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« La vie de Wu Xun » : mystère d’une résurrection

par Brigitte Duzan, 22 mai 2012

dossier préparé par Zhang Xiaoqiu

 

« La vie de Wu Xun » (《武训传》) a eu un énorme succès quand il est sorti, en février 1951. Proclamé comme étant l’un des dix meilleurs films réalisés en 1950, il a été projeté pendant près de trois mois dans des salles pleines, dans toute la Chine…

 

… jusqu’à ce que, le 20 mai 1951, un éditorial du Quotidien du Peuple vienne briser net cet élan, et déclencher une campagne de critiques dont la virulence finit par ruiner la carrière du réalisateur, Sun Yu (孙瑜), pourtant l’un des plus brillants de sa génération.

 

C’était il y a soixante et un ans exactement. Or, le 15 mars dernier, aussi soudainement que s’était déchaînée la critique, le film est sorti en DVD, et qui plus est restauré. L’histoire mérite un retour en arrière…

 

1. Genèse et histoire du film

 

Tout a commencé pendant la guerre, alors

 

L’ancienne affiche du film (1951)

que Sun Yu était replié à Chongqing. Pendant l’été 1944, il rencontre un éducateur du nom de Tao Xingzhi (陶行知), qui lui remet un livre, « La vie illustrée de monsieur Wu Xun » (《武训先生画传》), en espérant que l’histoire lui donnera envie d’en faire un film.

 

La véridique histoire de Wu Xun

 

Sun Yu apprend en le lisant que ce Wu Xun était né en 1838 dans le district de Tangyi, au Shandong (山东堂邑), et qu’il y était mort en 1896. Comme il était très pauvre, il n’avait pas pu faire d’étude, et, illettré, avait été méprisé et escroqué par les riches. Il avait donc décidé de mendier pour collecter des fonds afin de fonder une école où les enfants pauvres puissent apprendre à lire et à écrire.

 

Il avait passé trente ans à mendier, et, à l’âge de cinquante ans, avait réussi, peu à peu, à fonder trois écoles, continuant à mendier jusqu’à sa mort pour les entretenir. Il s’était ainsi attiré les louanges de l’empereur Guangxu qui avait chargé le contrôleur général du Shandong de lui faire construire une arche commémorative. Après sa mort, il avait été honoré des titres de « mendiant des écoles » (义乞”) et « saint mendiant » (乞圣”).

 

La vie de Wu Xun en livre illustré

 

Wu Xun enfant

 

Cette histoire de Wu Xun se livrant à la mendicité pour fonder des écoles (行乞兴学”) émut profondément Sun Yu qui trouva que c’était effectivement un très bon sujet pour un film. Quand, en 1945, il partit aux Etats-Unis, il emmena avec lui le livre de Tao Xingzhi et commença à écrire une esquisse de scénario. Pendant le voyage de retour en Chine, à l’automne 1947, il écrivit quelques scènes et commença à se faire une idée plus précise des différents rôles.

 

Premier scénario

 

En arrivant en Chine, il était décidé à tourner « La vie de Wu Xun » (《武训传》). A la fin du mois de janvier 1948, à Nankin, il acheva de rédiger un scénario très simple, basé sur l’histoire réelle de Wu Xun.

 

Il décrivait la misère de Wu Xun enfant, obligé de mendier pour vivre, méprisé, dans le village, des enfants de riches qui avaient la chance d’étudier dans l’école privée (私塾). Un jour, il rassemble tout son courage pour aller voir le directeur de l’école et le prier à genoux de

 

Wu Xun jeune

l’admettre à l’école. Mais l’autre s’indigne de voir un mendiant tenter de forcer la porte de son école et le chasse après l’avoir frappé de sa baguette.

 

Les pauvres maltraités

 

Wu Xun est réduit à s’embaucher comme petit domestique chez un riche lettré. Au bout de trois ans, comme sa tante est malade, il veut rentrer chez lui et va demander le paiement de ses gages. Profitant de ce qu’il ne sait pas lire, l’homme le chasse en prétendant qu’ils ont déjà été payés, en s’appuyant sur un livre de comptes falsifié. C’est alors que Wu Xun décide de fonder des écoles pour les enfants pauvres, pour qu’ils ne soient plus victimes d’escroqueries de ce genre, et se met à mendier pour réunir les fonds nécessaires.

