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Sun Yu 孙瑜

Présentation

par Brigitte Duzan, 24 mai 2012

 

Sun Yu fut l’un des cinéastes chinois les plus brillants des années 1930 et 1940. C’est grâce à lui, en grande partie, que le cinéma s’est élevé en Chine au-dessus d’un vulgaire divertissement populaire méprisé des intellectuels.

 

Sa carrière fut malheureusement brisée en 1951 par les attaques virulentes portées, pour des raisons idéologiques, contre « La vie de Wu Xun » (《武训传》). Encore vilipendé pendant la Révolution culturelle, il ne s’en remettra pas et terminera sa vie en traduisant des poèmes et en écrivant son autobiographie.

 

Passionné précoce de poésie et de cinéma

 

Sun Yu (孙瑜) est né à Chongqing en 1900, dans une famille originaire du Sichuan, mais celle-ci a déménagé à Shanghai quand il était encore enfant.

 

Sun Yu

 

Le jeune Zhou Enlai en 1918

 

En 1914, il est entré au collège de Nankai (南开中学). Il s’y trouva en même temps que le futur Premier ministre, Zhou Enlai, de deux ans son aîné. Sun Yu a raconté que Zhou Enlai avait alors écrit une pièce de théâtre d’avant-garde dans laquelle il avait même joué ; Sun Yu en aurait été béat d’admiration, et le lui aurait dit un jour qu’il l’avait rencontré dans la cour du collège. Il ne le revit pas avant 1949, à la première grande assemblée des travailleurs des lettres et des arts, mais Zhou Enlai se serait souvenu de lui et lui aurait dit : bravo, tu as bien travaillé pour développer un cinéma pour le peuple.

 

Sun Yu a ensuite continué ses études à Pékin, à l’université Qinghua, passionné pour le cinéma et la poésie, son poète favori étant Li Bai. En troisième année, il participe à un

concours de critique cinématographique et gagne le premier prix ; parmi les membres du jury figuraient Zhu Shilin (朱石麟) et Fei Mu (费穆), et le président du jury était le futur fondateur de la Lianhua : Luo Mingyou (罗明佑).

 

En 1923, à la fin de son cursus à Qinghua, il obtient une bourse pour aller étudier aux Etats-Unis. Il va d’abord à l’université du Wisconsin, étudier la littérature et le théâtre ; son mémoire de fin d’études porte sur « les traductions en anglais des poèmes de Li Bai » (《论英译李白诗歌》). Puis il va à New York, à l’Institut du Cinéma, où il étudie la technique cinématographique et le montage tout en prenant des cours de théâtre et d’écriture de scénarios à l’université Columbia, avec le dramaturge David Belasco, mentor de Cecil B. de Mille.

 

C’est fort de cette solide formation qu’il rentre en Chine, en 1926.

 

 

 

David Belasco

Débuts à Shanghai

 

De retour à Shanghai, Sun Yu se met tout de suite en quête d’un studio. Il lui faut attendre un an avant d’en trouver un : c’est celui de la Grande Muraille (长城画片公司)  qui le prend comme scénariste. Il écrit alors son premier scénario : « Les larmes de la rivière Xiang » (《潇湘泪》), une ancienne légende chinoise chantant la fidélité en amour (1).

 

Le scénario n’est pas mis en scène, et, l’année suivante, en 1928, trouvant que le studio n’est pas très actif, Sun Yu préfère le laisser pour entrer à la Minxin (民新影片公司) où il réalise son premier film : « L’étrange chevalier » (鱼叉怪侠), un film de wuxia dans l’air du temps.

 

Mais il passe à la Lianhua (联华影业公司) l’année suivante, lorsque celle-ci est formée par fusion/absorption d’un certain nombre de studios existants, dont la Minxin.

