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Wong Kar-wai 王家卫

Présentation

par Brigitte Duzan, 01 mai 2012, actualisé 11 juillet 2015

 

Révélation du festival de Cannes en 2000, « In the Mood for Love » a fait de Wong Kai-wai (王家卫) un réalisateur mythique, aussi encensé que contesté.

 

Figure de proue de la « deuxième Nouvelle Vague » du cinéma de Hong Kong, il est aussi considéré comme un héritier de la Nouvelle Vague française (1). Mais, comme l’a souligné Tsui Hark (徐克)ce sont surtout les références à l’art chinois qui expliquent les fondements de son originalité créative :

 

« Wong est l’un des plus chinois des cinéastes de Kong Kong vivant aujourd’hui, à la fois par son esthétique et par sa thématique. Il mêle souvent à des techniques cinématographiques occidentales divers éléments formels qui sont ceux de la peinture traditionnelle chinoise : palette monochrome, importance du cadre, perspective multifocale

 

Wong Kar-wai

pour le spectateur, représentation par l’image et émotion rendue par l’expression visuelle plutôt que par la narration directe. » (2)

 

C’est ce dernier point qui est sans doute la caractéristique la plus importante de son œuvre : la création d’un mode de narration cinématographique original fondé sur l’image et non la narration usuelle, une image soutenue par le mouvement et la musique. L’image, cependant, ne crée l’émotion qu’indirectement ; ce que crée Wong Kai-wai, c’est d’abord une atmosphère, et une atmosphère du souvenir. C’est sans doute ce qui en fait l’un des réalisateurs les plus profonds, complexes et fascinants du moment.

 

De l’art graphique à la télévision

 

Exilé

 

Wong Kar-wai (王家卫) est né à Shanghai en juillet 1958. En 1963, sa mère part avec lui à Hong Kong, laissant derrière elle son mari et ses deux autres enfants qui doivent les rejoindre plus tard. Mais ils ne pourront partir qu’après la fin de la Révolution culturelle.

 

Pour le jeune Wong Kar-wai, la rupture familiale est doublée d’un exil à la fois culturel et linguistique : il parle mandarin, et a du mal à s’acclimater à une ville où tout le monde parle cantonais, et où le mode de vie est totalement différent de la Shanghai qu’il vient de quitter. Cette expérience précoce se reflète dans une œuvre qui est en grande partie une réflexion et un travail sur la mémoire et où se retrouvent de façon récurrente les thèmes de la séparation et de l’errance.

 

Comme Johnnie To (杜琪峰) un peu dans les mêmes circonstances, il va beaucoup au cinéma, avec sa mère. Il a expliqué qu’il y avait à Hong Kong des cinémas qui étaient ainsi fréquentés assidûment par la communauté chinoise immigrée. Mais ce qui le marque surtout à l’époque, ce sont les grands classiques du cinéma hollywoodien.

 

Scénariste

 

Il fait des études d’art graphique à l’Université polytechnique de Hong Kong, la PolyU (香港理工大学). Ce qui l’intéresse, c’est la photographie : il découvre  Robert Frank, Henri Cartier-Bresson et Richard Avedon, passion qu’il partagera avec son chef opérateur Christopher Doyle. Mais il découvre en même temps le cinéma européen, et surtout les cinéastes de la Nouvelle Vague française. Naissance d’une vocation.

 

Quand il termine l’université, en 1980, il entre comme assistant de production à la chaîne de télévision TVB (Television Broadcasts) (3), mais devient en fait scénariste, de productions aussi diverses que variées, allant du kung-fu au film d’horreur et au mélo. Ce sont des débuts ironiques pour un réalisateur célèbre pour détester tourner avec des scénarios tout faits et écrire les siens au fur et à mesure des tournages.

