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« Girl » de Shu Qi : débuts d’une réalisatrice dont on attend la suite

par Brigitte Duzan, 13 août 2026

 

Sorti en avant-première en France au festival Lumière en octobre 2025, aussitôt après la Mostra de Venise où il était en compétition, « Girl » (《女孩》) est le premier film réalisé par la grande actrice taïwanaise Shu Qi (舒淇).

 

 

Girl

 

 

De par son sujet, une histoire de violence conjugale dans les années 1980 à Taiwan, il s’inscrit dans une actualité qui a inspiré nombre de films taïwanais de cette époque, dont : « A Flower in the Rainy Night » (《看海的日子》) de Wang Tong (王童), adapté en 1983 d’une nouvelle de Huang Chun-ming (黃春明) ou « Ah Fei » (《油麻菜籽》) de Wan Ren (萬仁) en 1984, histoire d’une épouse maltraitée adaptée d’un roman de Liao Huiying (廖輝英), coscénariste du film avec Hou Hsiao-Hsien. Le titre chinois de ce dernier film - Yóumá càijǐ 油麻菜籽), « graines de colza » - est une expression populaire faisant de ces graines un emblème du sort des femmes, livrées au vent qui les emporte. Elle pourrait être mise en exergue du film de Shu Qi.

 

En même temps, « Girl » est plus spécifiquement une histoire moderne, celle d’une petite fille, traumatisée par la violence familiale, qui peine à trouver sa place dans la société, à commencer par l’école. En ce sens, le film est d’une brûlante actualité, et tout particulièrement en Chine continentale, même s’il est lié là à des problèmes sensiblement différents. On peut le rapprocher du film de Zou Jing (邹静) « A Girl Unknown » (《无名女孩》), qui est également un premier film, primé à Cannes en mai 2026.

 

C’est dans ce contexte que le film de Shu Qi est à apprécier, mais dans une approche particulière car il est autobiographique, et donc d’autant plus personnel.

 

ü  Le malheur, de mère en fille

 

Une histoire de violence familiale

 

L’histoire se passe à la fin des années 1980 à Taiwan. C’est celle d’une petite fille, comme l’indique sobrement le titre, dont le père est ivrogne et violent, et fait vivre un enfer à sa mère et indirectement à ses deux filles. Hsiao Lee, l’aînée, est maltraitée par sa mère qui reporte sur elle ses frustrations et ses rancœurs ; elle vit dans la terreur de son père, allant jusqu’à s’enfermer dans une penderie en plastique, sous ses vêtements, pour y passer la nuit quand il rentre ivre mort.

 

Ce cauchemar permanent se traduit par un caractère triste et renfermé qui l’isole de ses camarades à l’école, jusqu’au jour où arrive dans sa classe une gamine délurée qui entreprend de la sortir de son isolement. C’est comme un double exubérant de Hsiao Lee, et pourtant marquée par un trauma semblable : partie vivre aux États-Unis pour suivre son mari dont elle a divorcé parce qu’il la trompait, sa mère est revenue à Taiwan avec armes et bagages, dont sa fille qu’elle a confiée à sa grand-mère et qui n’en finit pas de rêver de son paradis perdu. Son exubérance apparaît comme une forme de rébellion, donc une autre réaction à l’environnement familial, et plus précisément au malheur maternel : un refus de se voir condamnée au même destin.

 

Une tension permanente

 

« Girl » se déroule ainsi dans une atmosphère lourde de tension, à la longue presque insoutenable. On craint le pire à chaque instant. Les échappées hors de l’appartement familial n’apportent aucune percée dans ce cauchemar permanent, qui se traduit en cauchemars réels. La mère travaille dans un salon de coiffure, dans un environnement tout aussi machiste, mais au moins hors des griffes du mari, et à ses rares moments de loisir fait des bouquets de fleurs de papier pour gagner quelques centimes supplémentaires. Le divorce ne semble pas être une option pour elle, en dépit des espoirs de sa fille, car le mari apporte un salaire au foyer, et il en est conscient : « que feriez-vous sans moi ? ».

 

Dans ces conditions, la mère [1] se fait bourreau au même titre qu’elle est victime, dans un enchaînement de violence qui se retourne contre sa fille, sans que l’enfant puisse trouver aucune échappatoire, même à l’école : sa situation est pourtant connue, elle a des malaises fréquents, l’infirmière envoie un de ses camarades lui acheter à manger, mais elle se renferme dans la honte qui forme comme un mur autour d’elle.

 

ü  Un film personnel dans ses imperfections

 

La pesanteur de la violence au quotidien

 

Ce qui prime, dans le film, c’est la peinture du caractère de la petite fille, défini en quelque sorte par son immersion quotidienne dans la terreur du père, les représailles de la mère et la solitude à l’école. L’omniprésence latente de la violence est rendue dès les premières séquences par une volonté de flou dans la peinture des personnages. L’espace est binaire : l’appartement familial d’un côté, le salon de coiffure de l’autre, avec ce qui pourrait être un espace de liberté entre les deux, l’école, mais n’est qu’un autre espace d’enfermement, conditionné par le trauma familial. La seule possibilité d’envolée hors de ce champ traumatique est apportée par la jeune Lily, mais c’est une envolée éphémère.

 

Dans ces conditions, le film pèche par excès, à force de répétitions d’images qui assènent un sens plus qu’elles ne le suggèrent : le retour régulier du mari ivre mort, chancelant, comme une menace latente, l’atmosphère de terreur qu’il fait planer sur la famille, l’image de la maison comme une prison, avec des corps filmés dans l’encadrement des portes (comme chez Wong Kar-wai) et des visages derrière des grilles, de portes et de fenêtres.