 

Carrière à la Lianhua et chefs d’œuvre des années 1930

 

Rêve de printemps dans l’antique capitale, photo

 

C’est à la Lianhua qu’il réalise alors ses plus grands chefs d’œuvre. Le premier est « Rêve de printemps dans l’antique capitale » (《故都春梦》), sur un scénario de Zhu Shilin (朱石麟) et Luo Mingyou (罗明佑), avec Li Minwei (黎民伟) à la caméra, et, dans les rôles principaux, Ruan Lingyu (阮玲玉), Lin Chuchu (林楚楚), et Wang Ruilin (王瑞麟), un jeune acteur de théâtre débutant dont ce sera le seul rôle important au cinéma, mais qui aura ensuite une fonction importante comme formateur de futurs acteurs dans l’école de la Lianhua. Ruan Lingyu avait quitté la Mingxing en 1928 parce qu’elle y était

toujours consignée à des seconds rôles ; elle trouve là l’un de ses premiers grands rôles.
 

Le film remporte un énorme succès à sa sortie, en 1930 : c’est l’histoire d’un brave père de famille qui tombe sous l’influence d’un chercheur d’or ; il sombre peu à peu dans la corruption et la dépravation – symbole de la Chine au même moment.

 

Cette même année, Sun Yu réalise aussi « Herbes folles et fleurs sauvages » (野草闲花), avec l’acteur Jin Yan (金焰) et à nouveau Ruan Lingyu (阮玲玉). Ce film est une autre révélation pour le public chinois, et en particulier pour les intellectuels : ils découvrent que le cinéma peut être un art raffiné, empreint de poésie. On a dit que la seule influence de Sun Yu, à cette époque, fut ... Li Bai.

 

En 1931, Sun Yu écrit un scénario sur l’histoire des « 72 martyrs de Canton » (2) qui ne sera jamais porté à l’écran mais figure dans son recueil de scénarios publié en 1981.

 

Herbes folles et fleurs sauvages

L’année suivante, en 1932, il réalise trois films, dont « Du sang sur le volcan » (火山情血) avec Zheng Junli (郑君里) et une nouvelle actrice qu’il a découverte : Li Lili (黎莉莉).

 

Du sang sur le volcan

 

Le scénario, de Sun Yu, conte les malheurs d’une famille de la campagne, dans les années 1920, qui a la malchance d’avoir une fille trop jolie : elle est convoitée par un tyran local qui veut la prendre comme concubine. Après la mort de son frère et de son père, elle se suicide. Son fiancé se fait marin et s’enfuit, mais retrouve le coupable un jour en Indonésie et peut alors se venger…

 

Le film va au-delà de la critique sociale courante dans le cinéma de gauche où est rangé Sun Yu. Il montre le mélange de romantisme et de réalisme qui lui sont propres, et son amour de la nature. Sa mise en scène prime le spontané et le naturel qu’il

recherchait aussi dans ses acteurs : contrairement à la majorité des acteurs et actrices à l’époque, Li Lili

n’avait pas été formée au théâtre, tout comme Ruan Lingyu. Toutes deux étaient instinctives et spontanées. Cela donne aux films de Sun Yu une place à part dans le cinéma chinois des années 1930, encore muet et en noir et blanc, où l’expression était donc primordiale.

 

Il a su garder ce ton très personnel même quand il a réalisé des films à tonalité patriotique pour dénoncer l’agression japonaise contre son pays. Ainsi, en 1933, « Le petit jouet »  (小玩意) dépeint les malheurs d’une

 

 

Le petit jouet

mère et sa fille, spécialistes de la fabrication de jouets artisanaux, que la guerre mène à la ruine, à la

 

Li Lili

 

mort et à la folie. Sun Yu montre un monde qui se délite, mais avec ses deux actrices désormais fétiches, Ruan Lingyu et Li Lili, extraordinaires de spontanéité dans un film qui va bien au-delà de la satire sombre des autres films de l’époque.

 

Le film suivant, en 1934, est d’un ton beaucoup plus léger, sur un sujet très original : « La reine du sport » (体育皇后) montre la transformation d’une fille de riche famille en championne sportive adulée et courtisée, allant de fête en fête, jusqu’à ce que la mort d’une ancienne camarade la ramène à des sentiments plus humains. Le film s’inscrivait dans la campagne « pour une vie nouvelle » lancée au même moment par Chang Kai-chek et son épouse Soon May-ling, et Li Lili devint le symbole d’une vie saine, pétulante et rayonnante.