 

En 1982, Wong Kar-wai quitte TVB pour entrer, toujours comme scénariste, à Cinema City (新艺城) où, en l’espace de cinq ans, il signe plus d’une dizaine de scénarios. Il écrit en particulier une trilogie pour Patrick Tam, mais celui-ci n’en tourne que le troisième volet, une comédie sombre sortie sous le titre « Final Victory » (最后胜利), en 1986. Le deuxième volet est utilisé par Wong Kar-wai lui-même, pour son premier film, « As Tears Go By » (旺角卡门), produit par Patrick Tam et sorti en 1988 : adolescent dans la première partie de la trilogie et trentenaire dans « Final Victory », le gangster au centre de l’intrigue a là vingt ans… Mais Wong a dû changer son scénario, car il meurt à la fin de son film.

 

1988 : Débuts de réalisateur

 

Premier film : un polar

 

As Tears Go By

 

Avec son premier film, « As Tears Go By » (旺角卡门), Wong Kar-wai ne prend pas trop de risques : c’est un polar, genre en vogue à Hong Kong après le succès du « Syndicat du Crime » (ou « A Better Tomorrow » 英雄本色) de John Woo (吴宇森) en 1986.  En outre, le film est interprété par trois des acteurs les plus populaires de Hong Kong : le chanteur Andy Lau, Maggie Cheung et Jackie Cheung, d’ailleurs primé au festival de Hong Kong en 1989.

 

Pourtant, Wong Kar-wai innove : d’abord ses gangsters sont jeunes ; ensuite, certains des traits caractéristiques de son style sont déjà là, en particulier une palette de couleurs fortes qui contribuent à dégager une atmosphère spécifique. Malgré l’influence du  « Mean Streets » de Matin Scorsese, qu’il a lui-même reconnue, il a surtout tiré son inspiration de rencontres personnelles, pendant plusieurs années, avec un

couple qui lui a fourni la matrice de ses deux personnages principaux.

 

Si le film a du succès à sa sortie à Hong Kong, au festival de Cannes, en revanche, où il est présenté à la Semaine de la Critique en 1989, il est jugé inutilement violent et ne provoque guère d’intérêt. Les critiques sont dans l’ensemble réservés. Ce n’est qu’un début.

 

Deuxième film : mise en place de l’équipe

 

Le second film de Wong Kar-wai, sorti l’années suivante, en 1990, lui permet de mieux définir son style. « Days of Being Wild », en français « Nos années sauvages » (阿飞正传), est un film mélancolique sur le mal de vivre d’un jeune sans repère et sans but, dans les années 1960. Le A Fei du titre est un jeune dandy entretenu par sa tante, une ancienne courtisane, qui rappelle bien sûr le James Dean de « La fureur de vivre », mais qui a aussi ses références chinoises.

 

Le titre pourrait se traduire « la véritable histoire d’A Fei », où A Fei évoque le terme de fēizǎi (飞仔), un bon à rien. Il rappelle le titre de la nouvelle de Lu Xun « La véritable histoire d’AQ » (prononcé A Quei). Le jeune A Fei a en commun avec le personnage de Lu Xun un défaut tragique d’identité qui fait de lui un marginal dans la société. Elevé par une mère adoptive, passant de maîtresse en maîtresse, A Fei part finalement aux Philippines tenter de retrouver sa mère, en quête de chaleur et de racines.

 

Nos années sauvages

 

Monté par Patrick Tam et William Chang, le film reprend le trio d’acteurs de « As Tears Go By » et y ajoute Leslie Cheung dans le rôle principal, plus Carina Lau et Rebecca Pan dans des rôles secondaires, la seconde dans celui de la mère adoptive d’A Fei. Il est accompagné de la musique de mambo de Xavier Cugat, typique de l’époque du film. Surtout, il a Christopher Doyle pour chef opérateur. Il ne va plus quitter Wong Kar-wai pendant longtemps et devenir indissociable de son style.