 

Ce premier scénario était totalement laudatif : il dépeignait les vicissitudes endurées par Wu Xun et rendait hommage à sa force d’âme, gage de sa réussite.

 

Entrée de Sun Yu au studio Kunlun et rencontre avec Zhou Enlai

 

Une fois son scénario achevé, Sun Yu alla le proposer au studio Kunlun (昆仑影业公司), créé par d’anciens réalisateurs de la Lianhua revenus à Shanghai après la fin des hostilités. Il y avait là les grands noms du cinéma de Shanghai, dont le grand acteur Zhao Dan (赵丹) auquel Sun Yu pensait pour interpréter le rôle de Wu Xun – il était lui-même originaire du Shandong et l’histoire lui tira des larmes, il accepta le rôle avec enthousiasme.

 

Sun Yu entra au studio Kunlun en février 1949, mais le studio était déjà occupé par le tournage de deux films, dont un avec Zhao Dan : le célèbre « Corbeaux et moineaux » (《乌鸦与麻雀》) de Zheng Junli (郑君里). Il fallait attendre.

 

En attendant, le 20 juin 1949, Sun Yu participa à une grande réunion, la première assemblée des représentants des

 

Wu Xun mendiant

travailleurs de la culture et des arts de la Chine nouvelle (第一次文学艺术工作者代表大会) où Zhou Enlai fit un rapport politique de quatre heures. Un soir, eut lieu un grand dîner auquel participait le premier

 

Wu Xun haranguant une élève

 

ministre. Ayant réussi à l’approcher, Sun Yu lui glissa qu’il avait l’intention de tourner un film intitulé « La vie de Wu Xun » et lui demanda ce qu’il en pensait.

 

Zhou Enlai réfléchit un instant et lui répondit qu’il avait entendu dire que Wu Xun avait fondé trois écoles privées, mais que, à sa mort, elles avaient été récupérées par les propriétaires terriens locaux ; néanmoins, comme il y avait beaucoup d’autres personnes qui voulaient aussi connaître l’opinion du premier ministre sur d’autres sujets, il ne put pas en dire plus. Ces

quelques paroles furent cependant source de réflexion et d’inspiration pour Sun Yu.

 

Modification du scénario et début du tournage

 

Sun Yu discuta ensuite longuement du scénario avec Zheng Junli, Zhao Dan et d’autres membres de l’équipe du studio. Tout le monde était d’accord pour dire que l’attitude de Wu Xun souffrant mille privations et difficultés pour fonder des écoles pour les enfants pauvres était quelque chose d’admirable, mais que ces écoles n’étaient pas la solution pour changer fondamentalement la situation des pauvres et qu’il fallait ajouter une note critique dans le film – certains proposèrent même de changer le titre en « Biographie critique de Wu Xun » (《武训评传》). Alors, Sun Yu décida de réviser son scénario.

 

Confrontation

 

Tel qu’il était, il faisait l’éloge de la vie de Wu Xun comme exemplaire : une mendicité altruiste pour le bonheur des pauvres par l’éducation. C’était un drame ordinaire (正剧). Mais tout le monde, dans le studio, pensait qu’il fallait insister sur ce qu’avait souligné Zhou Enlai : l’échec final de ses écoles et de son projet éducatif, inhérent à une pensée erronée. Wu Xun, du coup, devint une figure tragique, et le scénario une tragédie (悲剧).

 

Le tournage débuta en décembre 1949.

 

Nouvelles modifications et enquête sur le terrain

 

L’armée rebelle de Zhao Da

 

Début 1950, le studio reçut la visite de trois dignitaires du Parti, responsables du cinéma pour la ville de Shanghai, dont Xia Yan (夏衍). Sun Yu leur exposa les détails du scénario remanié, sur quoi Xia Yan suggéra deux modifications supplémentaires, l’une au début et l’autre à la fin.

