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Repères historiques

Du wenmingxi au wenyipian : les avatars du mélodrame en Chine

par Brigitte Duzan, 21 janvier 2016

 

Les débuts du cinéma en Chine sont étroitement liés aux représentations de théâtre d’ombre qui étaient données dans les salons de thé de Pékin et de Shanghai au tournant du 20ème siècle.

 

1.       Cinéma et wenmingxi

 

Bien avant l’introduction du cinéma occidental en Chine, la maison de thé était le lieu privilégié des représentations de théâtre traditionnel, et en particulier de théâtre de marionnettes dont on fait remonter l’histoire à l’empereur Wu des Han (Han Wudi 汉武帝) : on dit qu’il faisait représenter des pièces de théâtre d’ombre pour revoir son épouse défunte [1].

 

Le cinéma entre théâtre d’ombres et théâtre moderne

 

Les représentations différaient en style et en thèmes selon les troupes et les lieux géographiques, mais utilisaient un répertoire commun fait de contes et légendes, et d’adaptations d’opéras régionaux. Ce genre de représentation se donnait encore à Shanghai au milieu des années 1930, parallèlement au développement du cinéma.

 

Jusqu’au début des années 1930, le cinéma s’est ainsi d’abord appelé "pièce d’ombres" (yǐngxì 影戏) avant que le terme actuel d’"ombres électriques" (diànyǐng 电影) ne se généralise, affichant ainsi lexicalement ses liens avec les formes traditionnelles de représentations théâtrales, mais aussi les formes modernes, dites "civilisées" ou wenmingxi (文明戏).

 

Il s’agit d’un néologisme importé du Japon où le terme Bunmei-kaika (文明開化), soit « ouverture à la civilisation » ou « civilisation et ouverture », a été utilisé comme slogan par le ministère de l’Education au début de l’ère Meiji ; le terme  

 

Ouyang Yuqian dans l’un de

ses rôles célèbres, Pan Jinlian

bunmei a ensuite été utilisé au sens de "modernisme" [2]. De la même manière, le wenmingxi est le théâtre moderne, tel que promu par les étudiants chinois au Japon, pionniers du théâtre parlé huaju comme Ouyang Yuqian (欧阳予倩).

 

Formé à l’opéra de Pékin, dont il fut un célèbre interprète et librettiste, Ouyang Yuqian est l’une des figures de proue du théâtre parlé huaju (话剧) à Shanghai dans les années 1910. Selon un parcours assez caractéristique, il est ensuite devenu scénariste et réalisateur dans les années 1920, contribuant à la transition du théâtre au cinéma avec d’autres grands dramaturges comme Hong Shen (洪深) ou Huang Zuolin (黄作霖).

 

Divertissement lié au théâtre

 

Tan Xinpei dans « Dingjun shan », 1905

 

C’est au cours de leurs études au Japon que les étudiants chinois comme lui ont découvert l’adaptation faite par les Japonais du drame à l’occidentale, qui a influencé les premiers pas du théâtre parlé chinois. Cependant, les promoteurs du théâtre huaju se sont vite distanciés d’une forme théâtrale qui restait liée au théâtre traditionnel et était orientée essentiellement vers le divertissement populaire, pour développer une forme d’un art plus raffiné, et aussi plus intellectuel. Le cinéma, en revanche, a conservé les caractéristiques populaires du wenmingxi des origines.

 

D’après le professeur Zhong Dafeng (钟大丰), théoricien de l’histoire du cinéma et professeur à l’Institut du cinéma de Pékin [3], les termes eux-mêmes sont significatifs : dans yǐngxì 影戏, l’accent est mis sur , comme principe fondamental, yǐng , les ombres, n’étant considérées que comme moyen pour obtenir la fin – ce au sens de représentation théâtrale qui va influencer le style des débuts du cinéma.

 

Non seulement le premier film était une représentation

d’opéra – celle d’un épisode de « La Montagne Dingjun » (《定军山》) interprété par Tan Xinpei (谭鑫培) – mais le style des premiers films est celui du théâtre ; la caméra est frontale, enregistrant un tableau comme une pièce jouée sur une scène, en plan moyens ou plans d’ensemble, sans effets de perspective.  

Les pionniers du cinéma à Shanghai, considérés comme les pères fondateurs du cinéma chinois, Zhang Shichuan (张石川) et Zheng Zhengqiu (郑正秋), étaient étroitement liés au monde du divertissement pour l’un, du théâtre pour l’autre. Leur premier film, « The Difficult Couple » (Nànfū Nànqī 《难夫难妻》), en 1913, est une comédie satirique sur les mariages arrangés, filmée avec une caméra statique et interprétée par des acteurs de théâtre amis de Zheng Zhengqiu.