 

Le film a certaines séquences d’anthologie, comme l’évocation de cette légende qui symbolise l’errance du personnage principal :

“有一种小鸟生下来就没有脚,它们一生都在飞翔,无法著地,它们一生中唯一著地的一次就是它们死亡的时候。”

« Il existe une sorte d'oiseau qui n'a pas de pattes et ne peut que voler, sans pouvoir se poser. Il ne peut, dans sa vie, se poser qu’une fois — quand il va mourir. »

 

Tous les éléments essentiels propres à Wong Kar-wai sont en place, y compris l’équipe de ses prochaines réalisations. En 1997, au Golden Bauhinia awards, le film est reconnu comme le meilleur film de Hong Kong de la décennie précédente. Pourtant, en 1990, c’est un échec commercial, et il se solde par des pertes considérables pour le producteur, Alan Tang (邓光荣) (4).

 

 

Nos années sauvages (Days of Being Wild), bande annonce

 

 

Days of Being Wild, 1ère partie, thème musical

 

1993-1995 : déconstruction de la narration, travail sur l’image

 

Les difficultés rencontrées pour réaliser « As Tears Go By », puis l’échec du film, obligent Wong Kar-wai à assurer lui-même la production de ses films, comme d’ailleurs nombre de ses confrères à Hong Kong. Il s’associe alors avec le réalisateur et producteur Jeffrey Lau pour créer une unité de production indépendante : Jet Tone Films, opérationnelle à partir de 1993.

 

1. Wong Kar-wai commence alors à tourner « Ashes of Time », ou « Les cendres du temps » (《东邪西毒》), un film qui tente de capitaliser sur la vogue du wuxia, mais le fait de façon originale : il reprend les personnages d’un roman de Jin Yong (金庸), mais en déconstruisant la narration et en les présentant de manière elliptique comme des ombres surgies d’un passé un peu flou, comme des bribes de souvenirs. 

 

C’est le film le plus complexe de Wong Kar-wai et le plus

 

Les cendres du temps

injustement méconnu, sans doute, justement, à cause de sa complexité même.

 

2. Pendant les deux mois du montage, n’ayant rien à faire, Wong Kar-wai tourne un pseudo-policier avec très peu de moyens : c’est « Chungking Express » (《重庆森林》), qui sort en 1994. Lors d’une interview, Wong Kar-wai dira que ce fut pour lui aussi difficile que d’aimer deux femmes en même temps.

 

« Chungking Express » raconte les histoires parallèles de deux flics, désignés anonymement par leur numéro de matricule, interprétés par Tony Leung et Takeshi Kaneshiro : l’un a été lâché par la femme qu’il aime et tente de se consoler dans une relation platonique avec une femme mystérieuse qui fait du trafic de drogue ; l’autre, plaqué par une hôtesse de l’air, se rapproche d’une serveuse de bar, le Midnight Express.

 

Wong Kar-wai voulait au départ filmer deux histoires

 

Chungking Express

semblables dont l’une se serait passée la nuit, et l’autre le jour. Finalement, vu le peu de moyens dont il disposait, il tourna le film en majeure partie de nuit, dans des endroits dont les lumières lui évitaient d’avoir à recourir à l’éclairage artificiel. Quant à l’appartement de Tony Leung dans le film, c’était celui de Christopher Doyle au moment du tournage.

 

Le film est un faux policier : il dépeint la solitude des individus dans la « jungle » d’une ville comme Hong Kong. Il a enthousiasmé les critiques et certains cinéastes à sa sortie ; Quentin Tarantino, en particulier, a crié au chef-d’œuvre et en a assuré la distribution en Amérique du Nord, avec sa société Rolling Thunder.

 

 

Chungking Express, bande annonce

 

 

Quentin Tarantino expliquant « Chungking Express »

(où il décrit en particulier la carrière de Brigitte Lin, et explique que son rôle dans « Chungking Express » 

est un hommage à Gena Rowlands, et en particulier à son rôle dans « Gloria», d’où la perruque blonde) 

 

Wong Kar-wai, comme à son habitude, a écrit peu à peu son scénario. Il s’est retrouvé en fin de compte avec une histoire en trois parties beaucoup trop longue : la troisième partie est devenue un autre film.