 

Retour à la nature

 

Sun Yu récidiva en 1936 avec « Retour à la nature » (到自然去) qui finit de consacrer Li Lili, aux côtés de Jin Yan, comme emblème de la féminité rayonnante et triomphante, à l’exact opposé de l’image traditionnelle de la femme chinoise, soumise et réservée, et limitée à un rôle d’épouse docile et mère attentive (3).

 

 

 

 

Mais auparavant, Sun Yu avait, toujours en 1934, réalisé ce qui est sans doute son plus grand chef d’œuvre : « La route » (大路), avec Jin Yan dans le rôle principal, en ouvrier travaillant sur un chantier pour construire une route stratégique pour l’armée chinoise, et Li Lili dans l’un des deux rôles féminins. Les Japonais arrêtent Jin avec ses amis, ils sont libérés grâce aux deux cantinières du chantier, reviennent finir la route, mais tout le groupe est fauché par un bombardement japonais.

 

Le film a été tourné en décors naturels, sur un vrai chantier, les acteurs étant mêlés aux ouvriers, travaillant et chantant avec eux. Chaque personnage est d’autant plus vrai que le rôle avait été écrit par Sun Yu en fonction des acteurs et actrices auxquels il les destinait. Le chant final entonné par les ouvriers, écrit par le grand musicien Nie Er (聂耳), qui participa au film, est resté un grand classique : le « Chant de la route » (大路歌).

 

La route, affiche

 

 

Version en concert télévisé aujourd’hui

 

Une scène de La route

 

Sorti en 1935, le film représente en effet les débuts du parlant dans le cinéma chinois, mais la bande sonore ne comporte que les bruits du chantier et les chants des ouvriers, qui lui insufflent cependant un ton de poème lyrique. Le film respire la sensualité et l’amour de la nature ; il reste le parfait exemple de la profonde chaleur humaine dont est imbue toute l’œuvre de Sun Yu.

 

Il tourne encore un film en 1937, mais la guerre l’arrête en pleine maturité créative. Ce sont cependant les excès idéologiques des débuts du

maoïsme qui ont brisé absurdement sa carrière, en 1951.

 

Carrière stoppée par la guerre, brisée par l’idéologie

 

La guerre, et la chute de Shanghai aux mains des Japonais, stoppent net la production cinématographique des studios de Shanghai ; les cinéastes se replient sur Wuhan, puis Chongqing. Sun Yu fait de même et tourne deux films de guerre à Chongqing, en 1940.

 

A la fin de la guerre, gravement malade, il part se soigner aux Etats-Unis où il reste deux ans. Ce n’est donc qu’en 1947 qu’il rentre en Chine. Il commence immédiatement à travailler sur un projet dont il a esquissé le scénario pendant son séjour américain et qui débouche sur un film dont le tournage débute en 1949 : « La vie de Wu Xun » (《武训传》), qui rencontre un immense succès à sa sortie, en février 1951.

 

Mais le sujet provoque la colère du président Mao qui y voit

 

La vie de Wu Xun, affiche

 

La vie de Wu Xun, photo

 

un dénigrement des valeurs fondamentales à la base de sa propre doctrine. Il attaque violemment le film dans un éditorial désormais célèbre du Quotidien du Peuple du 20 mai 1951, appelant à le critiquer sévèrement. Ce qui ne tarde pas.

 

La campagne dure près d’un an : Sun Yu est brisé. Il réalise encore quatre films dans les années 1950. Le dernier, en 1960, est une adaptation d’opéra : « Qin Niangmei » (《秦娘美》), mais ce n’est pas le plus réussi. Son dernier chef d’œuvre est en fait le film précédent : « La légende de Lu Ban » (鲁班的传说),

réalisé au début du Grand Bond en avant, en 1958.

