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« Vivre et chanter » : l’opéra traditionnel selon Johnny Ma, impérissable

par Brigitte Duzan, 24 octobre 2019 

 

Second long métrage du réalisateur canadien d’origine chinoise Johnny Ma (马楠), « Vivre et chanter » (《活着唱着》) est un hommage à l’opéra du Sichuan [1] autant qu’à une troupe qui vit ses derniers jours dans le théâtre délabré d’une banlieue de Chengdu livrée aux bulldozers pour construire une ville nouvelle digne de la Chine moderne – Chine moderne qui est une Chine urbaine où l’opéra traditionnel qui formait une trame de la vie rurale n’attire plus qu’une mince frange de spectateurs âgés et se meurt avec eux. Pour la troupe, comme pour ses fidèles, le chant était inséparable de la vie ; désormais peut-on vivre pour chanter (l’opéra), mais aussi le chanter pour vivre ?

 

Le film de Johnny Ma n’est ni le premier ni le seul à avoir traité de la disparition progressive en Chine des troupes de théâtre traditionnel (y compris de marionnettes), condamnées par les bouleversements sociaux entraînés par la

 

Vivre et chanter, affiche française

modernisation et l’urbanisation du pays. Mais il le fait avec une chaleur et dans un style original qui le distinguent des autres, la genèse même du projet en faisant déjà un film à part, ancré dans la réalité et reflétant l’amour de ses auteurs pour un art populaire qui a marqué leur propre enfance. 

 

Entre documentaire et fiction

 

C’est après avoir tourné quatre courts métrages, au Brésil et en Australie, que Johnny Ma est retourné en Chine pour tourner son cinquième court métrage, qui était son film de fin d’étude. C’est également en Chine, dans l’Anhui, qu’il a tourné son premier long métrage, « Old Stone » (《老石》). « Vivre et chanter » poursuit cette recherche de la réalité chinoise et de ses propres racines, cette fois au Sichuan.

 

Un documentaire

 

Après « Old Stone », il a accepté un travail pour la télévision. C’est alors qu’il a été chargé par des producteurs de créer un film sur la base d’un documentaire tourné par un réalisateur de documentaires pour Chengdu TV, Zhao Gang (赵刚). Ce documentaire, intitulé « Une troupe d’opéra populaire » (《民间戏班》), relatait trois mois de la vie au quotidien d’une petite troupe d’opéra, dans un vieux quartier de la banlieue de Chengdu, ce qu’on appelle une « troupe-torche » (Huoba jutuan 火把剧团) : les dernières qui restent encore à porter le flambeau.

 

Ce documentaire a été primé au festival de Leipzig en 2013. C’est un autre documentariste qui, après l’avoir vu, l’a recommandé à Johnny Ma ainsi qu’à une autre réalisatrice, Deng Jie (邓婕), dont les parents étaient membres d’une troupe d’opéra, et qui a elle-même appris le métier toute petite. Elle est finalement devenue la productrice exécutive de « Vivre et chanter ».

 

Zhao Xiaoli dans le rôle de la directrice de la troupe

 

L’idée initiale est donc partie de ce documentaire, qui a rappelé à Johnny Ma l’atmosphère du film d’Ozu « Herbes flottantes » ; on en retrouve des traces dans sa mise en scène des séquences d’intérieur. Il est allé sur place, a rencontré la troupe qui l’a enthousiasmé, mais il s’est rendu compte que la situation s’était dégradée et que le petit groupe vivait dans des conditions précarisées, leur clientèle se faisant de plus en plus rare.

 

Après avoir terminé le travail pour la télévision, il est revenu une nouvelle fois à Chengdu et a passé sept mois avec la troupe pour écrire le scénario. Pendant cette période, la vie de la troupe était d’autant plus menacée que les maisons autour de leur vieux théâtre étaient progressivement rasées, pour faire place aux nouveaux quartiers de la ville nouvelle de Shibantan (成都新都石板滩).

 

Une fiction

 

Le scénario raconte donc la vie précaire d’une troupe d’opéra du Sichuan dont les membres forment une famille unie par le temps. Leur art est sur le déclin, avec un public qui ne se renouvelle pas, quand Zhao Li (赵丽), la directrice de la troupe, reçoit la notification que leur vieux théâtre va être démoli avec le reste du quartier. Elle cache la nouvelle aux membres de la troupe et se bat pour survivre : sur les conseils du fils d’un des plus fidèles de leurs vieux spectateurs, qui travaille à la municipalité, elle entreprend de trouver un autre lieu pour pouvoir continuer leurs représentations.