 

3. Ce film, « Fallen Angels » ou « Les anges déchus » (堕落天使), est sorti l’année suivante, en septembre 1995. Wong Kai-wai poursuit sa déconstruction de la narration, pour donner toute l’importance à l’image, et, comme dans « Chungking Express », entrelace deux histoires surréalistes qui n’ont que des liens très ténus.

 

Dans la première histoire, un tueur à gages va remplir ce qui doit être son dernier contrat ; il a une étrange « partenaire » qui nettoie son appartement et lui faxe les lieux de ses prochains casses ; il la connaît à peine, la rencontre rarement… puis rencontre une prostituée dans un Mc Do, une dénommée Blondie, qui le prend pour son ancien amant…

 

La seconde histoire est centrée sur un voisin de la « partenaire » de l’histoire précédente, un petit délinquant, muet, qui vit avec son père. Au cours de ses errances

 

Les anges déchus

nocturnes, il rencontre régulièrement une femme qui lui raconte en pleurant la même histoire : que son amant l’a quittée pour une femme nommée Blondie…

 

On est dans le même univers surréel que « Chungking Express », le lien entre les deux films étant souligné par de mêmes repères géographiques : Chungking Mansions et le fastfood Midnight Express. Wong Kai-wai continue là son jeu subversif sur les codes du polar hongkongais, et le choix des interprètes accentue la confusion des rôles : Leon Lai pour le tueur à gages, Takeshi Kaneshiro pour le muet, et Charlie Young et Karen Mok pour les deux femmes.

 

« Les anges déchus » est un collage de vignettes colorées dont le caractère décousu est souligné par le montage de chansons de cantopop. Le film est une intense vibration de sons et de couleurs qui éclairent brièvement la nuit et la scandent, un univers illusoire qui oscille au bord du cauchemar, où les êtres ont le flou de fantômes solitaires, dans des bulles de temps qui n’ont pas l’air de pouvoir se synchroniser, comme ce qui reste de rêves au réveil – qui pourraient d’ailleurs être aussi bien les images qui restent de films dont on ne se souvient plus très bien…  C’est un caractère qui lie ce film au précédent et aux « Cendres du temps ».

 

La photo de Christopher Doyle atteint ici un sommet, et a été primée aux Hong Kong Film awards en 1996, avec Karen Mok.

 

1997 et après

 

Après « Les anges déchus », Wong Kai-wai a ensuite écrit le scénario d’un film qui devait s’intituler « Eté à Pékin » mais qui n’a finalement jamais vu le jour, faute d’autorisation de tournage en Chine.

 

Transition argentine

 

Happy Together

 

Ensuite, Wong Kai-wai est parti tourner en Argentine, une histoire d’amour et d’exil en forme de road movie : « Happy Together » (《春光乍泄》) (5) : deux jeune homosexuels fuient Hong Kong avant la rétrocession du territoire à la Chine populaire, et partent le plus loin possible, à l’autre bout du monde, à Buenos Aires, dans le but de visiter les chutes d’Iguazú, symbole d’un rêve de dépaysement ultime et impossible qui est le leitmotiv du film.

 

Sur un scénario adapté par Wong Kar-wai d’un roman de l’écrivain argentin Manuel Puig, c’est un film désenchanté, le rêve de dépaysement étant doublé d’un rêve de vie commune et de bonheur partagé  qui s’avère tout aussi illusoire. Les brouilles récurrentes entre les deux personnages peuvent paraître quelque peu répétitives, mais l’essentiel n’est pas là.

 

Sorti en juin 1997, juste avant la rétrocession, le film est une

immense fresque allégorique sur l’exil, la nostalgie de ce qui aurait pu être et le désenchantement face à ce qui est ; il vibre à nouveau de couleurs, associées ici à un florilège de musique sud-américaine fixant un cadre temporel et culturel : tangos d’Astor Piazzola, chansons du brésilien Caetano Veloso, morceaux instrumentaux de Frank Zappa. Il est remarquablement interprété - par Tony Leung et Leslie Cheung, avec l’apparition de Chang Chen dans la filmographie de Wong Kar-Wai – et  remarquablement mis en scène : il a valu à Wong Kar-wai le prix du meilleur réalisateur au festival de Cannes, en 1997.

