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« Bel Ami » de Geng Jun : une histoire de liberté dans l’hiver du Dongbei

par Brigitte Duzan, 28 janvier 2026

 

Sorti en 2024 au festival du Golden Horse, deux ans après « Manchurian Tiger » (《东北虎》), « Bel Ami » (漂亮朋友) nous plonge tout de suite dans l’univers de Geng Jun (耿军), univers de morne ennui dans un paysage hivernal, mais d’un humour réjouissant distillé de main de maître. Le festival du Golden Horse lui a décerné quatre prix : meilleur acteur (à Zhang Zhiyong (张志勇),  meilleure photo (à Wang Weihua 王维华), meilleur montage (à Chen Heping 陈合平) et prix du public [1].

 

 

Bel Ami

 

 

Etre gay dans le Dongbei

 

Quelques personnages-types, ternes et loufoques

 

Le film se présente d’emblée comme un portrait de quelques personnages ouvertement gays, qui errent à la manière des personnages-types de Geng Jun, dans un paysage enneigé et morne, à la recherche … d’un ami. Mais ce ne sont pas des jeunes, beaux et fringants comme les clichés habituels, ce n’est pas non plus le monde de Cui Zi’en (崔子恩). Les gays de Geng Jun sont des adultes ordinaires, plus tout jeunes, qui vivent en marge, nécessairement, leur homosexualité étant toujours sujette à réprobation sociale, et les tensions étant d’autant plus grandes quand ils sont mariés comme c’est le cas du personnage principal, interprété par le copain d’enfance de Geng Jun que l’on retrouve dans tous ses films, comme une sorte d’esprit tutélaire : Zhang Zhiyong (张志勇).

 

Alter ego, en quelque sorte, du réalisateur, il est doublé d’un personnage interprété par un autre acteur récurrent des films de Geng Jun, Xu Gang (徐刚). C’est un petit artisan qui fabrique et vend des galettes. Il avait un petit ami coiffeur qui vient de le larguer ; il en cherche un autre. Mais tous deux sont la proie de types lubriques qui les harcèlent et donnent une touche loufoque à l’histoire, à la limite de l’absurde[2].

 

Aucun de ces personnages n’a de nom – sauf Z ou K dans une scène presque irréelle qui tient, justement, de Kafka. C’est comme pour mieux souligner leur aspect de personnages-types, de même que le film est en noir et blanc, jusqu’à la séquence finale, pour éviter la dispersion du regard, pour que toute l’attention soit concentrée non tant sur l’image que sur ce qu’elle sous-tend. C’est un peu la « valeur allusive » du poème classique [3], à déchiffrer ici dans les dialogues, frappés du sceau de l’humour typique de Geng Jun.

 

 

Superbe photo en noir et blanc, signée Wang Weihua

 

 

Des femmes comme des héroïnes de wuxia

 

À côté de ces hommes falots, les femmes ont au contraire fière allure, comme des guerrières tirées d’un roman, ou d’un film, de wuxia – c’est d’ailleurs ainsi qu’elles apparaissent dans la première séquence. Elles sont deux, et elles forment un couple, sans état d’âme ni comptes à rendre, à la famille ou la société. Apparemment libérées, elles restent malgré tout en marge, car obligées de recourir au mariage institutionnel et au don de sperme pour avoir un bébé. Mais c’est en fait une autre institutionnalisation de leur relation. Elles se baladent en se donnant la main, en riant et en chantant à tue-tête « Barbapapa, Barbamama, Babazu, Barbalala, Barbalipo, Bababur, Bababel, Babablet, Babablaber !». Elles sont interprétées par Wang Xuxu (王旭旭) et Chen Xuanyu (陈轩宇) [4], une actrice qui semble un clone de Kim Min-hee, évadée d’un film de Hong Sang-soo.

 

Elles sont d’ailleurs la contre-image des femmes du roman de Maupassant qui a donné son titre au film [5]. Le Bel-Ami de Maupassant est un bellâtre sans scrupules qui doit son succès fulgurant à ses diverses maîtresses, et surtout la dernière, fille d’une de ses anciennes maîtresses qu’il finit par épouser. Dans le film de Geng Jun, les femmes sont en fait celles qui décident de leur sort, au-delà du rôle traditionnel d’épouse ou de maîtresse (ou de concubine). C’est comme une revanche sur le grand classique « Au bord de l’eau » (Shuihuzhuan《水浒传》) dont les femmes sont certes dangereuses, mais en retrait sur les hommes, ces rebelles malgré eux des marais du Liangshan dont le Dongbei de Geng Jun est comme une nouvelle incarnation.

 

Liberté !

