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« Girl Unknown » ou « Deuxième fille »,

un premier long métrage très réussi de Zou Jing !

Par Brigitte Duzan, 9 juin 2026

 

 

A Girl Unknown/ La Deuxième fille

 

 

Cannes, 20 mai 2026. Le prix de la Fondation Gan pour la diffusion est attribué au film de Zou Jing (邹静) « A Girl Unknown » (Wúmíng nǚhái《无名女孩》) qui était en compétition à la 65e Semaine de la Critique. Trois jours plus tôt, la fin de la projection du film avait été un moment d’intense émotion pour la réalisatrice, ses interprètes et son équipe dont beaucoup voyaient le film pour la première fois.

 

 

Zou Jing à Cannes

 

 

Rebaptisé « La deuxième fille » pour la diffusion en France, le film a été projeté le 5 juin à la Cinémathèque française, à Paris, dans le cadre de la reprise de la Semaine de la Critique. Coproduction franco-chinoise, il a été coproduit par le studio Emei du Sichuan (峨眉电影制片厂) [1], et porté par toute une équipe de production, dont les deux productrices Didar Domehri (Maneki Films) et Wang Yang (王洋)[2]. Il a donc bénéficié d’un remarquable soutien technique et logistique, mais il reste la création originale de Zou Jing, dans la lignée de son court métrage précédent,  « Lili Alone » (Duo Li《朵丽》).

 

 

L’équipe à Cannes, Zou Jing au centre avec ses actrices, encadrées par

les deux productrices, Wang Yang 王洋 à g.,  Didar Domehri à dr.  (photo ifeng)

 

 

Une fille à l’identité incertaine

 

Zou Jing retrace, des années 1990 au début des années 2000, l’histoire d’une petite fille prénommée Juan () ballotée entre plusieurs familles au point de ne plus savoir quel est son nom (c’est le sens du titre chinois : une fille sans nom).

 

o    Poids et mémoire du passé

 

Juan est victime de ce qu’on peut appeler une double malédiction : être née fille dans une Chine patriarcale où le fils est la valeur suprême, garant de la préservation de la lignée familiale, et une Chine, qui plus est, où sévit la politique de l’enfant unique, avec toutes les dérives et tous les drames qu’elle a entraînés. On peut mettre cela au passé – les filles n’étant plus (autant) dévalorisées et la politique de l’enfant unique ayant été abandonnée, et même renversée pour lutter contre le déclin démographique et le vieillissement de la population chinoise. Le film a obtenu le visa de censure et sortira bientôt en Chine.

 

Il n’en reste pas moins qu’on ne peut pas effacer d’un trait de plume et de législation les traumatismes du passé, et ceux-ci sont d’autant plus graves qu’ils restent du ressort du non-dit, de l’inexprimable. C’est le sujet du film de Zou Jing, qui l’aborde avec toute la sensibilité requise, sans violence ni effets superflus.

 

o    Trois noms comme trois chapitres d’une histoire

 

Un peu garçon manqué, Juan a une enfance relativement heureuse et libre, dans un village sans guère d’histoires et une famille tranquille. Mais, sa mère attendant un autre enfant, elle ne peut pas la garder. Juan se retrouve dans une famille à des lieues de chez elle, en pensant avoir été laissée là pour les vacances et en attendant qu’on revienne la chercher. Elle est choyée par sa nouvelle mère, Meishuang (美霜), qui s’efforce de l’apprivoiser doucement, l’emmène s’acheter des vêtements, jouer dans des parcs d’attraction, l’inscrit dans une cours de danse. Mais le premier jour de l’école, Juan ne répond pas à l’appel : elle a un nouveau nom qu’elle ne reconnaît pas pour sien.