 

La séquence initiale montrait, après l’enterrement de Wu Xun, une maîtresse d’école racontant à ses enfants et petits-enfants l’histoire de la fondation des écoles ;

cette séquence fut remaniée pour intervenir après la « Libération », en 1949 : une institutrice raconte la même chose, mais pour le 111ème anniversaire de la naissance de Wu Xun. De la même manière, la séquence finale fait intervenir, en écho, cette même institutrice qui conclut le film en disant : « Sur la base de nos conceptions actuelles, nous pouvons aujourd’hui faire la critique de Wu Xun. » (用今天的观点对武训加以批判”).

 

Après quoi, en février, Sun Yu et son équipe partirent au Shandong, dans le village natal de Wu Xun : Liulin, dans le district de Tangyi (堂邑县柳林镇). Ils visitèrent son école et se rendirent sur sa tombe, puis écoutèrent les anciens du village raconter leurs souvenirs de Wu Xun et toutes sortes d’anecdotes sur sa vie à mendier.

 

Fin du tournage et ultimes remaniements

 

Alors que le tournage touchait à sa fin, le studio demanda à Sun Yu de faire un film plus long, en deux parties. Sun Yu se remit donc au travail pour imaginer des séquences supplémentaires, insistant sur les malheurs et difficultés rencontrés par Wu Xun, et sur sa force de caractère. C’est alors que fut rajoutée, en particulier, une séquence onirique où Wu Xun voit en rêve le riche personnage qui l’a escroqué dans son enfance expier ses péchés et brûler dans les feux de l’enfer (1).

 

Le rebelle

 

Mais, sur une idée de Zheng Junli, Sun Yu rajouta également le personnage de Zhou Da (周大) plus deux personnages imaginaires (un voleur et un gardien de prison) dont l’histoire parallèle constitue une seconde ligne narrative. Propriétaire terrien, Zhou Da devient dans le film un ancien combattant de l’armée des Taiping échappé de prison qui forme autour de lui une armée rebelle pour lutter contre les autorités corrompues et les tyrans locaux abusant du peuple. Il s’agit donc de l’opposition fondamentale dans la tradition chinoise : la force des armes opposée à celle de la culture et des lettres, que défend Wu Xun.

 

Autre scène du film

 

Mais Sun Yu ajouta encore deux scènes qui soulignent le côté tragique du personnage. L’une tend à montrer l’erreur « idéologique » de Wu Xun et laisse présager son échec final : quand, après avoir créé sa première école, il y reçoit son premier élève, Zhao Guangyuan (赵光远), il reste comme frappé par la foudre lorsque celui-ci lui déclare : « Je vais bien étudier, comme ça je pourrai devenir fonctionnaire. » L’autre séquence montre le vieux Wu Xun refusant l’habit jaune offert par l’empereur, et feignant la folie pour ne pas

avoir à le remercier de sa bienveillance.

 

Un effort spécial a été fait pour accentuer le poids de la « féodalité ». Et, à la fin, c’est Zhou Da et ses coupe-gorge préfigurant les forces révolutionnaires qui ont le dernier mot, s’écriant en partant au galop : « C’est à nous qu’appartient l’avenir, à nous, le peuple ! » (将来的天下都是咱老百姓的”).Wu Xun, lui, est du mauvais côté de l’Histoire.

 

 

Vidéo retraçant l’évolution de l’histoire du film

 

2. Critique et interdiction

        

Finement mis en scène, remarquablement interprété par Zhao Dan, et le fils de Sun Yu, Sun Donguang (孙栋光), dans le rôle de Wu Xun enfant, le film eut un immense succès à sa sortie.

 

Les remaniements subis avaient quelque peu altéré le projet initial et l’équilibre de l’ensemble, mais on pouvait penser qu’ils avaient suffisamment relativisé le point de vue en tenant compte de la ligne idéologique du nouveau régime pour ne pas prêter le flanc à la critique. Il avait eu l’appui de personnalités comme Xia Yan et Cai Chusheng, alors directeur de la commission artistique du cinéma, qui avait même signé l’un des dialogues.

