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« Long Day’s Journey into Night » : retour sur le deuxième
film de Bi Gan
par
Brigitte Duzan, 27 décembre 2025
Sorti
le 31 décembre 2018 sur les écrans chinois, plus de trois
ans après la première mondiale de « Kaili
Blues » (《路边野餐》)
au festival de Locarno, « Long Day’s Journey Into Night » (《地球最后的夜晚》)
de
Bi Gan (毕赣)
a
glané 38 millions de dollars de recettes le premier jour, en
battant tous ses concurrents, ce qui constitue un record
pour un film d’art et d’essai. Mais c’était
en raison d’une publicité trompeuse ;
après un bouche-à-oreille rétablissant une réalité moins
tapageuse, les entrées se sont effondrées le second jour,
pour passer au sixième rang du box-office le lendemain, le
mercredi 2 janvier.
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Long Day’s Journey Into Night |
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Dans la continuité de « Kaili Blues »
Ce
n’était là, cependant, qu’une erreur promotionnelle et le
film s’est rattrapé ensuite. De toute façon, on ne peut pas
réduire l’appréciation d’un film à ses statistiques
d’entrée, surtout pas un film de Bi Gan. Ainsi, au festival
de Cannes où « Long Day’s Journey Into Night » est sorti en
première mondiale en mai 2018, dans la section « Un certain
regard », il a été salué comme le plus beau film de ceux
réalisés par Bi Gan jusque-là, mais aussi le plus exigeant
et le plus complexe. « L’expérience
la plus folle du cinéma »,
titraient les journalistes des Inrocks qui avaient déjà
qualifié « Kaili Blues » d’« ébouriffant ». Mais « Long
Day’s Journey Into Night » est bien plus ambitieux, laissant
l’aspect narratif au second plan. « Kaili Blues » est devenu
célèbre pour son plan-séquence de 41 minutes, filmé à
travers le pare-brise d’une voiture. Cette fois-ci, le film
reste mémorable pour son plan-séquence virtuose de 59
minutes, et qui plus est en 3D !
Comme
« Kaili Blues », « Long Day’s Journey Into Night » a une
atmosphère de film noir, opaque à souhait, où le personnage
principal est aux prises avec son passé, un passé trouble,
dangereux. Le film évoque plus qu’il ne raconte, de manière
non linéaire, l’histoire de Luo Hongwu (罗纮武),
un ancien directeur de casino qui rentre chez lui pour les
funérailles de son père. Dans le restaurant familial, géré
par sa belle-mère désormais veuve, il trouve une horloge
électrique arrêtée qu’il ouvre pour changer la batterie ; il
trouve alors une vieille photo qui semble être celle d’une
femme qu’il a aimée dans le passé : Wang Qiwen (万绮雯).
Elle était la petite amie d’un chef de gang local, Zuo
Hongyuan (左宏元),
qui a assassiné l’ami de Luo Hongwu et qui a disparu… Wang
Qiwen et Luo Hongwu ont connu une histoire d’amour dans la
crainte que réapparaisse le gangster, puis Wang Qiwen a
disparu à son tour. Des années plus tard, quand Hongwu
revient à Kaili à la mort de son père, il cherche à la
retrouver… C’est alors qu’il va dans un cinéma qui donne un
film en 3D tandis que réapparaît Qiwen, mais sous les traits
d’une chanteuse de karaoké.
Au
moment où le spectacle va commencer, les spectateurs doivent
mettre des lunettes 3D, indiquant aux spectateurs du film
qu’ils doivent en faire autant. C’est alors que commence la
séquence de 59 minutes dont on ne sait donc trop si elle
représente le rêve, le souvenir d’un rêve ou un semblant de
réalité, une réalité d’autant plus élusive que les
personnages sont pris dans différentes temporalités et
apparaissent sous différentes identités.
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Au
plus près du rêve |
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Une heure entre rêve et réalité
Ce
plan-séquence est pure virtuosité, sans trucages numériques
ou effets spéciaux qui ruinent la magie du cinéma. Il est
déjà plus long que le précédent, mais Bi Gan a multiplié les
défis scénaristiques et techniques pour rendre un sentiment
spatio-temporel le plus réel possible, le plus près du temps
réel. Il a d’ailleurs fallu cinq prises pour y parvenir. Et
ce n’est pas simplement une question de 3D : la séquence a
en fait été filmée en 2D et transformée en 3D ensuite, et
tous les cinémas n’ont pas des lunettes 3D à offrir aux
spectateurs, on regarde donc très souvent en 2D et cela
n’enlève rien à la séquence - le cinéma chinois était alors
à l’apogée de sa fièvre de 3D et elle est bien retombée
aujourd’hui, comme ailleurs. Ce n’est pas le cinéma que Bi
Gan veut faire, ni celui qu’il peut faire avec des budgets
relativement limités.