 

Malgré tout l’amour que lui porte sa nouvelle mère adoptive, rien n’y fait, Juan ne s’habitue pas. Et quand sa mère biologique – qui l’avait abandonnée à sa naissance –  se mêle, fortune faite, de vouloir la récupérer, Juan se retrouve dans une famille où elle n’a pas sa place ; Juan s’en va, part à la dérive, en usine… Il faudra que Meishuang finisse par la retrouver, pour que peu à peu les blessures se cicatrisent et que Juan fasse la paix avec elle-même, qu’elle trouve une harmonie intérieure qui passe par l’harmonie avec ses parents adoptifs, eux-mêmes, victimes d’un traumatisme, trouvant aussi en elle la source de leur harmonie retrouvée.

 

 

Meishuang (interprétée par Shen Jiani 沈佳妮)

 

 

Le film est ainsi construit en trois parties indiquées à l’écran :

Lin Juan 林娟 / Wang Juan 王娟 / Wu Lian 吴莲.

Ce sont les trois noms successifs de Juan, auxquels il faudrait encore ajouter Wang Juan à la fin, comme bouclant une sorte de cycle imparfait, apportant un ancrage final dans un nom définitif : Wang Juan 王娟. Trois noms qui ne recouvrent pas des identités nettes, ou reconnues, le troisième moins encore que les autres, Juan y a même perdu son prénom. C’est finalement ce prénom, Juan , qui apparaît comme véritable fondement identitaire.

 

Histoire personnelle et recherches

 

Le sujet est traité de manière sensible et personnelle, de l’intérieur, en évitant le mélodrame.

 

o    Sujet personnel

 

Le sujet est en effet personnel car c’est l’histoire de la grand-mère paternelle de Zou Jing, celle qui l’a en partie élevée et dont elle était très proche ; ce n’est qu’après sa mort que Zou Jing a eu la révélation qu’elle avait été abandonnée à sa naissance, en 1936, et adoptée par une famille d’un autre village. Zou Jing a alors cherché à imaginer ce que sa grand-mère avait pu vivre, imaginé les larmes qu’elle avait pu verser, alors que toute sa vie elle avait été d’une résilience à toute épreuve, toujours douce et tendre envers tout le monde.

 

À partir de 2021, c’est-à-dire après avoir terminé le court métrage Duo Li. Zou Jing a alors entrepris des recherches en rassemblant des histoires de petites filles abandonnées et adoptées.

 

o    Recherches

 

Elle est tombée sur un article racontant l’histoire d’un couple qui avait confié leur fille à un autre couple et qui, dix ans plus tard, avait entamé des recherches dans l’espoir de la récupérer ; ils ont découvert qu’après avoir été abandonnée une première fois, leur fille s’était retrouvée dans une seconde famille adoptive. Par la suite, Zou Jing a rencontré plusieurs jeunes femmes qui avaient vécu des expériences similaires. Nées à la fin des années 1980, elles ont grandi dans les années 1990, période où l’on acceptait en silence que les filles soient abandonnées ou confiées à d’autres – quand elles n’étaient pas carrément noyées.

 

Quand un couple avait une fille, ils tentaient d’avoir un deuxième enfant pour avoir un fils ; si c’était encore une fille, elle était alors abandonnée et n’était souvent même pas inscrite au registre officiel ; elle n’avait donc pas de statut, elle était comme une ombre – la littérature chinoise commence juste à en rendre compte. Pour cruel que cela paraisse, cela se passait en silence. C’est donc dans cette période que s’inscrit le film de Zou Jing, car même si les choses (et la politique) ont changé, le traumatisme est encore inscrit dans les esprits.

 

Elle a trouvé un thème de discussion sur le site zhihu (知乎) : « Que ressent-on lorsqu’on a été abandonné par ses parents biologiques ? » (“被亲生父母抛弃是什么样一种感受”). Elle a même effectué des interviews de filles adoptées.

 

Au total, elle a trouvé des traits de caractères récurrents : une douleur sourde, une profonde insécurité, une tendance à se refermer sur soi-même, voire une tendance à l’autodestruction renforcée par le sentiment de ne pas être « à la hauteur », empêchant des relations normales avec les autres.

