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Fang Taozi, star de l’IA

par Brigitte Duzan, 8 octobre 2026

 

Fang Taozi (方桃子) – Fang la Pêche – est une actrice virtuelle entièrement générée par intelligence artificielle, promue influenceuse sur le web chinois. Elle est devenue célèbre après avoir tenu le rôle principal dans un de ces nouveaux micro-dramas « verticaux » (les duanju 短剧) également générés par IA : « The Laid-off Girl » (《被裁掉的女孩》) – on pourrait traduire : la fille qui s’est fait virer.

 

 

Fang Taozi

 

 

Succès médiatique

 

La série comporte onze épisodes d’environ deux minutes, et elle est sortie sur les téléphones chinois en juin 2026, sur la plateforme Douyin (抖音). Fang Taozi, qui vient d’une petite ville, débarque dans la métropole tout aussi fictive de Shangnan (上南城) ; elle rêve de devenir mannequin et pense qu’elle réussira mieux si elle devient plus jolie, plus sophistiquée, ce qui la marginalise dans la boîte où elle travaille. Elle apprend à son corps défendant qu’elle doit se construire une personnalité et la défendre.  

 

 

The Laid-off Girl

 

 

Elle est accompagné d’un acteur, également généré par IA, Zhou Yiheng (周以衡) [1], qui partage l’enthousiasme médiatique avec elle. Son allure et ses expressions sont aussi réalistes que celles de Fang Taozi. Leurs traits sont calqués sur ceux des actrices et acteurs populaires en Chine, surtout à la télévision, d’où un effet cliché.

 

 

Zhou Yiheng

 

 

Le sujet du micro-drama est d’une grande banalité même s’il est ancré dans la réalité actuelle de la société chinoise, mais l’intérêt est ailleurs : dans la nouveauté de ces créations de pur divertissement, qui attirent la curiosité. Fin juillet 2026, les discussions sur le web chinois concernant « The Laid-off Girl » dépassaient les 800 millions et, deux mois plus tard, les deux premiers épisodes ont été vus par plus de 460 millions de personnes [2]. C’est un véritable phénomène de société.

 

 

The Laid-off Girl, episode 1

 

Création originale

 

Le micro-drama a été créé et réalisé par « Feifei Fei » (菲菲飞), pseudonyme de Fang Fei (方菲), 37 ans en 2026, à l’origine réalisatrice de séries télévisées. L’histoire de « The Laid-off Girl » est inspiré de sa propre expérience de mannequin, pour des magazines de mode comme le mensuel ViVi (《昕薇》), carrière qu’elle a abandonnée au bout de sept ans, en 2018. Elle a alors commencé à travailler avec son mari Chen Qian (陈潜) pour créer des vidéos courtes.

 

En 2019, elle a créé sa propre société de production, basée à Canton, « My Film & TV Media » (广州我的影视文化传媒有限公司) dont elle contrôle 75 %, le reste étant possédé par la société « Guangzhou Thirteen Culture Communication » (广州十三文化传播有限公司) [3]. Ce sont des sociétés de la catégorie des « MCN » ("multi-channel networks") qui gèrent un nombre croissant de créateurs de contenus, dont les influenceurs et les créateurs de vidéos, y compris celles en livestreaming. Tout cela en lien avec des plateformes de diffusion en ligne et e-commerce comme Xiaohongshu (小红书) ou les plateformes de vidéos courtes comme Kuaishou (快手).

 

Feifei Fei s’est constitué une équipe de maintenant huit personnes, et son attention aux détails - décor, costumes, éclairage, couleurs - fait que son coût de revient n’est pas négligeable pour une production de ce genre. Sa première série en IA, « Ah Huang » (《阿黄》), a été lancée le 1er mai 2026, sur Douyin (抖音). Fang Taozi a été créée avec l’aide d’un service de création de vidéos en IA, LibTV.

 

Le modèle IA est donc assez bien maîtrisé. Mais le problème est maintenant dans le contenu. Il y a un effet de réalisme dans l’histoire de Fang Taozi, car « The Laid-off Girl » est le reflet de la propre expérience de Feifei Fei, et la morale finale rappelle le slogan d’Obama autant que des slogans bien chinois : « Yes you can ! ». Feifei  Fei travaille maintenant sur une autre série avec aussi un personnage principal féminin qu’elle prévoit de sortir en octobre ou novembre 2026.

 

Quel avenir ?

 

L’avenir des actrices générées par IA est lié à celui des duanju. On est en pleine euphorie en cette fin de 2026, mais c’est une euphorie fondée sur les chiffres, qui sont eux-mêmes liés à l’effet de nouveauté. Pour ce qui concerne l’actrice elle-même, on peut se poser beaucoup de questions.

 

Le potentiel de ce genre de star virtuelle, sans contrat ni risque de scandale, a tout de suite attiré la publicité, avec des tarifs exorbitants. Mais, même en Chine, la loi a rattrapé les petits malins, à l’occasion d’une publicité pour des lentilles de contact de couleur où Fang Taozi louait ces lentilles à la première personne : cette publicité a été interdite comme étant contraire à la législation chinoise sur la publicité de ces lentilles, et relevant quasiment de la publicité mensongère.