 

Conçu pendant la pandémie du covid, à un moment où le confinement avait enfermé chacun chez soi, rendant d’autant plus aigu le besoin de lien physique et social, le film est un hymne à la liberté, la liberté sous toutes ses formes, à commencer par celle de ses choix sexuels. Une liberté totale, ne souffrant aucune restriction au risque d’être anéantie comme l’explique l’une des deux « camarades » :

自由的对面是自由,自由的反面还是自由,「自由的周围都是自由,因此我们才能欣赏自由 [6]」,意即100%的自由才是自由得以行使的原因。

Face à la liberté est la liberté ; l'antithèse de la liberté est encore la liberté. « La liberté est entourée de liberté(s), et c'est seulement ainsi que l’on peut apprécier la liberté » — ce qui signifie que seule une liberté totale permet d'exercer la liberté.

 

Il y a dans cette elliptique énonciation l’idée principale du film de Geng Jun – le terme de « liberté » (ziyou 自由) étant en chinois, au départ, une notion née dans le contexte de la fin du 19e siècle, désignant un exercice individuel (zi ), celui de sujet autonome.

 

En ce sens, l’homosexualité dans le film est à prendre au sens large de minorité, sexuelle certes, mais emblématique. Le clin d’œil à Maupassant est tout aussi symbolique : c’est à la fois un clin d’œil à la comédie légère à la française, et un hommage à l’esprit libertaire du peuple qui a pris la Bastille. Mais on sait aussi que cette liberté n’est toujours qu’un idéal un rien romantique, un but ultime à conquérir.

 

Humour satirique

 

Ce qui est déterminant, dans les films de Geng Jun, et dans celui-ci en particulier, c’est l’humour, un humour détonnant mais inhabituel et discret, qui affleure à chaque instant, dans les situations et les dialogues, à écouter avec attention et comprendre à demi-mots. Ainsi cette référence à Sartre au milieu d’une altercation entre le personnage interprété par Zhang Zhiyong et sa femme dont on devine qu’elle explose alors qu’il vient de lui déclarer être homosexuel ; mais rappelle-toi, dit-il pour tenter de la calmer, on a bien parlé de Sartre… Sartre ? oui, le Sartre de Huis Clos, sans doute, ou des Mains sales, mais surtout celui du couple formé avec Simone de Beauvoir, amour d’une vie mais au milieu d’amours contingentes.

 

L’humour est aussi dans la satire du communisme, qui était supposé libérer le peuple (selon le thème de l’Internationale entonné par l’un des personnages), et l’a finalement plongé dans une autre servitude, que le confinement dû au covid n’a fait qu’accentuer en augmentant les distances entre les individus. Les deux femmes, d’ailleurs, soumettent à un contrôle en règle le jeune coiffeur qu’elles ont choisi pour être leur donneur de sperme, avec caméra surveillant ses moindres faits et gestes, comme partout ailleurs. Dans la séquence finale, le film retrouve la couleur pour la photo de mariage emblématique dans toute sa sublime duplicité : mariée en blanc et jeune marié d’occasion sur un fond d’un rouge uniforme et éclatant…

 

Tout dans le film concourt à cet humour satirique, jusqu’à la musique, du même compositeur que celui de « Manchurian Tiger » : Chen Xiaoshu (陈筱舒). 

 

 

Bel Ami, bande annonce

 


 

[1] Le film est sorti le 28 janvier 2026 sur les écrans français après une avant-première au festival Allers-Retours quelques jours auparavant.

[2] Principaux interprètes, outre Zhang Zhiyong et Xu Gang : Xue Baohe (薛宝鹤) dans le rôle du restaurateur, Wang Zixing (王梓行 )  dans celui du coiffeur et Yuan Liguo (袁利国), son nouveau copain.

[3] Selon François Jullien : La valeur allusive. Des catégories originales de l’interprétation poétique dans la tradition chinoise, Quadrige/Puf, 2003.

[4] Chen Xuanyu : actrice principale – aux côtés de… Xue Baohe (薛宝鹤) - du court métrage « Tous les corbeaux du monde » (《天下乌鸦》) de Tang Yi (唐艺), Palme d’or du court métrage au festival de Cannes 2021. 

[5] Bel-Ami : deuxième roman de Maupassant, publié en 1885. À lire sur Gallica.

Adapté au théâtre en 1912, dix fois au cinéma (la première en 1919, la dernière en 2012 – le film, allemand, de 1939 étant accompagné d’une chanson créée par Tino Rossi), sept fois à la télévision.

[6] Ce qui, l’air de rien, est une citation de la traduction en chinois de « L’être et le néant » (4e partie : Être et faire : la liberté). Sartre insiste sur ce qu’il appelle « mauvaise foi », c’est-à-dire l’attitude de celui qui cache sa liberté tout en en étant conscient, la conclusion de Sartre étant que « l’homme est condamné à être libre ». Il y a donc une certaine ironie à citer Sartre ici.

 

 

     

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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