 

Mise en scène de Nanfunanqi

 

La caméra utilisée pour le tournage de Nanfunanqi

 

Le film est antérieur à la publication d’une pièce de théâtre sur le même sujet écrite par Hu Shi (胡适), « A Lifetime Affair » (《终身大事》), publiée dans le magazine New Youth (新青年) en 1919. Le cinéma s’affirmait ainsi, parallèlement à la littérature et au théâtre, comme un moyen de diffuser les idées progressistes de la Nouvelle Culture tout en divertissant le public.

 

Les premiers films commerciaux ensuite réalisés à Shanghai sont des adaptations de pièces wenmingxi qui avaient eu un succès phénoménal au théâtre : « Victims of Opium »

(《黑籍冤魂》) en 1916 et Yan Ruisheng (《阎瑞生》) en 1921.

 

2.       Du sensationnel au mélodrame

 

Dans ces deux cas, c’est le sensationnel qui prime, en écho à l’actualité, mais le deuxième film montre que le cinéma a l’avantage de permettre un réalisme qui va au-delà des conventions du théâtre.

 

Adaptation théâtrale

 

« Victims of Opium » est encore une initiative de Zhang Shichuan, qui a coréalisé le film avec l’écrivain Guan Haifeng (管海峰), sur un scénario qu’ils ont adapté d’une pièce de théâtre elle-même adaptée d’une nouvelle publiée en 1907.

 

Victims of Opium, 1916

L’histoire est celle, assez sordide, d’un père qui rend son fils opiomane en pensant qu’il restera ainsi s’occuper de l’affaire familiale plutôt que de partir en ville dissiper sa fortune. Les conséquences sont tragiques, non seulement pour le fils, mais pour toute la famille.

  

Avec sa critique à la fois de l’impérialisme britannique et des pratiques patriarcales de la société traditionnelle, la pièce a eu un immense succès au théâtre. Les photos qui restent du film suggèrent cependant que les deux coréalisateurs ont juste filmé la représentation théâtrale.

 

Sensationnel avec une dose de réalisme

 

Cinq ans plus tard, Yan Ruisheng est un pas important dans la maîtrise des techniques du cinéma, enmettant en scène un crime sordide qui avait fait scandale en juin 1920 et inspiré une pièce de théâtre dont le succès avait à son tour entraîné une vague d’imitations dans les salons de thé et tous les lieux de divertissement de Shanghai.

 

Une société ad hoc fut créée pour produire le film, une véritable ex-prostituée joua le rôle de celle qui avait été assassinée, devenant la première femme à jouer au cinéma en Chine. La publicité soulignait le réalisme du film, tourné in situ, dans les lieux mêmes où s’était passée l’histoire réelle.

 

Publicité pour Yan Ruisheng

 

Une scène de Yan Ruisheng, 1921

 

C’est en recréant l’expérience vécue par toute la ville, avec une authenticité qui commence d’abord par l’impact visuel, que le film a marqué une nouvelle approche du cinéma. C’est, en outre, déjà une narration qui tient du mélodrame, et non plus de la critique sociale ou du comique satirique des débuts. Yan Ruisheng est en ce sens un film précurseur.

 

 

Engouement pour le cinéma narratif populaire

 

Le début des années 1920 est une période de formidable engouement pour le cinéma en Chine. Les difficultés économiques poussent les investisseurs vers un art en pleine expansion qui promet de bons retours financiers. En même temps, c’est une période d’expansion des journaux et de la littérature populaire, ce qui a une influence sur le développement du cinéma lui-même.

 

Ce qui est en vogue, dans le domaine littéraire, ce sont les genres populaires prisés du nouveau public urbain, et en particulier les romans dits « canards mandarins et papillons » (鸳鸯蝴蝶派) avec leurs histoires d’amour entre lettrés transis et jeunes beautés prêtes à tout sacrifier pour leur amour, histoires publiées sous forme sérialisée dans les suppléments des grands journaux et les magazines littéraires [4].

