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Shanghan Zabing
Lun, aka
Panda : un film surréaliste de Zhang Xinyang
par Wang Lei,
19 février 2026
Qu’il s’agisse de la caractérisation des personnages ou de
la construction de l’intrigue, ce premier long métrage de
Zhang Xinyang (张新阳)
frappe par sa dimension surréaliste à la limite de
l’absurde. L’égarement des protagonistes, les conflits qui
les opposent, la saleté et le désordre des lieux, ainsi que
l’insertion récurrente de morceaux musicaux et de poésies,
en particulier les poèmes de Xin Qiji (辛弃疾)
et la chanson à la fin du film, un rock black metal du
groupe
Deep Mountains
(深山),
tout tend à créer une atmosphère oppressante, empreinte d’un
profond sentiment de révolte, mais qui affleure par le biais
de multiples citations et références.
Le
film relate les trajectoires de plusieurs personnages «
pathologiques », afin de mettre en lumière la perte de
repères et la quête identitaire de l’individu dans le flot
de l’histoire et de la société. Il suggère également, de
manière indirecte, la dimension maladive de la société
elle-même, ainsi qu’un mécontentement à l’égard de l’ordre
social. Tous ces « malades » éprouvent un désir, voire un
besoin, de rédemption, ce qui correspond bien au titre
chinois Shanghan Zabing Lun (《伤寒杂病论》) :
« Traité des maladies fébriles et diverses ». En revanche,
le titre anglais, et français, Panda, apparaît dès
l’abord comme un véritable contresens : l’image stéréotypée
que véhicule le panda ne correspond en rien aux thèmes du
film.
Le
conflit, la confusion et l’esprit de confrontation qu’il
exprime contrastent fortement avec les scènes d’ouverture et
de clôture montrant la banalité quotidienne des habitants de
Nankin traversant le fleuve en ferry.
§
Égarement et rédemption (迷失与救赎)
Les relations entre les personnages reposent presque toutes
sur une dynamique de « malade » et de « sauveur » :
- une
jeune vendeuse du marché et un moine retiré du monde ;
- un
« fou » qui se prend pour un immortel et un vieil homme d’un
dépôt de recyclage qui le sauve au bord du fleuve ;
- le
« fou » et une chanteuse sur la place publique accompagnée
de son groupe ;
- un
jeune punk qui a tenté de se jeter dans le fleuve et le
médecin d’une petite clinique en ruine ;
- un
restaurateur à qui un chien a arraché les deux tiers d’un
doigt, avec sa bague de mariage, et le même médecin – qui se
construit une identité fictive autour du poète de la
dynastie des Song du Sud Xin Qiji (辛弃疾),
dont il revendique les poèmes comme s’ils étaient les siens.
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Le
jeune et son sauveur, le médecin-poète |
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§
Désordre et conflit (混乱与冲突)
Le film commence par une longue séquence de plus de sept
minutes montrant, du quai, la lente approche d’un bateau sur
le fleuve, puis la cohue lors du débarquement des passagers
qui viennent de le traverser. Cette longue séquence
initiale donne une (fausse) impression de monotonie, voire
d’ennui.
Mais elle est suivie d’une scène de marché chaotique. La
jeune vendeuse rejoint son étal ; elle semble nerveuse, à
côté deux marchands se disputent, l’un d’eux finit par la
frapper. Ce désordre, cette promiscuité et cette violence
créent un profond malaise, tout en établissant d’emblée la
tonalité conflictuelle du film.
C’est le chaos partout, dans les différents espaces :
-
un
petit restaurant sale et bruyant ;
-
un
semblant d’hôpital délabré sur les ruines d’une usine
abandonnée ;
-
un
dépôt de recyclage, en désordre comme tous les dépôts de ce
genre ;
-
les
rives du Yangzi jonchées de détritus.
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L’hôpital comme ruine |
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Les conflits interpersonnels sont tout aussi marqués :
- la
jeune vendeuse a un père violent, propriétaire d’un élevage
canin ;
-
le
« fou » s’est réfugié dans un monde imaginaire coupé de la
réalité sociale ;
-
le
restaurateur qui a perdu son doigt est en butte à
l’indifférence du propriétaire du chien qui se révèle être
le père de la vendeuse, dans un contexte de brutalité
latente.
Mais
ce qui fait l’originalité du film, c’est son traitement
surréaliste de la réalité urbaine et des personnages.
§
Surréalisme (超现实主义)
Surréaliste, d’abord, est la figure du « fou » : son
identité imaginaire d’« immortel », le monde céleste auquel
il est convaincu d’appartenir, sa capacité à entendre
l’inaudible (même si ce sont les gémissements d’un vieillard
paralysé), ou encore ses visions de figures mythologiques….