Avec
ses changements de décor, ses nombreux figurants, ses vols
aériens, ce plan-séquence est bien plus complexe que celui
de « Kaili Blues » car il a encore ajouté à la difficulté du
tournage en continu celui du jeu, avec tout ce que cela
comporte d’aléatoire et de fortuit, d’autant plus que le jeu
auquel se livre le personnage relève du jeu d’adresse :
chaque instant est suspendu à la possibilité que la balle de
ping-pong soit ratée, que la boule de billard passe à côté
du trou… et que toute la séquence s’écroule comme un jeu de
cartes, comme un numéro de voltige où l’acrobate rate son
trapèze…
Mais
ce n’est pas totalement artificiel : l’envolée du
plan-séquence en 3D a sa justification. La 3D en continu est
là en rupture avec la 2D par bribes de la première partie,
parce que, dans l’esprit de Bi Gan, c’est ainsi qu’il peut
rendre au mieux la sensation de mémoire, la logique – ou
l’illogisme – du rêve dont on ne parvient pas à s’éveiller.
Un film sur la mémoire né d’inspirations multiples
Le
titre anglais « Long Day’s Journey Into Night » est inspiré
d’une pièce d’Eugene O’Neill qui n’a rien à voir avec le
film tandis que le titre chinois – qui signifie « Derniers
soirs sur la terre » – est, lui, inspiré d’une nouvelle de
l’auteur chilien Roberto Bolaño intitulée « Últimos
atardeceres en la tierra »,
du recueil « Putas asesinas ». Les deux titres n’ont été
choisis que parce qu’ils évoquent l’atmosphère du film. Pour
l’histoire elle-même, Bi Gan a dit s’être inspiré de la
peinture de Chagall intitulée « La Promenade » ainsi que de
nouvelles de Patrick Modiano.
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Marc Chagall, La Promenade, 1918 |
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Affiche promotionnelle du film |
Quant
au long plan-séquence final, l’idée est venue au
réalisateur… en feuilletant la « Divine comédie » de Dante,
comme une invitation au voyage, à l’errance. La séquence est
tournée dans les environs de Kaili :
« Le
grand immeuble a été construit par les soviétiques, à
l’époque de l’exploitation de la mine à côté. Ensuite, c’est
devenu une prison. Aujourd’hui, il est désaffecté. C’est un
endroit qui me fascine tellement que j’ai écrit cette
histoire pour l’habiter. »
C’est
un film sur la mémoire, divisé en deux parties : une
première partie intitulée « Mémoire » et une deuxième
« Pavot », comme dans le titre du recueil de poèmes de Paul
Celan : « Pavot
et mémoire » (Mohn und Gedâchtnis),
titre que Bi Gan avait même un temps envisagé comme titre du
film. La première partie a pour thème le temps, les
souvenirs à différents moments du passé, tandis que la
deuxième partie s’intéresse plutôt à l’espace. La première
est donc en 2D : comme des bribes de souvenirs. La deuxième
est ensuite en 3D pour donner un sentiment tridimensionnel,
et assez irréel, de souvenirs du passé.
Mais
c’est le film lui-même qui tient du rêve, pas seulement
cette longue séquence. Pour Bi Gan, un film n’est pas le
simple récit d’une histoire. Ce dont il s’agit, c’est de
créer une atmosphère, une ambiance émanant des lieux mêmes
du film, de ses interprètes,
mais créée aussi par les chansons, des chansons populaires
de l’adolescence de Bi Gan, qui lui rappellent
instantanément des souvenirs nostalgiques, en particulier
ici la voix du chanteur taïwanais Wu Bai (伍佰).
Le film tient de la performance, avec une touche de
minutieuse et fragile chorégraphie, et un travail formidable
sur les couleurs, les jeux de lumière et de clair-obscur.
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Décor irréel |
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« Long
Day’s Journey Into Night » relève de l’art cinématographique
le plus difficile, le plus exigeant. Il ne peut prétendre
jouer dans la cour des blockbusters, ni s’attirer des
« acclamations universelles » comme le veulent
certains.
Ce serait le dénaturer, le réduire à un « nouveau coup de
maître », à « la quête d’une âme en perdition à la recherche
d’une femme de son passé, qui a disparu », le tout
interprété par des superstars.
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Long Day’s Journey Into Night, mise en scène et
couleurs |
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Bi Gan
ne rivalise avec rien ni personne. Il poursuit son chemin.
Mais
c’est là justement qu’il intrigue et fait un peu frémir : où
peut-on aller après « Long Day’s Journey Into Night » ?
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