 

 

Chanson de Caetano Veloso dans Happy Together : Cucurrucucu Paloma

 

 

Happy Together, Séquence finale (tango apasionado, Piazzola)

 

In the Mood For Love

 

C’est dès 1997 que Wong Kar-wai a commencé son projet suivant, qui déboucha sur le succès planétaire que fut « In the Mood for Love » (《花样年华》), au bout de trois années.

 

Il avait d’abord l’intention de faire à nouveau deux films, puis se replia sur un scénario unique. Mais il avait encore deux conclusions possibles, dont l’une montrait les personnages devenant amants. Dans la version finale, cependant, rien n’est explicite ; en outre, les acteurs eux-mêmes, Tony Leung et Maggie Cheung, ne savaient pas au moment du tournage quelle serait la conclusion effectivement retenue au montage, ce qui accentue le flou de leurs personnages, le caractère ambigu et incertain de leur relation.

 

Adaptation d’une nouvelle de 1972 de Liu Yichang (刘以鬯)

traduite en français sous le titre « Tête Bêche » et en anglais « Intersection » (《对倒》), le film se passe à Hong Kong en

 

In the Mood for Love, affiche chinoise

1962. Le même jour, le rédacteur en chef d’un journal local et Mme Chan, la secrétaire de ce rédacteur, emménagent avec leurs conjoints dans des appartements voisins. La femme du premier est souvent absente et le mari de la seconde part régulièrement à l’étranger. Tous deux réalisent que les deux conjoints ont une liaison ailleurs et, en cherchant à en élucider les circonstances, deviennent eux-mêmes de plus en plus proches…

 

In the Mood for Love, affiche française

 

Le lieu de tournage dut être transféré de Pékin, comme initialement prévu, à Macao, car le Bureau du cinéma chinois demandait un scénario complet avant de pouvoir approuver le projet. Avec les scènes filmées à Bangkok et Angkor, le tournage a duré quinze mois. L’actrice Maggie Cheung l’a comparé à un rhume dont on n’arrive pas à se débarrasser. Il a fallu ensuite la pression du festival de Cannes afin que le montage soit terminé à temps pour que le film puisse être présenté en compétition officielle en mai 2000. Et encore au dernier moment, Wong Kar-wai cherchait toujours le titre anglais, qu’il trouva enfin en écoutant une chanson de Bryan Ferry « I’m in the Mood for Love ».

 

Dans ce film, Wong Kar-wai a essentiellement voulu recréer l’ambiance du début des années 1960 à Hong Kong : tout était différent, y compris la manière dont les gens

bougeaient, a-t-il dit. Et c’est ce qu’il a demandé à ses acteurs : rendre l’époque par leurs mouvements plutôt que par les dialogues. La musique contribue à l’atmosphère : musique latino-américaine apportée par les immigrés philippins qui était omniprésente dans tous les lieux publics…

 

 

Note sur la réalisation de « In the Mood for Love »    (y compris sur le choix du titre : 3’34 )

 

 

« On films », interview à Cannes en 2000, par Michel Ciment (Première partie)

 

 

« On films », interview à Cannes en 2000, par Michel Ciment (Deuxième partie)

 

 

Sur le montage

 

 

In the Mood for Love, le thème musical

 

2046

 

« In the Mood for Love » était un travail sur la mémoire,

« 2046 » est une variation surréaliste sur le même thème. D’ailleurs les deux films sont liés par ce chiffre étrange : 2046 était le numéro de la chambre où se retrouvaient clandestinement les amants dans le premier film. Et le personnage principal est un autre Chow, écrivain de science-fiction avatar du précédent et interprété à nouveau par Tony Leung.

