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« Some Rain Must Fall » : un monde féminin au bord de
l’aphasie
par
Brigitte Duzan, 8 avril 2025
Sorti
en première mondiale à la
Berlinale en février 2024,
« Some Rain Must Fall » (《空房间里的女人》)
laisse en peine de trouver des mots pour en parler, de même
que la femme dont il tente de faire le portrait, comme
anesthésiée par une vie morne et une sorte de douleur muette
dont n’affleurent que de soudains éclats. Mais c’est en fait
tout le monde féminin autour d’elle qui est atteint de ce
même vide affectif, en marge de la société, en marge de leur
famille, en marge de la vie.
Premier long métrage de
Qiu Yang (邱阳),
le film est comme l’aboutissement de ses précédents courts
métrages, en termes d’esthétique, mais aussi d’ellipses
narratives. Les personnages sont mutiques, le film l’est
aussi, primeur est donnée à l’image et au son.
Portrait de femme dans un paysage nocturne
La
femme dont Qiu Yang esquisse un portrait laconique et
fragmentaire est aux antipodes des femmes qui expriment
violemment leur ras-le-bol du ménage, de la vaisselle et du
mari en décidant de s’en libérer, comme dans le film récent
de
Yin Lichuan (尹丽川).
Le personnage de Qiu Yang possède à peine un nom,
Cai (蔡),
on n’entend son nom entier qu’une seule fois, et on l’oublie
vite. Elle semble passer comme une ombre dans une nuit sans
fin - on voit très peu la lumière du jour, dans ce film. Cai
est un personnage nocturne.
Personnages nocturnes
Qiu
Yang part d’un événement qui restera en fait un
non-événement, comme s’il ne pouvait rien se passer dans une
telle existence passée entre une belle-mère âgée et une
fille qu’il s’agit de véhiculer dans la ville, entre la
maison et le collège : venue chercher sa fille dans le
gymnase où elle participe à un entraînement de son équipe de
basket, Cai renvoie le ballon venu s’égarer à ses pieds, et
ce faisant blesse une vieille dame par inadvertance. La
caméra reste fixée sur Cai, qui reste comme clouée sur
place, on entend juste le cri étouffé de la vieille dame,
hors champ, et les exclamations qui fusent pour demander une
ambulance.
La
vieille dame en question restera privée d’image, elle n’est
là que comme élément du décor, de l’environnement de Cai,
pour permettre de comprendre la différence de statut social
qui la sépare de cette famille – soulignée par le mépris
avec lequel les traite son mari (ces paysans !). Le film
dresse donc, en filigrane, le tableau de la partie émergente
de la société chinoise, celle qui a fait fortune, celle qui
mène une existence aisée et que l’on a quand même du mal à
définir comme bourgeoisie, sauf au sens de « middle-class »,
entre la paysannerie et l’aristocratie qui serait ici, en
Chine, celle au pouvoir. Mais ce serait uniquement une
bourgeoisie d’argent, celle opposée à une élite cultivée
comme dans la « Chronique des Pasquier » de Georges
Duhamel : « ... vous avez tort de ne faire aucune
distinction entre la bourgeoisie d'argent, dont je suis loin
d'approuver toutes les fautes, et la bourgeoisie cultivée,
cette élite bourgeoise qui fait la grandeur d'un pays. »
Dans un cas comme dans l’autre, la femme est aux cuisines,
le mari absent. « Pitié pour les femmes » titrait
Montherlant, en 1936.
Pourtant, pour misérable qu’elle paraisse dans son
aliénation mutique et sa solitude,
Cai ne fait pas pitié. Elle semble tellement anesthésiée par
la vie qu’elle mène qu’elle nous anesthésie en retour. On
finit par rester insensible à son sort même lorsque, en
quelques rares et brefs moments, avec sa fille dans la
voiture, sous un pluie battante, Cai lève le voile sur ses
« antécédents familiaux », comme on dit en Chine. Sa mère
était muette, et son père volage, son aphasie ne date pas de
son mariage, c’est toute la société qui semble gangrenée par
cette incommunication fondamentale. Et si elle est hantée
par un trauma familial, cela ne semble qu’un autre
épiphénomène dans son histoire. Le divorce qu’elle recherche
ne semble pas de nature à changer fondamentalement son
existence. Elle ne semble nourrir aucune animosité envers
son mari, juste une indifférence qui est juste le reflet de
son insensibilité générale. Quand elle a signé la demande de
divorce et qu’il veut partir, elle le retient par le bras,
pour un dernier moment ensemble, dit-elle. Et là aussi, la
scène est filmée de dos, dans une encadrure de porte, dans
le vert ambiant qui caractérise le film.
