeur en chef de la revue.

 

Il n’y avait pas alors de véritable critique de cinéma en Chine. Parallèlement à son activité éditoriale, Ou Ning commença alors à organiser des projections des films, et, en septembre 1999, créa, à Shenzhen, un organisme destiné à promouvoir la vidéo et le cinéma indépendants : la

 

Le sigle de la ‘U-thèque’ (“缘影会”)

U-thèque’ (缘影会”). Celle-ci se développa grâce à l’appui du réalisateur, scénariste et critique de Hong Kong Shu Kei (舒琪), qui, ayant l’expérience de la diffusion de films d’art, facilita l’obtention des droits de nombreux films (1). Le succès fut tel que la ‘U-thèque’ s’implanta ensuite aussi à Canton.

 

Hou Hanru

 

La U-thèque connut son heure de gloire en 2003, à la cinquantième Biennale de Venise. Dans le cadre de l’exposition « Zone d’urgence », du commissaire Hou Hanru, spécialiste des problèmes urbains liés à l’expansion explosive des mégalopoles, la U-thèque participa à un projet d’artistes de Canton intitulé ‘Canton Express’ : elle fut alors commissionnée pour un projet d’étude urbaine dans un quartier de Canton nommé San Yuan Li (《三元里》).

 

San Yuan Li

 

San Yuan Li rappelait des souvenirs d’enfance émouvants à Hou Hanru, comme à tous ceux qui ont grandi à Canton dans les années 1960-70. C’était alors un petit village en bordure nord de la métropole, considéré comme un haut lieu de la lutte anti-coloniale et de l’histoire révolutionnaire parce qu’il a été le site d’une révolte légendaire de villageois contre les Britanniques pendant la Guerre de l’Opium, ce qu’on appelle dans les livres d’histoire ‘l’incident de 1841’. Cet épisode historique est aujourd’hui largement tombé dans l’oubli, mais c’était un symbole d’orgueil national dans la conscience collective de la génération de Hou Hanru et de Ou Ning, qui ont le même âge.

 

Ou Ning lui-même a commencé à s’intéresser à cet endroit dès 1992, alors qu’il était encore étudiant. Dix ans plus tard, lorsque le projet a démarré, San Yuan Li était devenu un "village dans la ville"(城中村), noyé dans l’expansion

 

Le livre « San Yuan Li »

urbaine ; il avait conservé au départ les structures rurales, mais avait développé ensuite toutes sortes d’activités en marge d’une loi incertaine et de la vie normale de la cité : immigration et construction illégales, consommation et trafic de drogue, prostitution, etc…  Pour survivre dans cet environnement difficile, voire dangereux, les communautés de ce microcosme urbain ont été obligées de créer ‘dans l’urgence’ des formes alternatives de structures sociales.

 

 

Photos du documentaire « San Yuan Li »

 

 

Avec une autre artiste atypique, Cao Fei (曹婓), Ou Ning et son équipe de l’U-thèque (2) ont exploré cet univers alternatif avec leurs caméras numériques comme outil d’investigation. Le résultat de ce travail collaboratif est un documentaire doublé d’un livre. C’est un travail d’autant plus intéressant que des "villages dans la ville" de ce genre existent en Chine dans toutes les grandes métropoles de l’intérieur et de la côte, qui ont toutes connu la même expansion rapide empiétant sur les terres alentour à partir des années 1980, et continuent de se former aujourd’hui. L’objectif est de tenter d’éviter les erreurs commises dans le passé (3).

 

Mais, loin de s’attarder lourdement sur les problèmes sociaux dévoilés, le film est une œuvre impressionniste nimbée de poésie. Influencé par le réalisateur russe Dziga Vertov, pionnier du mouvement kino-pravda (ciné-vérité) au début des années 1990, « San Yuan Li » vibre au rythme d’un montage rapide, souligné par les pulsations de la musique, qui donne un aspect surréel à la réalité filmée.