 

Mais 2046 est aussi le nom d’une ville imaginaire dont on ne revient jamais, rêvée par cet écrivain de science-fiction nommé Chow Mo-wan (周慕云), revenu à Hong Kong depuis peu. 2046 est aussi le numéro de la chambre où il a rencontré une femme, peu de temps auparavant. Alors il s’installe dans la chambre 2047 et observe ce qui se passe dans celle d’à côté…

 

2046

 

Le film est ainsi construit comme un immense puzzle. Extrêmement complexe, il a fallu six ans pour le mener à bien, avec des périodes de pannes totales. C’est au milieu du tournage que Wong Kar-wai a réalisé un moyen métrage pour s’insérer dans un projet de Michelangelo Antonioni, « Eros », constitué de trois moyens métrages, les deux premiers réalisés par Steven Soderbergh (« Équilibre ») et par Antonioni lui même (« Le Périlleux enchaînement des choses »).

 

La partie réalisée par Wong Kar-wai, intitulée « La Main », se déroule dans le Hong-Kong des années 60 cher au réalisateur et raconte la relation liant une prostituée et son tailleur. Thème choisi par Antonioni, l’érotisme est omniprésent dès la séquence introductive, et le film montre ensuite la descente de la prostituée vers une mort certaine.

 

« 2046 » est sans doute le film le moins populaire de Wong Kar-wai, avec « Les cendres du temps », tous les deux parce que leur complexité les rend difficilement abordables par le grand public.

 

 

Bande annonce

 

Etats-Unis et retour en Chine

 

En 2007, Wong Kar-wai part aux Etats-Unis réaliser « My Blueberry Nights », périple d’une femme à travers le continent, à la rencontre d’individus qui s’avèrent tous solitaires, le vide de ces existences l’amenant à réfléchir sur la sienne… Le film a fait l’ouverture du festival de Cannes en 2007, mais n’a pas convaincu.

 

Années 2010

 

Grandmaster

 

Dès 2005, cependant, Wong Kar-wai a commencé la préparation d’un nouveau projet plus spécialement orienté vers le public chinois : « The Grandmaster » (《一代宗师》), évocation du monde des arts martiaux au début du vingtième siècle, autour d’une évocation du grand maître Ip Man. Après avoir été repoussée plusieurs fois, la sortie du film a eu lieu en janvier 2013 en Chine, suivie d’une présentation à la Berlinale dont il a été le film d’ouverture.

 

Film brillant et elliptique, « The Grandmaster » a souffert du montage réalisé pour le réduire à une longueur adapté à une exploitation en salles, avec des coupes qui ne laissent que de très courtes séquences à certains personnages, dont l’histoire devient du coup incompréhensible. Il y a d’ailleurs plusieurs versions qui circulent, avec des montages différents selon les régions, Hong Kong, Chine continentale, Europe et Etats-Unis, avec un surtitrage plus ou moins important selon les publics. Tel qu’il est, le film n’emporte pas totalement l’adhésion. On aurait aimé voir la version de cinq heures.

 

Producteur

 

Zhang Jiajia à g., annonçant « The Ferryman »

avec Wong Kar-wai et Tony Leung

 

En 2014, Wong Kar-wai a pensé adapter un épisode d’un roman initialement publié sur internet et devenu ensuite un immense succès d’édition : « The Ferryman » (摆渡人), tiré des « bedtime stories » de Zhang Jiajia (张嘉佳) publiées sous le titre anglais « I Belonged to You » et le titre chinois signifiant « en traversant  ton univers tout entier » (《从你的全世界路过》).

 

Le roman comporte trente-huit

chapitres : c’est une série d’histoires comme racontées par un ami en pleine nuit. Le chapitre choisi pour être adapté est l’histoire de la liaison entre une jeune femme et un peintre marié de Changchun qui n’arrive pas à oublier son ex-femme.

