Fang
Taozi (方桃子)
– Fang la Pêche – est une actrice virtuelle entièrement
générée par intelligence artificielle, promue influenceuse
sur le web chinois. Elle est devenue célèbre après avoir
tenu le rôle principal dans un de ces nouveaux micro-dramas
« verticaux » (les duanju
短剧)
également générés par IA : « The Laid-off Girl » (《被裁掉的女孩》)
– on pourrait traduire : la fille qui s’est fait virer.
Fang Taozi
Succès médiatique
La
série comporte onze épisodes d’environ deux minutes, et elle
est sortie sur les téléphones chinois en juin 2026, sur la
plateforme Douyin (抖音).
Fang Taozi, qui vient d’une petite ville, débarque dans la
métropole tout aussi fictive de Shangnan (上南城) ;
elle rêve de devenir mannequin et pense qu’elle réussira
mieux si elle devient plus jolie, plus sophistiquée, ce qui
la marginalise dans la boîte où elle travaille. Elle apprend
à son corps défendant qu’elle doit se construire une
personnalité et la défendre.
The Laid-off Girl
Elle
est accompagné d’un acteur, également généré par IA, Zhou
Yiheng (周以衡)
[1],
qui partage l’enthousiasme médiatique avec elle. Son allure
et ses expressions sont aussi réalistes que celles de Fang
Taozi. Leurs traits sont calqués sur ceux des actrices et
acteurs populaires en Chine, surtout à la télévision, d’où
un effet cliché.
Zhou Yiheng
Le
sujet du micro-drama est d’une grande banalité même s’il est
ancré dans la réalité actuelle de la société chinoise, mais
l’intérêt est ailleurs : dans la nouveauté de ces créations
de pur divertissement, qui attirent la curiosité. Fin
juillet 2026, les discussions sur le web chinois concernant
« The Laid-off Girl » dépassaient les 800 millions et, deux
mois plus tard, les deux premiers épisodes ont été vus par
plus de 460 millions de personnes
[2].
C’est un véritable phénomène de société.
The
Laid-off Girl, episode 1
Création originale
Le
micro-drama a été créé et réalisé par « Feifei Fei » (菲菲飞),
pseudonyme de Fang Fei (方菲),
37 ans en 2026, à l’origine réalisatrice de séries
télévisées. L’histoire de « The Laid-off Girl » est inspiré
de sa propre expérience de mannequin, pour des magazines de
mode comme le mensuel ViVi (《昕薇》),
carrière qu’elle a abandonnée au bout de sept ans, en 2018.
Elle a alors commencé à travailler avec son mari Chen Qian (陈潜)
pour créer des vidéos courtes.
En
2019, elle a créé sa propre société de production, basée à
Canton, « My Film & TV Media » (广州我的影视文化传媒有限公司)
dont elle contrôle 75 %, le reste étant possédé par la
société « Guangzhou Thirteen Culture Communication » (广州十三文化传播有限公司)
[3].
Ce sont des sociétés de la catégorie des « MCN »
("multi-channel networks") qui gèrent un nombre croissant de
créateurs de contenus, dont les influenceurs et les
créateurs de vidéos, y compris celles en livestreaming. Tout
cela en lien avec des plateformes de diffusion en ligne et
e-commerce comme Xiaohongshu (小红书)
ou les plateformes de vidéos courtes comme Kuaishou (快手).
Feifei
Fei s’est constitué une équipe de maintenant huit personnes,
et son attention aux détails - décor, costumes, éclairage,
couleurs - fait que son coût de revient n’est pas
négligeable pour une production de ce genre. Sa première
série en IA, « Ah Huang » (《阿黄》),
a été lancée le 1er mai 2026, sur Douyin (抖音).
Fang Taozi a été créée avec l’aide d’un service de création
de vidéos en IA,
LibTV.
Le
modèle IA est donc assez bien maîtrisé. Mais le problème est
maintenant dans le contenu. Il y a un effet de réalisme dans
l’histoire de Fang Taozi, car « The Laid-off Girl » est le
reflet de la propre expérience de Feifei Fei, et la morale
finale rappelle le slogan d’Obama autant que des slogans
bien chinois : « Yes you can ! ». Feifei Fei travaille
maintenant sur une autre série avec aussi un personnage
principal féminin qu’elle prévoit de sortir en octobre ou
novembre 2026.
Quel avenir ?
L’avenir des actrices générées par IA est lié à celui des duanju. On est en
pleine euphorie en cette fin de 2026, mais c’est une
euphorie fondée sur les chiffres, qui sont eux-mêmes liés à
l’effet de nouveauté. Pour ce qui concerne l’actrice
elle-même, on peut se poser beaucoup de questions.
Le
potentiel de ce genre de star virtuelle, sans contrat ni
risque de scandale, a tout de suite attiré la publicité,
avec des tarifs exorbitants. Mais, même en Chine, la loi a
rattrapé les petits malins, à l’occasion d’une publicité
pour des lentilles de contact de couleur où Fang Taozi
louait ces lentilles à la première personne : cette
publicité a été interdite comme étant contraire à la
législation chinoise sur la publicité de ces lentilles, et
relevant quasiment de la publicité mensongère.