 

La surprise fut donc d’autant plus brutale lorsque la critique se déchaîna soudain.

 

Attaque de Mao Zedong, enquête de Jiang Qing et critique généralisée

 

Le film fut achevé à la fin de 1950. Après une première sortie début février, à Shanghai et Nankin, où le film reçut un chaleureux accueil du public et de bonnes critiques, Sun Yu partit le 21 février à Pékin avec une copie du film pour le projeter aux dignitaires du régime, à Zhongnanhai. Il se retrouva devant une centaine de personnes, beaucoup plus que ce qu’il avait pensé. A ses côtés, Zhou Enlai regarda le film avec une grande concentration, mais sans commentaires, sauf pour regretter la longueur d’une scène, qui fut aussitôt coupée.

 

Le 25 février, le film sortit sur les écrans de la capitale. Il fut reçu avec enthousiasme, comme dans tout le pays ensuite, placé par la critique en tête des dix meilleurs films réalisés en 1950.

 

Coup de tonnerre

 

Mais Mao n’était pas à la projection de Zhongnanhai ; il se fit projeter le film en privé quelques jours plus tard. Et, après trois mois de silence, sa réponse tomba comme un couperet, dans un éditorial du Quotidien du Peuple du 20 mai 1951 stigmatisant le caractère « réactionnaire » de la vie de Wu Xun et appelant le pays entier à le critiquer : « Il faut donner toute son importance au débat sur le film "La vie de Wu Xun " » (《应当重视电影〈武训传〉的讨论》) (2).

 

Faisant partie des textes fondateurs de l’idéologie du nouveau régime, l’éditorial pose le problème en termes politiques très clairs :

 

L’éditorial du 20 mai

 

« La question posée par « La vie de Wu Xun » est fondamentale. Doit-on louer l’attitude écoeurante d’un personnage comme Wu Xun qui, alors qu’il vivait à la fin de la dynastie des Qing, pendant une période de lutte acharnée du peuple chinois contre les agresseurs étrangers et les potentats réactionnaires féodaux locaux, n’a même pas levé le petit doigt pour combattre les structures de l’économie féodale, voire ses superstructures, mais, bien au contraire, a mis toute son énergie à promouvoir la culture féodale, tout en briguant les faveurs des autorités féodales réactionnaires afin de s’octroyer un statut bien au-delà de ce à quoi il pouvait prétendre au départ ? Comment peut-on tolérer de le voir érigé en exemple auprès des masses, tout spécialement quand, ce faisant, on dénigre le slogan révolutionnaire « servir le peuple » et que l’échec des luttes paysannes révolutionnaires est pris comme prétexte pour accentuer la louange du personnage ?... »

 

L’attaque n’était pas totalement soudaine : elle avait été précédée, le 16 mai, d’une « note de la rédaction » (编者按) du même journal qui dénonçait le film pour « dénigrer les luttes révolutionnaires de la paysannerie, dénigrer l’histoire de la Chine et dénigrer le peuple chinois ».

 

La condamnation du film n’est pas anodine, et pas seulement inspirée par Jiang Qing comme on le dit souvent. L’éditorial intervient en fait dans un contexte de tension et de crispation du régime.

 

Contexte de tension

 

1950 a été une année lourde pour le nouveau régime : elle a été marquée par le début de la guerre de Corée et le lancement de la réforme agraire. Les deux phénomènes ont provoqué un bouillonnement d’activités « contre-révolutionnaires », y compris un « complot » visant le président où étaient impliqués des étrangers. Dans ce climat de tension, le 21 février 1951, le président Mao signa un décret « relatif à la répression des contre-révolutionnaires » qui entraîna un mouvement de répression.

 

La Chine, en fait, était dans une situation qui présentait des analogies avec l’époque de Wu Xun : lutte contre l’agresseur américain en Corée, révolution paysanne culminant dans la réforme agraire, le tout nécessitant une forte mobilisation contre les contre-révolutionnaires qui tentaient, « comme Wu Xun, de nier la lutte des classes menée par le peuple opprimé », dixit Mao

 

Les premiers visés sont les intellectuels, invités à réformer leur vision du monde et à se rééduquer. La campagne contre « La vie de Wu Xun » va servir de catalyseur à ce vaste mouvement de rectification, tout en ébranlant les milieux cinématographiques.