 

Le mini-scandale a refroidi les ardeurs. Le deuxième épisode de « The Laid-off Girl » a montré une érosion de l’engouement pour le drama, le scénario, en particulier, étant critiqué pour son incohérence. Et c’est bien là que se joue l’avenir de Fang Taozi et de ses congénères. Après un premier réflexe né de la curiosité envers la nouveauté, le risque est dans la banalisation des sujets et des réalisations, et la fuite dans l’uniformité.

 

Le problème n’est pas limité à la Chine. Il y a eu des influenceuses du même genre que Fang Taozi au Brésil (Lilmiquela) ou en Corée du sud (Rozy), mais elles ont mal vécu le contact avec la réalité. Le phénomène est cependant plus répandu en Chine où des influenceuses virtuelles sont apparues dès 2020, avec des sorts mitigés. On en compte cinq :

 

1/ Ling 翎 : la première influenceuse chinoise générée par IA, avec un visage de beauté chinoise idéale, et une personnalité ancrée dans la culture traditionnelle, opéra et calligraphie. Elle a fait la couverture de Vogue Chine en février 2021, avec un visage totalement inexpressif.

 

 

Ling en couverture de Vogue

 

 

2/ Ah Xi (Angie) 阿喜 a été créée la même année 2020 comme un modèle opposé, en accentuant les imperfections du visage, de la peau et même des dents. C’est une création de Jesse Zhang, directrice d’une société de Shenzhen spécialisée dans l’animation CGI. En fait, Ah Xi apparaît comme un personnage de film d’animation sur ordinateur.

 

 

Angie 阿喜 

 

 

3/ Liu Yexi 柳夜熙 a fait ses débuts fin octobre 2021, comme spécialiste de la chasse aux démons. De la même manière, elle est un produit d’effets spéciaux cinématographiques.

 

 

Liu Yexi 柳夜熙

 

 

4/ AYAYI : lancée le 20 mai 2021, elle est devenue célèbre après quelques photos sur Xiaohongshu (小红书). Elle est ensuite devenue ambassadrice pour une société de commerce en ligne et pour des marques de luxe.

 

 

AYAYI

 

 

5/ Tianyu 天妤 : lancée en avril 2022, elle se distingue par ses vêtements et son maquillage de « style Tang », à un moment où c’était la grande vogue en Chine. Elle a ses fans en Chine, mais aussi dans la communauté chinoise d’outre-mer, sur TikTok (filiale de Douyin).

 

 

Tianyu 天妤

 

 

Il est certain que Fang Taozi est beaucoup plus réaliste que ces créations virtuelles précédentes. Elles sont toutes marquées par une obsolescence rapide, mais elles ont été créées comme simples supports publicitaires, et n’ont jamais été utilisées comme actrices. C’est là que Fang Taozi se distingue.

 

Il y a un précédent dans le monde anglo-saxon : celui de l’actrice virtuelle Tilly Norwood, création entièrement générée par IA, par la Néerlandaise Eline Van der Velden, à partir d’un système développé par le département IA de sa société Particle6, basée à Londres. Donc Tilly Norwood est anglaise, et elle adore le café.

 

 

Tilly Norwood

 

 

Van der Velden a comparé le processus de création d’un tel personnage à la création littéraire, en ajoutant qu’elle considérait que Tilly Norwood pourrait devenir la future Scarlett Johansson or Natalie Portman car les cinéphiles sont plus intéressés, dit-elle, par l’intrigue d’un film que par l’identité, réelle ou virtuelle, des acteurs ; le grand atout de l’utilisation de l’intelligence artificielle est qu’elle permet de réduire les coûts de production de 90 %. Mais, quand Van der Velden a sorti sa première production entièrement générée par IA, avec un scénario généré par ChatGPT, elle s’est fait descendre par une critique unanime, tandis que le sketch enregistrait 700 000 vues sur YouTube et que des agents s’intéressaient à Norwood. La controverse n’a pas cessé depuis lors.

 

Le problème est certainement différent en Chine, où les smartphones sont omniprésents, et où le public est fasciné par l’IA et celle-ci encouragée par le pouvoir comme génératrice de profits et moteur potentiel de croissance. Fang Taozi et ses congénères ont encore des progrès à faire, mais le marché des duanju a déjà dépassé celui du cinéma qui, de toute façon, est en passe de ne plus être en Chine, qu’on le regrette ou non, qu’une partie obsolète de l’industrie toute-puissante du divertissement.

 

À lire en complément

 

L’industrie des duanju

 


 


[1] Un nom où l’on ne peut s’empêcher de lire pínghéng (平衡) ou jūnhéng (均衡), dénotant l’équilibre, un équilibre harmonieux. Impression que donne ce personnage sans beaucoup de relief.

[2] D’après les chiffres donnés par baidu.

 

     

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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