 

o    Écriture

 

Zou Jing a passé trois ans à écrire son scénario qui apparaît ainsi comme une synthèse de ses sentiments personnels, de ses souvenirs d’enfance à la campagne, dans le Fujian, et des histoires réelles qu’elle a pu noter au cours de ses recherches, le film brouillant les frontières et s’affirmant comme création originale, dans une esthétique poétique et allusive, loin des clichés habituels.

 

Ce n’est pas tant la politique de l’enfant unique en soi, qui est en cause ici, ni même la préférence pour les garçons inscrite dans les mentalités traditionnelles chinoises. Il s’agit plutôt des conséquences de l’abandon, de la douleur et du sentiment constant d’insécurité qu’elle provoque, liée à la recherche identitaire qu’elle nécessite, même dans un environnement relativement protégé. La grande force du film est de ne pas avoir cherché à lier l’insécurité ressentie par la jeune fille à la violence, familiale, scolaire ou sociale. C’est le blocage émotionnel qui est la préoccupation principale de Zou Jing, et qui était dès le départ un défi à saisir en images.

 

En ce sens, « A Girl Unknown » se distingue de films chinois sortis récemment sur le thème du sort des filles dans la société chinoise et en particulier deux films dont on l’a rapproché en voulant y voir une trilogie : « Girls on Wire » (《想飞的女孩》) de Vivian Qu (文晏), en compétition à la Berlinale en février 2025, et « Girl » (《女孩》) de Shu Qi (舒淇) qui était en compétition à la Mostra de Venise en septembre 2025. Or, dans ces deux cas, indépendamment de tout jugement qualitatif, c’est la violence, de la société et du milieu familial, qui est le sujet principal. Dans « Girl Unknown », au contraire, la violence est en toile de fond ; elle est présente comme faisant partie de la vie, en quelque sorte, mais elle n’est évoquée que par touches allusives : un pot de fleurs qui vient se briser sur le sol, un badge tombé par terre dans le bureau du directeur de l’usine… C’est la psychologie, la vie intérieure de Juan qui est le sujet de Zou Jing.

 

Un film d’une grande subtilité

 

Le film est à la fois d’un grand réalisme et d’une grande subtilité. Il est construit comme trois chapitres portant les noms successifs de Juan, mais il n’y a pas de rupture nette entre eux ; on passe de l’un à l’autre de manière insensible, comme est insensible le passage de l’enfance à l’adolescence. La rupture est ailleurs.

 

o    Trois noms comme trois étapes d’une existence

 

La rupture est dans le sentiment d’abandon de la petite fille, malgré tous les efforts déployés par Meishuang, sa nouvelle maman qu’elle refuse de reconnaître comme telle. La rupture sera encore quand sa mère biologique tentera de la récupérer. Et rupture encore dans la fuite, l’évasion, jusqu’en usine, pour tenter de rompre le cycle des noms, et celui des familles.

 

De rupture en rupture, cependant, reste l’attachement de Meishuang à sa fille adoptive, qui est également – par une subtilité supplémentaire du film – possibilité de rédemption pour elle et son mari Weiqiang, eux aussi traumatisés par la vie. La dernière image du trio, devant une mer calme et bleue, est la première où l’on voit sourire à la fois et Juan et Weiqiang. Un sourire intérieur qui rejoint celui de Meishuang.

 

Dans ce contexte allusif et subtil dont on se gardera bien de dévoiler les détails, le jeu des interprètes et la qualité esthétique et technique du film sont de première importance et contribuent au succès final.

 

o    Interprétation intériorisée

 

Tous les interprètes sont étonnants de justesse :

 

Cao Ruofan (曹若凡) dans le rôle de Juan enfant (Lin Juan et Wang Juan).

Li Gengxi (李庚希) dans celui de Wang Juan adolescente et de Wu Lian.   