 

Enquête de Jiang Qing

 

Il ne faut pas pour autant minimiser le rôle de Jiang Qing : membre du comité directeur du cinéma au ministère de la Culture, elle n’avait pas réussi, l’année précédente, à obtenir une critique publique du film « L’histoire secrète de la cour des Qing » (清宮秘史) de Zhu Shilin (朱石麟) ; le film avait juste été banni des écrans (3).  « La vie de Wu Xun » lui donna l’occasion de se rattraper.

 

Elle mena, avec une équipe de trois personnes, une enquête dont le compte rendu fut publié du 23 au 28 juillet dans le Quotidien du Peuple, avec des conclusions accablantes (4) : Wu Xun aurait été en réalité un ancien propriétaire foncier qui aurait gagné de l’argent par des prêts usuraires, et qui aurait sélectionné les enfants de paysans moyens pour entrer dans ses écoles, au détriment des pauvres, un réformiste confucéen qui intoxiquait le peuple en le détournant de la lutte des classes ; et qui plus est, un dévoyé amateur de femmes.

 

Pour caricaturales qu’elles soient, ces conclusions firent leur effet. Mais une campagne virulente contre le film s’était déchaînée bien avant dans tout le pays.

 

Déferlement de critiques

 

La colonne « Activités du Parti » du Quotidien du Peuple lança la critique dès la parution de l’éditorial de Mao Zedong, puis, le 29 mai, c’est le courrier des lecteurs qui prit la relève. Du 21 mai à la fin du mois de juillet, on compte plus de 180 articles de toutes sortes sur le sujet dans la presse nationale. Les noms d’oiseau se multiplièrent l’égard de Wu Xun, ce que les Chinois appellent « chapeaux » (帽子), les quatre plus courants étant : « grand vaurien », « grand escroc », « grand propriétaire » et « grand usurier » (大流氓大骗子大地主大债主”), plus quelques termes poétiques comme  « cadavre momifié de la féodalité » (封建僵尸”).

 

Recueil des critiques du film

 

Les principaux responsables s’y mirent, dont Zhou Yang, alors directeur adjoint du bureau de la propagande du Comité central du Parti, qui attaqua le film début juillet dans le Quotidien du Peuple, puis dans la revue Littérature du Peuple.

 

L’importance donnée à la campagne est reflétée par son retour sur « l’affaire Wu Xun » dans son intervention, le 24 septembre 1953, à la seconde « conférence nationale des travailleurs des lettres et des arts ». Il y souligna le rôle essentiel joué par cette campagne dans la prise de conscience, par les intellectuels, de la nécessité de séparer nettement les idées réactionnaires bourgeoises de l’idéologie promue par le Parti, fondée sur la lutte des classes. (5)

 

Le film fut donc un outil dans la lutte idéologique du moment. Mais le plus triste est qu’il brisa la carrière de

Sun Yu, qui était l’un des plus brillants réalisateurs chinois de l’époque. Il ne put réaliser que trois autres  films avant sa mort, en 1990. D’après son fils, il garda toute sa vie l’espoir de pouvoir un jour le voir diffusé en Chine, mais en vain, malgré des tentatives répétées. 

 

Pourtant, en 1985, Sun Yu et son film furent, en quelque sorte, réhabilités, par un article du 6 septembre du Quotidien du Peuple, signé de l’un des plus conservateurs des dignitaires du Parti, Hu Qiaomu (胡乔木: « les critiques contre « la vie de Wu Xun », dit-il, ont été partiales, excessives et grossières… » (对电影〈武训传〉的批判非常片面、极端和粗暴). Mais le film resta banni.

 

3. Sortie d’un DVD en mars 2012

 

« La vie de Wu Xun » a ensuite été projeté à de rares occasions, en particulier en 2003 en France, à la cinémathèque de Paris, dans le cadre d’une rétrospective des œuvres de Sun Yu (6).