 

Mais Vertov était un penseur idéaliste qui voyait dans l’idéologie marxiste les fondements possibles d’une cité futuriste ; Ou Ning et son équipe, eux, ont esquissé le portrait sans fard d’une cité concentrationnaire où le soleil a du mal à percer dans les rares interstices laissés entre les habitations, et des hommes de ces bas-fonds de la vie moderne, confrontés aux défis qu’elle leur pose au quotidien.

 

 

Extrait du documentaire « San Yuan Li »

 

Mort de l’U-thèque, intermède

 

Avec ce projet des plus originaux, l’U-thèque a débordé ses limites initiales. De club cinématographique, elle est devenue un véritable laboratoire d’exploration multidisciplinaire, rassemblant des artistes et chercheurs de domaines aussi différents que le cinéma, la musique, les arts graphiques, la poésie et même les sciences sociales. Elle a exercé une influence considérable non seulement dans le delta de la rivière des Perles, mais dans toute la Chine.

 

Ce projet original signa pourtant aussi sa mort. En effet, aussitôt après, en 2004, le Southern Metropolis Daily (南方都市报) sponsorisa une rétrospective des œuvres de Jia Zhangke. Or, juste à ce moment-là, le journal s’attira les foudres des autorités en publiant des articles sur la mort d’un jeune graphiste aux mains de la police alors qu’il était détenu illégalement. La U-thèque, à laquelle les autorités locales ne pardonnaient pas le documentaire sur San Yuan Li, quartier à problèmes dont elles auraient préféré qu’on ne parle pas, fut prise dans le procès fait au journal et déclarée illégale.

 

 

Awakening Battersea

 

 

Ou Ning se retourna vers des projets avec le groupe de Sonic China. Il organisa en 2005 la première d’une série de trois expositions « Get it louder » (大声展). Puis en 2006 il lança le ‘sound project’ « China Power Station », co-organisé avec la Serpentine Gallery et l’Astrup Fearnley Museum of Modern Art, une ‘exposition’ d’un style totalement nouveau dans la salle des turbines de la centrale électrique de Battersea, à Londres.

 

Mais le travail de recherche réalisé à l’occasion du projet San Yuan Li se poursuivait parallèlement, avec des participations à diverses manifestations dans le monde entier traitant de la marginalisation née d’une croissance urbaine anarchique et des nouvelles structures sociales inventées pour répondre à la nécessité. Ou Ning participa en particulier, à la première Biennale d’architecture et d’urbanisme de Shenzhen (首届深圳城市/建筑双年展) inaugurée en décembre 2005,  avec une installation appelée « Borders, Illegal Zones and Urban Villages » (二线关.插花地.城中村”) qui illustrait trois sortes d’espaces urbains nés des spécificités de la croissance de la métropole et poursuivait la réflexion sur les « villages dans la ville (城中村)». (4)

 

Finalement Ou Ning repartit en 2007 sur un autre projet du même ordre, toujours en collaboration avec Cao Fei : le projet Da Zha Lan (《大栅栏计划》), cette fois à Pékin.

 

Da Zha Lan

 

Entrée de Da Zha Lan avant 1949

 

Le projet est parti d’une bourse accordée en 2005, au lendemain de diverses expositions en Allemagne sur San Yuan Li et les thématiques proches, par la Fondation pour la Culture de l’Allemagne fédérale (Kulturstiftung des Bundes).

 

Da Zha Lan (大栅栏), littéralement ‘la grande barrière’, est un quartier de Pékin derrière Qianmen, au sud de la place Tian’anmen, qui était encore au début des années 2000 une vieille zone commerçante d’une centaine de petites ruelles, la plupart bordées d’échoppes, riche d’une longue histoire mais tombée en déréliction. En 2003, dans la perspective des Jeux olympiques, la municipalité adopta un projet de rénovation urbaine concernant tout le quartier, et impliquant l’élargissement de la rue et la démolition des boutiques et habitations attenantes. Les travaux furent lancés le 27 décembre 2004.