 

Finalement, cependant, Wong Kar-wai ne fait que produire le film, dont la réalisation a été confiée à l’auteur même du roman, et l’interprétation des rôles principaux à Tang Wei (汤唯), Tony Leung Chiu-wai (梁朝伟) et Takeshi Kaneshiro (金城武). Le financement vient du groupe Alibaba Pictures ; c’est le premier projet du groupe depuis sa création en 2013, quand le géant chinois de l’e-commerce a décidé de se diversifier dans le cinéma en rachetant le groupe de Hong Kong ChinaVision Media.

 

La sortie est prévue pour fin 2015.

 

Blossoms

 

Wong Kar-wai, quant à lui, a préféré adapter un autre roman, un autre best-seller, beaucoup plus intéressant. Il s’agit d’une étonnante fête littéraire - un roman écrit en dialecte de Shanghai par l’un des écrivains les plus en vue à Shanghai à l’heure actuelle : Jin Yucheng (金宇澄) (6).

 

Le film reprend le titre du roman : « Blossoms » (《繁花》). Il retrace l’histoire du dernier demi-siècle de Shanghai, mais sous un angle inhabituel jusqu’ici : c’est l’histoire des gens ordinaires des lilong, à travers les

 

Wong Kar-wai annonçant "Blossoms"

avec Jin Yucheng, en juillet 2014

souvenirs de l’auteur et de ses amis, à partir des années 1960. C’est devenu un phénomène littéraire, et a, entre autres, relancé le débat sur la place du dialecte face au putonghua. Mais l’intérêt pour Wong Kar-wai est dans l’évocation d’une ville qui répond à ses propres souvenirs.

 

Wong Kar-wai et le roman

 

Le tournage est prévu à Shanghai, et le film est coproduit par le groupe Shanghai Film. C’est un choix logique dans le contexte de la filmographie de Wong Kar-wai, mais il est aussi à replacer dans la tendance actuelle des cinéastes de Hong Kong à cibler leurs films vers le marché de Chine continentale.

 

 

 

Notes

(1) Selon Jean Douchet, « Nouvelle Vague », Hazan, 1998.

(2) Cité dans le « Wong Kar-wai » de Peter Brunette, University of Illinois Press, 2005 (Introduction, ma traduction).

(3) Chaîne de télévision commerciale FTA (« Free to Air » ou « en accès libre »), dont les programmes sont destinés à la diaspora chinoise dans le monde entier. Présidée par Run Run Shaw, elle a toujours été, depuis sa création en 1967, une pépinière de talents pour le cinéma.

(4) Mort récemment, le 29 mars 2011, à l’âge de 64 ans, Alain Tang a continué à produire des films jusque vers le milieu des années 1990. Il reste l’une des figures marquantes du cinéma de Hong Kong avant la crise induite par la rétrocession.

(5) Si le titre anglais est celui d’une chanson de cantopop, le titre chinois, 春光乍泄Chūnguāng zhàxiè, est plus complexe à comprendre. C’est une expression signifiant littéralement « paysage printanier apparaissant soudain », comme les rayons du soleil filtrant à travers les feuillages ; elle a servi à traduire le titre du film d’Antonioni « Blow Up ». Mais elle a aussi un sens dérivé, évoquant une femme qui s’assoit de façon provocante en dévoilant plus que la décence ne le permettrait, comme Sharon Stone dans « Basic Instinct ».

(6) Sur Jin Yucheng et son roman, voir :

http://www.chinese-shortstories.com/Auteurs_de_a_z_Jin_Yucheng.htm

 


 

Filmographie

1988 As Tears Go By 《旺角卡门》
1990 Days of Being Wild / Nos années sauvages《阿飞正传》
1994 Chungking Express《重庆森林》
        Ashes of Time / Les cendres du temps 《东邪西毒》
1995 Fallen Angels / Les anges déchus 《堕落天使》
1997 Happy Together《春光乍泄》
2000 In the Mood for Love《花样年华》
2004 2046 《2046》
        La main 《爱神》 (moyen métrage, l’un des trois volets du projet « Eros » d’Antonioni)
2007 My Blueberry Nights
2013 The Grandmaster 《一代宗师》