 

 

Dialogue mère-fille à travers la  grille de la porte d’entrée

 

 

Mais il y a surtout l’image récurrente de la petite fille s’enfermant dans sa penderie de plastique en en remontant soigneusement, de l’intérieur, la fermeture-éclair, avec l’ombre menaçante d’une main venant s’imprimer sur le plastique et se traduisant en vrai cauchemar nocturne. On a là l’impression d’un film à la Hitchcock, où tout vise à créer la tension, mais la répétition de ces images, malgré leurs variations, finit par nuire à leur force évocatrice. 

 

Les escapades de Hsiao Lee avec la jeune Lily ne font que renforcer le climat de tension, car les garçons qui les entraînent sur leurs scooters laissent planer un autre danger latent, et de toute façon, sur Hsiao Lee qui ne s’amuse aucunement pèse toujours l’épée de Damoclès du retour au bercail.

 

Il n’y a finalement aucune progression ni narrative ni autre, dans ce film ; il s’enferme, comme ses personnages, dans une sorte de sclérose, d’inertie émotionnelle qui donne une impression d’uniformité – démarche certes cohérente, mais à laquelle on peine à souscrire, ce manque d’empathie n’étant pas compensé par la beauté des images qui aurait pu emporter l’adhésion.

 

Shu Qi est restée fidèle à son désir de ne pas céder à des automatismes, mais elle a cédé à d’autres tentations qui apparaissent comme des citations, mais là aussi trop répétées, sans constituer de véritables leitmotivs.

 

Des citations comme marque identitaire

 

Les premières images de « Girl » apparaissent comme un hommage à Hou Hsiao-Hsien : elles sont filmées dans le tunnel de « Millenium Mambo » (《千禧曼波》), le film qui a consacré Shu Qi comme actrice en 2001, en la sortant de sa gangue en quelque sorte, et qui est resté célèbre pour cette longue séquence introductive.

 

 

Millenium Mambo, séquence introductive

 

 

Le tunnel de « Girl »

 

 

Le tunnel de « Millenium Mambo » était cependant pris pour sa valeur emblématique : tunnel dans le temps, au tournant du millénaire, dont on avait peine à deviner vers quel monde il nous menait. Dans « Girl » en revanche, c’est un vrai tunnel, ou plutôt une galerie, par où passent les deux petites filles pour aller à l’école et en revenir. Elle est filmée de l’intérieur et de l’extérieur, et a ici pour valeur emblématique de rattacher Shu Qi au cinéma du cinéaste qui l’a fait connaître et lui a fait faire ses meilleurs films. « Girl » est à rapprocher des films de Hou Hsiao-Hsien de la Nouvelle Vague taïwanaise, dont « Les garçons de Fengkuei » (《风柜来的人》) et « Un été chez grand-père » (《冬冬的假期》), mais dans une toute autre ambiance.

 

 « Girl » est un tableau de la société taïwanaise à la fin des années 1980, après la levée de la loi martiale. Hou Hsiao-Hsien a d’abord choisi de traiter le sujet sous l’angle historique avec, en 1989,  « La cité des douleurs » (《悲情城市》), mais, en 1996, dans « Goodbye South, Goodbye » (《南国再见,南国》), il s’est intéressé aux bandes de jeunes malfrats, genre Easy Driver, comme Tsai Ming-Liang en 1992 dans les « Rebelles du dieu néon » (《青少年哪吒》). On ne peut que penser à ces jeunes en voyant ceux de « Girl », avec leurs scooters et les longs travellings qui les suivent dans la nuit, comme une illusion de liberté ; car dans ces films, motos et scooters ne délimitent qu’un espace clos, sans échappatoire.

 

 

En virée dans la nuit, l’illusion de la liberté

 

 

Shu Qi s’est rattachée délibérément, par l’image, au cinéma de Hou Hsiao-Hsien, car c’était pour elle une sorte de marque identitaire au moment de passer derrière la caméra, une paternité revendiquée : c’est Hou Hiao-Hsien, dit-elle, qui l’a incitée à faire ce premier film. Mais cela souligne d’autant plus les faiblesses de « Girl », particulièrement sensibles lorsqu’on compare le film à celui de Zou Jing cité en introduction : un film qui tourne en boucle, sur la base de répétitions d’images récurrentes, avec soudain une rupture brutale à la fin.

 

Un saut final dans le temps

 

Le temps était figé. Mais, à la fin, la mère se libère, en quelque sorte, de la charge de sa fille en l’envoyant chez sa tante – décision évidemment mal vécue par l’enfant qui y voit un abandon, surtout que la séparation se passe sous une pluie battante.

 

« Girl » aurait pu s’arrêter là. Mais Shu Qi nous gratifie d’une séquence supplémentaire, comme une ultime coda : on voit réapparaître Hsiao Lee adolescente, qui a apparemment réussi, mais tout aussi fermée, et venue pour tenter une ultime réconciliation avec sa mère. Le problème est que l’actrice est tellement différente, que l’on a du mal à réconcilier les deux personnages, l’enfant et l’ado qu’elle est devenue.

 

ü  Un deuxième film ?

 

Cette nécessité de coda tient sans doute au fait que le film est autobiographique et que Shu Qi voulait signifier par là que même un contexte familial aussi traumatisant n’empêche pas de s’en sortir ensuite. Et peut-être, justement, que cette séquence finale annonce un autre film, qui raconterait ce que le premier laisse entrevoir…

 

La longue crise de pleurs à la fin de « Girl » serait alors un élément cathartique, aussi bien dans la réalité que dans la fiction, permettant à Shu Qi de poursuivre et de nous offrir un deuxième film, libéré des faiblesses du premier.

 

 

Girl, trailer

 

 


 


[1] Remarquablement interprétée par la chanteuse 9m88.

 

 

     

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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