 

A partir du début des années 1920, le genre se diversifie en intégrant des éléments de récits d’investigations policières, d’histoires de fantômes ou de wuxia et autres genres populaires. Les auteurs, commencent alors à écrire des scénarios pour le cinéma, et cette littérature populaire devient une source inépuisable d’histoires sentimentales qui changent la nature du cinéma : il passe de ce que Tom Gunning a appelé un « cinéma d’attractions », un cinéma qui montre pour divertir, à un cinéma narratif destiné à un vaste public urbain lui-même en voie de diversification.

 

C’est Zheng Zhengqiu qui est l’un des principaux moteurs de cette évolution vers la narration, qui est aussi une évolution vers une fiction sentimentale qui conserve le goût pour le mélodramatique sensationnel et choquant. C’est ce réalisme mélodramatique qui est le principal mode de représentation cinématographique à Shanghai dans les années 1920 et 1930, et il est développé surtout par Zheng Zhengqiu à la compagnie

 

Zheng Zhengqiu sur une couverture

du journal de la Mingxing

Mingxing (明星), créée en mars 1922 : c’est lui qui tenait la plume tandis que Zhang Shichuan était plutôt derrière la caméra.  

 

Naissance du mélodrame chinois

 

1924 est une année décisive dans l’histoire du mélodrame en Chine, pour trois raisons différentes mais concurrentes.

 

1. On peut dater de cette année-là l’entrée de la littérature de « canards mandarins et papillons » dans les studios : c’est l’année de l’adaptation par Zheng Zhengqiu du roman « L’âme de Yuli » (Yuli hun《玉梨魂》) de Xu Zhenya (徐枕亚), publié en 1912. C’est le grand succès de la Mingxing, après « Un orphelin sauve son grand-père » (《孤儿救祖记》), à la suite des deux premières productions qui étaient des comédies sur le modèle américain [5].

 

« L’âme de Yuli » est un récit caractéristique de la littérature « canards mandarins et papillons » : une intrigue sentimentale, écrite en prose parallèle, dans un style orné. Le roman raconte l’histoire d’une jeune veuve, Li Niang (梨娘), à laquelle la tradition interdit de se remarier. Un jeune instituteur, He Mengxia (何梦霞), est impressionné par l’intelligence de son fils, et offre de lui donner des cours supplémentaires. La mère et le jeune homme tombent

 

L’âme de Yuli, le roman, édition originale

amoureux, mais elle sait que c’est sans espoir. Elle arrange donc le mariage de He Mengxia avec la sœur de son défunt mari. Mais il n’arrive pas à oublier Li Niang ; alors il s’engage dans l’armée. Restée seule, elle meurt de désespoir, de même que sa belle-sœur.

 

L’âme de Yuli, le film

 

Zheng Zhengqiu a modifié la fin, ce qui constitue aussi un élément caractéristique du mélodrame type qui ne peut pas se terminer mal : dans le film, au moment de mourir, la veuve écrit une lettre à sa belle-sœur pour tout lui expliquer. Après sa mort, la belle-sœur prend l’enfant avec elle et part à la recherche de Mengxia, qu’elle finit par retrouver. 

 

Mais « L’âme de Yuli », comme « La Dame aux camélias », a aussi son côté « histoire vraie ». On dit que la seconde épouse de l’auteur est tombée amoureuse de lui en lisant le roman, et

cette histoire a fait couler beaucoup d’encre, même cinquante ans plus tard encore… 

 

2. Cette même année 1924, par ailleurs, un autre écrivain représentatif de la littérature des « canards mandarins et papillons », Bao Tianxiao (包天笑), entre à la Mingxing comme scénariste. Il y a écrit une dizaine de scénarios, adaptés de ses propres œuvres.

 

3. Enfin, en 1924 encore, le film de D.W. Griffith « Way Down East » est sorti en Chine, sous le titre « Mariage factice » (Làihūn 赖婚). C’est un drame romantiquede 1920, adapté, lui aussi, d’une pièce de théâtre, où Lillian Gish interprète le rôle d’une misérable jeune fille de la campagne abusée par un gandin qui l’abandonne quand elle est enceinte… Le film eut tellement de succès qu’il entraîna la sortie d’autres films du réalisateur, dans la même veine romantique et sentimentale, ce qui incita au développement du même genre de films en Chine.

 

Bao Tianxiao

 

La vogue des films romantiques et sentimentaux va se poursuivre jusqu’à ce que la frénésie des films de wuxia vienne la supplanter, à la fin des années 1920. Le mélodrame prend un ton nouveau quand il reprend au début des années 1930 : c’est le « mélodrame de gauche », ou mélodrame progressiste.