 

Mais la réalité est difficile à cacher à la troupe quand les bulldozers détruisent tous les jours une rue supplémentaire et que le signe « à détruire » (chāi ) apparaît sur toutes les portes alentour. Les acteurs préparent des solutions alternatives. Zhao Li s’inquiète surtout pour sa nièce Dan Dan (丹丹), star et espoir de la troupe attirée par la ville, comme les autres. Lors d’une virée nocturne, guidée par un nain comme dans un cauchemar, elle la découvre chantant dans un night-club [2] ; un peu plus tard, c’est son compagnon de toujours qu’elle surprend en train de négocier dans un restaurant huppé un contrat de bianlian (变脸), cette spécificité de l’opéra du Sichuan transformée en vulgaire attraction pour touristes [3].

 

C’est une atmosphère assez crépusculaire qui pèse alors sur le film, alors que la tension monte dans la troupe et que le seul

 

Dan Dan

espoir ténu de Zhao Li reste encore l’intervention éventuelle du directeur de l’urbanisme du quartier. Dans une ultime tentative de survie, elle organise une représentation gratuite d’un « opéra moderne » en invitant le fameux directeur… qui restera invisible, dans une séquence fantomatique.  

 

Les dés sont jetés. La troupe se disperse… Le film se termine sur une séance finale où se joue toute la magie de l’opéra qui semble inscrite dans les pierres autant que dans les cœurs, donc capable de renaître des ruines et de leur redonner vie… mais qu’il serait dommage de dévoiler.

 

L’opéra populaire comme art inaliénable et impérissable

 

Un film au confluent du réel ….

 

La troupe en costumes

 

Ce qui fait la force du film, c’est d’abord la troupe, car ce sont les acteurs eux-mêmes qui jouent leurs propres rôles, plus le fait que le tournage a eu lieu in situ.

 

En effet, le vieux théâtre du documentaire n’avait pas encore été détruit ; mais il tombait en ruine et était à l’abandon. Il a donc été reconstruit pour le film, et Johnny Ma a fait revenir le public d’antan en organisant

des représentations tous les deux jours. Certains venaient en bus pour le spectacle. Donc l’auditoire du film est le vrai public du théâtre, dont on peut lire sur les visages les réactions naturelles.  

 

Seul léger compromis avec la réalité, l’homme âgé en fauteuil roulant, que l’on voit arriver accompagné de son fils à chaque représentation est en fait un acteur, par ailleurs en parfaite santé. Son personnage est celui d’un homme âgé que l’on voyait dans le documentaire. Il venait avec son fils chaque jour et pleurait à chaque représentation car cela lui rappelait sa femme, décédée, qui aimait l’opéra comme lui. C’est comme l’image fantomatique du passé.

 

Tous les acteurs jouent leur propre rôle. L’actrice principale, dans le rôle de Zhao Li, est Zhao Xiaoli (赵小利), elle-même chanteuse professionnelle d’opéra du Sichuan. Elle est réellement, dans la vraie vie comme on dit, la tante de Gan Guidan (甘贵丹) qui interprète le rôle de Dan Dan et dont les parents sont également membres de la troupe (ce sont ceux qui se plaignent constamment dans le film). Leurs histoires sont celles de leurs rôles : comme elle l’explique dans le film, Zhao (Xiao) Li a commencé à jouer à l’âge de treize ans, et a élevé Dan Dan, en lui enseignant l’opéra dès l’âge de onze ans. Autre personnage clé, Yan Xihu (严西湖) dans le rôle de Lao Wu (老五), le partenaire de Xhao Li, un orchestre à lui seul, comme autrefois dans les petites troupes d’opéra qui circulaient dans les campagnes.

  

Les séquences d’opéras représentés dans le film ont également été choisies avec eux. Il s’agit d’extraits d’opéras célèbres, inspirés de légendes anciennes : Liang Zhu (《梁祝》), c’est-à-dire l’histoire des amants-papillons Liang Shanbo et Zhu Yingtai [4] ; deux extraits des pérégrinations du moine Xuan Zang assisté du Singe Sun Wukong dans le « Voyage vers l’Ouest » (西游) :

« La montagne de feu » (《火焰山》) et « Battre trois fois la sorcière aux os blancs » (《三打白骨精》) ;

 

Gan Guidan et Zhao Xiaoli dans le duo final

« Quatre fois au Henan » (《四下河南》) et Biedong guanjing (《别洞观景》) qui est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de l’opéra du Sichuan.

 

Les douze acteurs de la troupe, qui s’étaient dispersés, ont été payés pendant un mois pour qu’ils viennent assurer les représentations. Le film est donc réalisé sur la base d’un va et vient entre les représentations, réelles, et les séquences scénarisées, répétées ou improvisées (mais après des séances de formation avec un coach). Toutes les représentations ont lieu dans le théâtre reconstruit à l’identique, avec une exception : la scène du combat entre les deux femmes qui a été tournée en studio, avec plus de lumière et en essayant de retrouver l’atmosphère des vieux films chinois.