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Scène
finale
Esthétique de peintre, priorité à l’image
Le
film est un ovni en matière esthétique, dans la lignée des
courts métrages précédents du réalisateur qui est à
l’origine peintre de formation. On retrouve en particulier
l’atmosphère nocturne de son film de fin d’étude, « Under
the Sun » (《日光之下》),
avec les mêmes teintes. Une teinte jaunâtre pour les
extérieurs de nuit nimbés des reflets des réverbères sur
l’asphalte mouillé, verdâtre pour les intérieurs toujours
plongés dans l’obscurité, avec très peu d’éclairage.
Il
faut saluer la photographie d’un style très personnel de
Constanze Schmit
qui a filmé en 4.3, donc dans un format inhabituel qui lui
permet des cadrages tout aussi inhabituels : Cai est filmée
très souvent de dos ou de profil, et quand elle apparaît de
face, c’est partiellement dissimulée dans l’encadrure d’une
porte, comme si sa présence même était problématique, comme
une ombre tentant de prendre forme chez Pu Songling.
Le
travail sur le son, entièrement diégétique, est tout aussi
remarquable, tout comme le jeu des interprètes,
non-professionnels : il ajoute encore à l’effet de ces
cadrages qui les posent en éléments en marge, en marge
littéralement de l’image, comme de la vie.
L’une
des scènes les plus frappantes du film est celle de la
visite de Cai à ses parents. Elle est appelée par sa mère
parce que son père a des problèmes de santé, mais il a l’air
d’aller très bien, le père ; celle qui semble bien plus
misérable, c’est la mère, muette, qui communique par
quelques caractères inscrits sur une ardoise, et dont on ne
voit le visage qu’à moitié dissimulé derrière la tête de sa
fille - mais c’est le plus expressif de tous. C’est elle qui
finit par hanter le film, bien plus encore que les détails à
peine entraperçus dans la pénombre du quotidien.
Mutisme
de mère en fille en l’absence affective/effective de père,
qui se perpétue dans la génération suivante, et qui semble
être celui d’une société entière. Un critique
cinématographique a dit que le film commence véritablement
quand il s’achève.
On en reste durablement comme halluciné. Et d’autant plus
que Qiu Yang a dit avoir voulu explorer la personnalité de
sa mère et les relations tendues qu’il avait eues avec elle.
On se
demande ce que l’on peut bien faire après un pareil film.
Notes complémentaires
1.
« Some Rain Must Fall » a été tourné dans la ville natale de
Qiu Yang, Changzhou (常州),
dans le Jiangsu. Ce pourrait être n’importe où ailleurs,
sauf pour la pluie. En outre, les dialogues entre adultes
sont en dialecte de Changzhou, un dialecte de la
langue de Wu.
Les dialogues entre adultes et enfants sont en mandarin. Ce
qui correspond à la réalité : les jeunes générations ne
parlent plus le dialecte local.
Il
faut cependant tendre l’oreille pour distinguer ce que
disent les personnages, même en mandarin. Ils articulent à
peine, comme incapables de s’exprimer clairement, gagnés par
l’obscurité dans laquelle ils baignent.
À cet
égard, il faut louer le sous-titrage de
Marie-Pierre Duhamel,
l’un des derniers qu’elle a réalisés avant de mourir
prématurément, en juin 2023.
2.
Mais il faut bien plus encore saluer la performance de
l’actrice, non professionnelle, Yu Ai’er (余艾洱),
qui porte de bout en bout le rôle de Cai. Qiu Yang a
souligné combien il était difficile de travailler avec des
non-professionnels dans le cas de longs métrages : les
acteurs et actrices sont choisi.e.s pour leur affinité avec
le personnage à interpréter, mais il faut arriver à les
encadrer, les diriger et les motiver sur plusieurs mois
(contre quelques semaines pour un court métrage).
3.
Parmi le quatuor et plus de producteurs de « Some Rain Must
Fall » figure la société française
Why Not Productions,
qui a racheté en 2001 le cinéma du Panthéon où le film a été
programmé en avril 2025, dans le plus parfait mutisme
promotionnel.
En compétition dans la section Encounters, le
film y a obtenu le prix spécial du jury, ex aequo.
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