 

Le mélodrame de gauche

 

Les deux exemples-types de mélodrame de ce genre sont « The Goddess » ou « La Divine » (神女) de Wu Yonggang (吴永刚), en 1934, et « Crossroads » ou « Au carrefour » (十字街头) de Shen Xiling (沈西苓), en 1937.

 

(à développer)

 

3.       Du mélodrame au wenyipian

 

Le wenyipian comme genre distinctif s’est développé essentiellement à Shanghai de 1946 à 1949, et il est représenté avant tout par les films de la Wenhua. Après 1949, il a été transplanté à Hong Kong, puis à Taiwan.

 

Définition

 

L’élément fondamental du genre est une intrigue basée sur un amour romantique et pur entre deux personnages, dans un contexte moderne ou contemporain.

 

L’élément central est le qing , en tant que sentiment ou émotion dans sa forme la plus pure, mais sans exclure un certain réalisme dans la peinture des sentiments et de la vie des personnages. L’important est que l’expression de l’émotion, voire de la passion, reste dans des limites décentes, dictées par la tradition et la norme sociale, selon la formule de Confucius : fāhūqíng, zhǐhūlǐ 发乎情,止乎礼, quand on ressent une émotion, il faut la garder dans les limites des convenances. Il n’est pas question de céder au désir.

 

Toute intrigue de wenyipian est fondée sur les déchirements intérieurs de personnages en proie à des passions auxquelles ils ne peuvent ni ne veulent céder. Les héros et héroïnes ne sont pas des rebelles, ils ne récusent pas, ne dénoncent pas l’ordre social, ils en souffrent mais le respectent, comme un devoir mutuel, et cette souffrance acceptée leur donne noblesse et grandeur d’âme. C’est ce qui donne aux meilleurs des wenyipian leur qualité de tragédies classiques.

 

Evolution

 

Printemps dans une petite ville

 

L’essence du genre est « Printemps dans une petite ville » (《小城之春》) de Fei Mu (费穆), sorti en 1948. Mais le wenyipian peut aussi être combiné à des genres différents, en donnant des mélodrames musicaux, comme les films avec Zhou Xuan (周璇) réalisés à la fin des années 1940, voire des comédies-mélodrames comme les films de Peter Chan (陈可辛) des années 1990. Se rattachent aussi au wenyipian certains grands classiques du wuxia comme « A Touch of Zen » (《侠女》) de King Hu (胡金铨) ou « Tigre et dragon » (《卧虎藏龙》) de Ang Lee (李安).

 

Hong Kong a connu une vague de wenyipian dans les années 1950 et 1960, dans le prolongement des films de la fin des années 1940 à Shanghai. « The Winter » (《冬暖》) de Li Han-hsiang (李翰祥), réalisé à Taiwan à la fin des années 1960, en est l’apogée.

 

Puis le genre a connu une résurgence à Hong Kong à la fin des années 1990, mêlé à une nostalgie du passé suscitée par les incertitudes liées à la rétrocession du territoire à la Chine en 1997. On a parlé de « wenyipian postmoderne », dont  « In the Mood for Love » (《花样年华》) de Wong Kar-wai (王家卫) est le plus bel exemple: Wong Kar-wai y cite en filigrane la référence à Zhou Xuan et a bâti une intrigue qui a beaucoup de points communs avec « Printemps dans une petite ville ».

 

In the Mood for Love

 

Fondé sur la retenue dans l’expression des sentiments, le wenyipian demande la même retenue dans la mise en scène et l’interprétation, et une grande finesse dans l’esthétique générale des films. Cela leur donne une qualité littéraire qui les rattache aux origines du wenmingxi, né du théâtre.

 

 


 

[1] Voir : Cinema and Urban Culture in Shanghai, 1922-1943, Yingjin Zhang, Standford University Press 1999, p. 33 et An Amorous History of the Silver Screen, Shanghai Cinema 1896-1937, Zhang Zhen, University of Chicago Press, p. 98

[2] Les femmes aux pieds non bandés, par exemple, ayant des pieds dits « civilisés » (文明).

[3] Théoricien en particulier des origines du cinéma chinois dans le théâtre d’ombres : voir « Origines historiques de la théorie du « théâtre d’ombres » 'Yingxi' lilun lishi suoyuan” 影戏理论历史溯源.

[4] Sur ce genre littéraire, voir chineseshortstories (à venir)

[5] « Laborer’s Love » (劳工之爱情) et « The King of Comedy Visits Shanghai » (滑稽大王游沪记).

 

 

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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