Le surréalisme se manifeste également dans le traitement du
personnage du restaurateur. Après avoir été mordu par un
chien et y avoir perdu un doigt, il est conduit à l’hôpital.
Or l’hôpital apparaît irréaliste : c’est une ruine, avec
trois malheureux patients et un médecin. Dans ce bâtiment
délabré, un robot vient pourtant – dans un halo lumineux –
apporter un paquet de cigarettes au patient, détail
totalement incongru qui accentue le sentiment d’absurde.
Le médecin relève lui aussi du surréalisme, ou de l’absurde
ambiant :
- il
passe ses journées à secourir des jeunes gens tentant de se
suicider dans le fleuve ;
- il
connaît par cœur les poèmes de Xin Qiji (辛弃疾)
dont il prétend être l’auteur et à l’aide desquels il entend
soigner ses patients ;
- à
la fin du film, il dialogue avec un ami décédé, métamorphosé
en panda.
De
manière générale, on peut également ressentir comme
surréaliste l’usage des poèmes anciens qui scandent le
film : ceux de Xin Qiji, bien sûr, mais sans oublier les
références à Su Shi (苏轼)
et Cai Jing (蔡京)
,
cités dans la chanson finale «
元祐党人碑
» ou « Stèle des membres du Parti Yuanyou »)
.
La dimension surréaliste transparaît enfin dans les
références au religieux : le temple bouddhiste en ruine et
son unique moine ou l’univers taoïste du « fou » rêvant
d’immortalité. À ces références se rattache aussi le symbole
du « dragon » que recherche le « fou » pour retourner au
ciel : il s’en fabrique un avec des bouteilles en plastique
à recycler. La petite gargote du restaurateur qui a perdu
son doigt est d’ailleurs censée se trouver sur une « veine
du dragon » (龙脉)
qui pourrait guérir sa blessure… ou sa tristesse.
Symbole du dragon que l’on retrouve dans le film dans
l’inscription murale d’un texte célèbre de Liu Yuxi (刘禹锡),
poète et essayiste des Tang souvent comparé à Bai Juyi (白居易)
: « Inscription sur une humble demeure » (《陋室铭》),
écrite alors que le poète était en exil, lui aussi ostracisé
pour avoir participé à une tentative de réforme. Texte tout
en allusions et références qui commence par les caractères
cités dans le film :
“山不在高,有仙则名;水不在深,有龙则灵”
Ce
n’est pas sa hauteur qui fait la grandeur de la montagne,
mais les immortels qui y résident ;
Ce
n’est pas dans sa profondeur que l’eau trouve son âme, mais
dans les dragons qui l’habitent.
Enfin, la séquence finale revient à la réalité : tous ces
protagonistes extraordinaires et un peu fous ne sont en
réalité que de simples passagers assis dans la cabine d’un
ferry, attendant de débarquer…
§
Immersion allusive dans la poésie et la culture
Cette
immersion intrusive dans un monde finalement imaginaire
n’est rendue sensible que par la conception minutieuse de
chaque détail du film par le réalisateur et son équipe, et
en particulier l’utilisation du noir et blanc et de la
couleur. Mais ce qui constitue un trait distinctif
particulièrement marquant du film, c’est l’usage récurrent
de contenus culturels pour exprimer le propos de manière
allusive : poésie, calligraphie, musique, figures et
événements historiques.
Outre
les poètes de la dynastie Song déjà cités, le film évoque la
poétesse contemporaine Xi Murong (席慕容)
et son poème « Un arbre en fleur » (一棵开花的树),
mais
aussi Li Shutong (李叔同)
et sa célèbre chanson « Adieu » (送别)
– Li Shutong qui est ici particulièrement significatif car
il est devenu moine bouddhiste, et qu’il apparaît donc, en
filigrane, comme le modèle du moine du film…
Film
qui inclut également, outre celle déjà cité, la chanson
« Enivré par l’écho des fleurs » (《醉花音》)
et bien d’autres du groupe Deep Mountains (深山乐队)
,
mais aussi une référence picturale à la célèbre gravure
murale de plus de 140 mètres représentant des « Scènes sur
les bords de la rivière Qinhuai » («
秦淮胜迹图
») à Nankin, jusqu’au confluent avec le Yangzi.
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La
fresque sur les bord de la rivière Qinhuai
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On
n’en finirait pas de noter les multiples références qui se
succèdent dans le film. Zhang Xinyang a mobilisé le
surréalisme, le chaos et la densité culturelle pour explorer
l’aliénation de l’individu et sa quête de salut dans une
société marquée par la maladie, morale, spirituelle et
historique.
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Les
chansons du film (selon le générique) |
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