 

et du fantastique

 

Un monstre du Livre des monts et des mers

 

Le film fait cependant des intrusions dans le fantastique, dans un style très proche de l’opéra lui-même auquel il rend hommage. Cela donne de formidables scènes de cauchemars, avec éclats de murs jaillissant au ralenti sous les coups d’un bras de bulldozer comme la mâchoire béante d’un monstre issu du « Classique des monts et des mers » (《山海经》). Le fantastique se déploie dans

une scène onirique qui se substitue, vers la fin, à la représentation réelle de l’« opéra moderne », qui se joue en fait dans la tête de Zhao Li.

 

Cette scène – qui peut paraître incongrue, voire un peu longue - a un autre utilité : l’administration n’apparaît pas dans « Vivre et chanter », contrairement à « Old Stone » où elle domine le destin du personnage. Ce n’est pas un film politique. Le directeur reste absent, son apparition incertaine, voilée dans des volutes de fumée comme les divinités à l’opéra. Ici le destin de la troupe, et de leur art, est déterminé par le public lui-même, l’évolution de ses goûts et des mentalités. C’est bien plus terrible.

 

Mais c’est la séquence finale qui est une véritable apothéose, dans un style qui perpétue l’atmosphère du reste, loin des feux d’artifice que l’on aurait pu attendre. Elle nous octroie le duo Zhao Li / Dan Dan que l’on attendait depuis le début. Cette dernière scène a été jouée alors que Johnny Ma avait commencé la postproduction en Argentine [5], donc avec un certain recul. Ce sont les acteurs qui ont insisté pour la jouer. C’est une conclusion en parfait accord avec la philosophie de l’opéra telle qu’elle est magnifiée dans le film : un art vivant et éternel, capable de renaître des ruines et de leur redonner vie. On n’est plus dans le fantastique, mais dans le merveilleux. Comme dans l’opéra.

 

Un film plein de ferveur

 

« Vivre et chanter » traduit l’amour de l’opéra traditionnel partagé en l’occurrence par le réalisateur et la productrice Deng Jie, comme elle l’a expliqué lors des divers interviews ayant accompagné la sortie du film. Pour Johnny Ma aussi, c’est une histoire qui remue des souvenirs personnels : lui-même se rappelle sa grand-mère, une passionnée d’opéra traditionnel, qui lui avait inculqué sa passion quand il était petit. Il rejoint donc Deng Jie pour qui l’opéra fait partie de l’héritage familial.

 

L’équipe du film au festival de Shanghai

où les deux actrices principales ont été primées

 

Le film est empreint d’une chaleur qui vient de ses conditions mêmes de réalisation. On pense à Gide, au début des « Nourritures terrestres » : « si notre âme a valu quelque chose, c’est qu’elle a brûlé plus ardemment que quelques autres. … Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur. […] »

 

 

Sortie en France le 20 novembre 2020.

 


 

A écouter en complément

 

Séance de questions-réponses avec Johnny Ma, l’actrice Dan Dan (en orange), Deng Jie, la monteuse Ana Godoy et un producteur associé du film à la Quinzaine des réalisateurs (mai 2019)

 

 


 


[1] L’opéra du Sichuan (川剧) est l’un des opéras populaires chinois les plus anciens dont l’origine remonte à l’antiquité et qui a connu une longue évolution. Il a connu un nouvel âge d’or dans les années 1980 et jusqu’au milieu des années 1990 : les acteurs d’opéra jouaient encore devant des auditoires de milliers de personnes qui les considéraient comme des stars. Mais il a subi un constant déclin depuis lors, et tente de s’adapter, comme les autres formes d’opéras régionaux chinois, en s’adaptant.

[2] Ce qui est le reflet de la réalité : lors du tournage du documentaire, Dan Dan avait seize ans, au moment du tournage du film elle en avait vingt-deux, chantait dans les night-clubs et gagnait beaucoup d’argent. Elle avait même une voiture et une maison. Elle est revenue spécialement pour le tournage.

[3] Il s’agit d’un changement de masque si rapide qu’il est imperceptible. Voir le superbe film de Wu Tianming (吴天明), « Le roi des masques » (《变脸》) qui traite de la transmission de cet art populaire.

[4] Histoire célèbre qui fait partie sous une forme ou une autre du répertoire de tous les opéras traditionnels chinois  – voir l’histoire, ses sources et son adaptation en opéra yueju filmée par Sang Hu : http://www.chinesemovies.com.fr/films_Sang_Hu_Liang_Shanbo.htm

[5] Pour préserver l’« intégrité narrative et esthétique » du film, selon Johnny Ma, la postproduction a été réalisée en Argentine, par Ana Godoy, monteuse et productrice adjointe du film…  Le film réunit par ailleurs une équipe de talents internationaux, dont Matthias Delvaux, directeur de la photo belge qui vit à Pékin et qui a particulièrement soigné les éclairages, opposant les lumières chaudes pour les intérieurs et la scène et les lumières froides pour les extérieurs. Ses séquences de démolition au ralenti tiennent du fantastique. A cette équipe internationale, ajoutons le producteur délégué Vincent Wang (House on Fire).

 

 

     

 

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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