2015 Blossoms 《繁花》

 


 

Notes complémentaires

 

Films publicitaires

 

Jouant en virtuose de l’image et de la musique, Wong Kar-wai était prédisposé à réaliser des spots et films publicitaires. Il est effectivement passé maître dans cet art, réussissant à créer l’atmosphère de chaque marque avec ses acteurs fétiches, ou d’autres. Par exemple :

 

- En 1996, série de spots télévisés intitulés “wkw/tk/1996@7′55″hk.net” pour le designer japonais  Takeo Kikuchi, avec Tadanobu Asano et Karen Mok - le titre reprend les initiales de Wong Kar-wai et Takeo Kikuchi, l’année de réalisation, la longueur du spot, soit 7 minutes 55 secondes, plus "hk" pour Hong Kong. La photographie est de Christopher Doyle.

 

 

Compilation de quelques spots

 

- En 2000, publicité pour Suntime Wine with Tony Leung and Maggie Cheung (au moment de la sortie du film « In the Mood for Love »), puis autre publicité pour JCDecaux - série de spots intitulée “Un matin partout dans le monde” réalisés par douze réalisateurs (Wim Wenders, Francis Ford Coppola, David Lynch….) sur le thème « il est cinq heures et demi du matin » dans douze villes différentes – chaque publicité montrant un panneau publicitaire Decaux.

 

Hong Kong par Wong Kar-wai pour Decaux

 

- En 2001, spot télévisé “Dans la ville” pour la société française Orange France, puis court métrage « The Hire: The Follow » pour le constructeur allemand BMW - filmé comme un film policier … Le spot existe en différentes versions. Exemple : The Follow, version avec la chanson de Mercedes Sosa, el Unicornio

 

 

« The Hire: The Follow » pour le constructeur allemand BMW - filmé comme un film policier … Le spot existe

en différentes versions. Exemple : The Follow, version avec la chanson de Mercedes Sosa, el Unicornio

 

- En 2002, “La Rencontre”, publicité pour Lacoste, avec Chang Chen and Diane MacMahon;

 

 

La rencontre

 

 - En 2005, publicité pour le parfum de Dior "Capture Totale", avec Sharon Stone. Puis, en 2007, autre publicité Dior, pour le parfum ”Midnight Poison”, avec Eva Green et la chanson de Muse  "Space Dementia". Sans doute sa publicité la plus réussie à cette heure.

 

 

Publicité pour le parfum de Dior "Capture Totale", avec Sharon Stone

 

Wong Kar-wai, on ne s’en lasse pas…. et on est ravi que ces publicités puissent l’aider, en plus, à financer ses films.

 


 

Principaux thèmes musicaux des films de Wong Kar-wai

1. Thème final de As Tears Go By :
Take my breath away, par Berlin,

 

 


(thème du film Top Gun, Tony Scott 1986)

2. Thème de Nos années sauvages
Maria Elena, de Los Indios Tabajaras

 


 

Mambo de Xavier Cugat (danse de Yuddy)

3. Chungqing Express :
California Dreaming, The Mamas and the Papas, 1969,

 

 


What a difference a day makes, par Dinah Washington,

 


 

4. Fallen Angels

Speak my language, par Laurie Anderson

 


Forget him, par Shirley Kwan

 

 


5. In the Mood for Love
Thème principal, valse de Shigeru Umebayashi, créée pour le film Yumeji.

 

 


Quizas, d’Osvaldo Farrès, interprété par Nat King Cole

 

 


6. 2046, Thème principal de Shigeru Umebayashi :

 

 

 


 

A voir en complément

La vidéo de la conférence donnée au Forum des Images le 22 février 2013 :

Hong Kong et Wong Kar-wai - ville rêvée, ville hantée, ville imaginée

 

 

 

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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