 

Sun Yu est encore violemment pris à parti pendant la Révolution culturelle, tandis que les restes de Wu Xun sont déterrés de sa tombe par des Gardes rouges, aspergés d’essence et brûlés. Envoyé dans une « école de cadres », il tombe malade, ce qui lui vaut de pouvoir renter chez lui, mais les persécutions ne cessent pas pour autant.

 

Après la fin de la Révolution culturelle, Sun Yu s’est réfugié dans la poésie, se consacrant à la traduction en anglais des poèmes de son  

 

Qin Niangmei

cher Li Bai ainsi qu’à la rédaction de ses mémoires, publiées en 1987 : « Un cinéaste à la dérive – souvenirs de ma vie » (《银海泛舟——回忆我的一生》).

 

Les mémoires de Sun yu

 

Il est mort le 11 juillet 1990 sans avoir jamais retouché à une caméra.

 

En 1981 a été publié un recueil de ses scénarios (《孙瑜电影剧本选集》), puis, en 1982, un discret  hommage lui a été rendu à Shanghai. Mais, malgré la reconnaissance tardive par Hu Qiaomu (胡乔木), en 1985, que les critiques portées contre le film en 1951 avaient été « partiales, excessives et grossières », le film est resté banni des écrans chinois. En dépit des efforts de son fils, Sun Dongguang (孙栋光), seules quelques rares projections ont eu lieu, dont une fois en Chine, en 2005, pour le 90ème anniversaire de la naissance de Zhao Dan, principal acteur du film.

 

Pourtant, la diffusion de « La vie de Wu Xun » était le vœu le plus cher de Sun Yu. On ne peut que se réjouir de la sortie du film en DVD en 2012, même si c’est, encore, pour des raisons idéologiques.

 

 

Notes

(1) L’histoire est celle des deux filles de l’empereur Yao (), E Huang (娥皇) et Nü Ying (女英), mariées par leur père à celui qu’il avait choisi comme successeur, l’empereur Shun () ; celui-ci mourut lors d’un voyage dans la région de la rivière Xiang ; affligées par sa mort, ses deux épouses auraient tâché les feuilles de bambou de leurs larmes avant de se jeter dans la rivière.

(2) Voir « La révolution de 1911 ».

(3) L’image fut relayée par la presse, en particulier la revue illustrée de la Lianhua, le Lianhua Huabao (联华画报), qui, dans son numéro de novembre 1935, campa l’actrice en maillot de bain (d’époque) en photo de couverture, prise lors du tournage de « Retour à la nature ». Voir le catalogue de l’exposition « Ecrans de papier, le cinéma chinois et ses magazines (1921-1951) », Paul Fonoroff/Anne Kerlan, novembre-décembre 2011, p. 54, fig. 19.

 


 

Filmographie essentielle

 

1928 Strange Knight  渔叉怪侠

1930 Rêve de printemps dans l’antique capitale  故都春梦

1930 Herbes folles et fleurs sauvages 野草闲花

1932 Du sang sur le volcan  火山情血

1932 Ensemble à la guerre 共赴国难

       (coréalisé avec Cai Chusheng, Shi Dongshan et Wang Cilong)

1932 La rose sauvage  野玫瑰

1933 L’aube  天明

1933 Le petit jouet  小玩意

1934 La reine du sport  体育皇后

1934 La route  大路

1936 Retour à la nature 到自然去

1937 Symphonie de Lianhua 联华交响曲 

       (7ème court métrage : Rhapsodie d’un fou)

1937 Le printemps parmi les hommes  春到人间

1940 Le baptême du feu  火的洗礼

1940 Le ciel immense 长空万里

1950 La vie de Wu Xun 武训传

1955 Song Jingshi 宋景诗

1957 Avec le vent en poupe  乘风破浪

1958 La légende de Luban 鲁班的传说

1960 Qin Niangmei 秦娘美
 


 

A lire en complément 

 

L’hommage rendu à Sun Yu par son fils Sun Dongguang et Elizabeth Cazer à l’occasion de la rétrospective de ses œuvres organisée par la Cinémathèque de Paris en 2003, dans le cadre des années croisées :

http://www.cdccparis.com/2008/05/sun-yu-1900-1990.html

 

 

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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