Le
mini-scandale a refroidi les ardeurs. Le deuxième épisode de
« The Laid-off Girl » a montré une érosion de l’engouement
pour le drama, le scénario, en particulier, étant critiqué
pour son incohérence. Et c’est bien là que se joue l’avenir
de Fang Taozi et de ses congénères. Après un premier réflexe
né de la curiosité envers la nouveauté, le risque est dans
la banalisation des sujets et des réalisations, et la fuite
dans l’uniformité.
Le
problème n’est pas limité à la Chine. Il y a eu des
influenceuses du même genre que Fang Taozi au Brésil (Lilmiquela)
ou en Corée du sud (Rozy),
mais elles ont mal vécu le contact avec la réalité. Le
phénomène est cependant plus répandu en Chine où des
influenceuses virtuelles sont apparues dès 2020, avec des
sorts mitigés. On en compte cinq :
1/
Ling
翎 :
la
première influenceuse chinoise générée par IA, avec un
visage de beauté chinoise idéale, et une personnalité ancrée
dans la culture traditionnelle, opéra et calligraphie. Elle
a fait la couverture de Vogue Chine en février 2021, avec un
visage totalement inexpressif.
Ling en couverture de Vogue
2/
Ah Xi (Angie)
阿喜a
été créée la même année 2020 comme un modèle opposé, en
accentuant les imperfections du visage, de la peau et même
des dents. C’est une création de Jesse Zhang, directrice
d’une société de Shenzhen spécialisée dans l’animation CGI.
En fait, Ah Xi apparaît comme un personnage de film
d’animation sur ordinateur.
Angie
阿喜
3/
Liu Yexi
柳夜熙 a fait
ses débuts fin octobre 2021, comme spécialiste de la
chasse aux démons. De la même manière, elle est un produit
d’effets spéciaux cinématographiques.
Liu Yexi
柳夜熙
4/
AYAYI
: lancée le 20 mai 2021, elle est devenue célèbre après
quelques photos sur Xiaohongshu (小红书).
Elle est ensuite devenue ambassadrice pour une société de
commerce en ligne et pour des marques de luxe.
AYAYI
5/
Tianyu
天妤 :
lancée
en avril 2022, elle se distingue parses
vêtements et son maquillage de « style Tang », à un moment
où c’était la grande vogue en Chine. Elle a ses fans en
Chine, mais aussi dans la communauté chinoise d’outre-mer,
sur TikTok (filiale de Douyin).
Tianyu
天妤
Il est
certain que Fang Taozi est beaucoup plus réaliste que ces
créations virtuelles précédentes. Elles sont toutes marquées
par une obsolescence rapide, mais elles ont été créées comme
simples supports publicitaires, et n’ont jamais été
utilisées comme actrices. C’est là que Fang Taozi se
distingue.
Il y a
un précédent dans le monde anglo-saxon : celui de l’actrice
virtuelle Tilly Norwood, création entièrement générée par
IA, par la Néerlandaise Eline Van der Velden, à partir d’un
système développé par le département IA de sa société
Particle6, basée à Londres. Donc Tilly Norwood est anglaise,
et elle adore le café.
Tilly Norwood
Van
der Velden a comparé le processus de création d’un tel
personnage à la création littéraire, en ajoutant qu’elle
considérait que Tilly Norwood pourrait devenir la future
Scarlett Johansson or Natalie Portman car les cinéphiles
sont plus intéressés, dit-elle, par l’intrigue d’un film que
par l’identité, réelle ou virtuelle, des acteurs ; le grand
atout de l’utilisation de l’intelligence artificielle est
qu’elle permet de réduire les coûts de production de 90 %.
Mais, quand Van der Velden a sorti sa première production
entièrement générée par IA, avec un scénario généré par
ChatGPT, elle s’est fait descendre par une critique unanime,
tandis que le sketch enregistrait 700 000 vues sur YouTube
et que des agents s’intéressaient à Norwood. La controverse
n’a pas cessé depuis lors.
Le
problème est certainement différent en Chine, où les
smartphones sont omniprésents, et où le public est fasciné
par l’IA et celle-ci encouragée par le pouvoir comme
génératrice de profits et moteur potentiel de croissance.
Fang Taozi et ses congénères ont encore des progrès à faire,
mais le marché des duanjua déjà dépassé celui du cinéma qui, de toute façon,
est en passe de ne plus être en Chine, qu’on le regrette ou
non, qu’une partie obsolète de l’industrie toute-puissante
du divertissement.
À
lire en complément
L’industrie des duanju
[1]
Un nom où l’on ne peut s’empêcher de lire
pínghéng (平衡)
ou jūnhéng (均衡),
dénotant l’équilibre, un équilibre harmonieux.
Impression que donne ce personnage sans beaucoup de
relief.