 

Vingt ans après sa « réhabilitation », il a été projeté une fois en Chine : c’était en 2005, à Shanghai, une projection exceptionnelle pour le 90ème anniversaire de la naissance de Zhao Dan (mort en 1980).  Puis le film retrouva son tiroir.

 

C’est donc avec un étonnement compréhensible que l’on a appris, le 15 mars dernier, la sortie d’un DVD du film, qui a d’ailleurs très vite été épuisé, malgré un prix de 99 yuans. Il est vrai qu’il est assorti de la mention « à usage de recherche seulement », il n’empêche que c’est une initiative aussi soudaine que singulière. Plusieurs raisons peuvent être avancées :

 

La couverture du DVD sorti en mars 2012

  

-    D’une part, le film avait été attaqué par Mao lui-même, et pour des raisons idéologiques fondamentales. Il était difficile de revenir dessus. Il a fallu quelqu’un comme Hu Qiaomu, qui ne pouvait pas être suspect de laxisme idéologique, pour se permettre de suggérer que la critique avait été pour le moins excessive ; mais les choses en étaient restées là. Il semblerait qu’elles aient évolué.

 

-    D’autre part, le film fut aussi critiqué pour avoir défendu un fondateur d’écoles privées, à un moment où le régime mettait en place un système d’éducation public, lui aussi fondamental.

 

-    Mais la principale raison, peut-être, est que Wu Xun fut glorifié comme modèle de confucianiste, une sorte de saint faisant de l’éducation du peuple un devoir fondamental. Ce n’est pas tellement la prétendue sainteté du personnage qui avait agacé Mao, mais bien plutôt les valeurs confucéennes qu’il véhiculait.

 

Or, nous nous trouvons dans un contexte où le régime chinois est en train de redonner vie à un confucianisme revu pour les besoins du pouvoir. La soudaine réhabilitation du film s’inscrirait logiquement dans ce contexte.

 

La sortie du DVD se situe par ailleurs dans le cadre d’un programme de restauration de films anciens annoncé officiellement lors d’une conférence de presse à Pékin, le 19 mars, par le directeur des Archives de Pékin.

 

Or le programme comprend pour l’instant trois autres titres : « Au carrefour » (《十字街头》), un film de 1937 de Shen Xiling (沈西苓) avec Zhao Dan, l’acteur interprétant Wu Xun dans le film de Sun Yu, et deux productions de 1947 du même studio Kunlun - « Les larmes du Yangzi » ou « Le Fleuve coule vers l’Est » (《一江春水向东流》), de Cai Chusheng et Zheng Junli, « Huit mille lis de nuage et de lune » (《八千里路云和月》) de Shi Donghan (史东山), trois réalisateurs amis de Sun Yu qui ont participé à la préparation de son film et à la rédaction du scénario.

 

Le cinéma chinois continue d’être un instrument privilégié au service du pouvoir pour l’éducation des masses, même s’il n’est pas toujours facile d’en décrypter les messages.

 

 

Le film 1ère partie

 

 

Le film 2ème partie

 

 

Notes

(1) Séquence qui rappelle le rêve d’AQ dans le film de Cen Fan.

(2) Voir la traduction en anglais de l’essentiel de l’éditorial : http://www.morningsun.org/smash/wu_xun_mao.html

(3) Il faut soumis à une attaque d’autant plus virulente en 1967.

(4) Voir Régis Bergeron, Le cinéma chinois 1949-1983, L’Harmattan, 1983, pp.72-78

(5) Cela ne le blanchit pas de toute responsabilité car il fut publiquement accusé en 1967, avec Xia Yan, d’avoir aidé à l’achèvement du film.

(6) A l’occasion de cette rétrospective à la cinémathèque, deux articles furent publiés sur le film et le réalisateur, l’un par le fils de Sun Yu, Sun Dongguang (孙栋光), et l’autre par Elizabeth Cazer. Voir les deux textes sur le site du CDCC : http://www.cdccparis.com/2008/05/sun-yu-1900-1990.html

 

 

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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