 

L’annonce du projet suscita une levée de boucliers tant des habitants que des intellectuels et défenseurs du patrimoine. C’est dans ce contexte que Ou Ning entreprit son projet, qui consistait à filmer la destruction du quartier et la résistance des habitants. Pendant un an, il se rendit sur les lieux quatre jours par semaine, filmant les rues et interrogeant les habitants. Au bout de l’année, il finit par avoir quelque deux cents heures de rushes.

 

Un matin de cette année 2005, cependant, il fit une rencontre qui changea totalement sa vision du documentaire en préparation et le lança dans une entreprise inédite. Alors qu’il s’apprêtait à commencer à filmer, un vieil homme vint le voir en lui conseillant d’aller au 179 Meishi Jie (煤市街) : c’était l’adresse d’un restaurant qui devait être démoli et le propriétaire s’apprêtait à se défendre. Il s’appelait Zhang Jinli (张金利). Un mois plus tard, Ou Ning décida de lui

 

Démolition de Meishi Jie

prêter une caméra et de lui apprendre à s’en servir.

 

Au total, le documentaire de 85 minutes qui en résulta, « Meishi Street » (《煤市街》), est constitué aux deux tiers des scènes filmées par Zhang Jinli lui-même.

 

 

Extrait du documentaire « Meishi Street » 1

 

 

Extrait du documentaire « Meishi Street » 2

 

 

Extrait du documentaire « Meishi Street » 3

 

Un créateur innovant interdisciplinaire

 

Zhang Jinli

 

L’expérience est intéressante à plusieurs titres, et d’abord, peut-être, par le processus d’éducation citoyenne qu’il implique : depuis lors, Zhang Jinli s’est acheté sa propre caméra, s’est intéressé aux nouvelles technologies et a ouvert un blog (5).

 

C’est aussi, comme San Yuan Li, un projet collectif, qui marque une transition dans le processus de formation des jeunes cinéastes, surtout les documentaristes : les organismes comme U-thèque, les expériences comme « Meishi Jie » montrent qu’il existe des circuits hors des grands instituts de formation, et que cela contribue à créer des styles différents, personnels et originaux, à la croisée de différentes disciplines artistiques.

 

C’est aussi la marque de fabrique de Ou Ning, dont la dernière réalisation, le magazine Chutzpah-Tiannan, est la résultante et l’illustration de cette démarche interdisciplinaire particulièrement innovante (6).

 

 

Notes

(1) L’œuvre sans doute la plus célèbre de Shu Kei (舒琪) est « Jours sans soleil » (沒有太陽的日子), un documentaire sur les répercussions des événements de la place Tian’anmen à Hong Kong, alors que le territoire se préparait à être rétrocédé à la République populaire, en 1997. Le film a été primé en 1990 au festival de Berlin.

(2) Une équipe de neuf cameramen/–women, dont Huang Weikai (黃偉凱), et deux ingénieurs du son.

(3) Description sur le blog de Ou Ning qui regroupe les archives de ses différents projets et manifestations (Alternative Archive 别馆) :

http://www.alternativearchive.com/en/archives/sanyuanli-shadowoftimes.html

(4) En 2009, Ou Ning a lui-même été commissionnaire de la troisième Biennale, désormais Bi-City (Shenzhen et Hong Kong). Regroupant des participants de plus de dix pays, cette Biennale affichait un caractère international bien plus affirmé que les deux précédentes, sur un thème, « City Mobilization », qui semblait découler des expériences faites par Ou Ning, « Da Zha Lan » en particulier.

(5) Le blog de Zhang Jinli : http://meishijie119.blog.sohu.com/

(6) Sur ce magazine, voir : http://www.chinese-shortstories.com/Magazines_litteraires_TianNan_un_magazine_litteraire_qui_reflechit_sur_son_temps.htm
Sur le quatrième numéro, voir : http://www.chinese-shortstories.com/Actualites_57.htm

 

 

 

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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