Shen Jiani (沈佳妮) dans le rôle de Ding Meishuang (丁美霜)

Zu Feng (祖峰) dans celui de Wang Weiqiang (王伟强)  

 

La petite Cao Ruofan (曹若凡), une découverte de Zou Jing, est superbe de naturel. Quant à Li Gengxi, elle a déjà une certaine célébrité : sans parler de ses rôles à la télévision, elle était déjà à Cannes l’an dernier, pour son rôle de Tai Zhaomei (邰肇玫) dans « Résurrection » (《狂野时代》) de Bi Gan (毕赣). Elle a passé six mois à se préparer à ce rôle de « fille sans nom », et en particulier en discutant du scénario avec la réalisatrice. Puis, une fois sur le tournage, elle est entrée dans le rôle, en s’assimilant parfaitement au personnage.

 

La surprise a été de retrouver Shen Jiani que l’on n’avait pas vue sur les écrans depuis plusieurs années et qui forme un duo parfait avec Zu Feng, assez rare lui aussi – il a réalisé un film, « Summer of Changsha » (《六欲天》), qui a été sélectionné en 2019 dans la section Un Certain Regard du festival de Cannes, mais sans visa de censure si bien que l’équipe du film a été interdite de festival ; il est revenu à sa carrière d’acteur ensuite…  Les revoir ensemble dans le film de Zou Jing est comme un retour en grâce, une victoire sur le passé, leurs rôles paraissant presque symboliques [3]

 

o    Qualités techniques dans les moindres détails

 

Cependant, si le film laisse une impression durable, c’est aussi pour l’attention portée aux plus infimes détails, Zou Jing ayant été aidée non seulement par son équipe personnelle, celle du court métrage antérieur, mais aussi par la production française.

 

Le film a été tourné en 2025 en 44 jours, entre le Zhejiang et le Guangdong [4]. Les premières scènes de Juan au village reflètent une vision idyllique de la campagne et de la liberté insouciante de l’enfance, avec de superbes photos, du chef opérateur Liang Zhongqiang, d’une vieille maison de bois sous une pluie diluvienne d’été et des jeux au bord de la rivière, comme hors du monde.

 

 

L’enfance au village

 

 

L’eau est omniprésente dans le film : c’est la rivière de l’enfance, dans une atmosphère qui rappelle les souvenirs d’enfance de Sheng Keyi (盛可以)[5], mais c’est aussi le bord de mer du Guangdong, dans la deuxième et la dernière partie, avec tout ce qu’il comporte de dépaysant, mais aussi d’apaisant au final.

 

L’équipe du film autour de Zou Jing – le directeur de la photo, le directeur artistique et les autres – sont de la même génération qu’elle. Le film se passe dans les années 1990 jusqu’au début des années 2000 : c’est la période de leur enfance et de leur adolescence, ils en ont des souvenirs vivaces qui ont contribué à certains détails très réalistes du film : ainsi l’histoire des capricornes que capturent les enfants dans la première partie du film est un souvenir d’enfance du directeur artistique. Les couleurs et les sons de l’époque sont aussi des souvenirs, ainsi la couleur rouge qui est l’attribut de Juan enfant ou la pop musique de Hong Kong et Taiwan dans la partie de l’adolescence.

 

Il y a constamment une recherche d’authenticité, et de réalisme intérieur, qui correspond à l’idée même du film. Tout est filmé en lumière naturelle, et l’évolution de la personnalité de Juan se traduit aussi dans des mouvements de caméra différents, passant à une caméra portée pour certaines scènes de l’adolescence et à des angles de vue plus larges dans les séquences à l’usine. Zou Jing a également utilisé l’incidence de l’environnement dialectal (le cantonais du Guangdong) pour accentuer la difficulté d’intégration de Juan.

 

Cette  « Deuxième fille », selon la dénomination française, laisse une impression durable. Mais le film reste encore relativement confidentiel. On ne peut que souhaiter qu’il connaisse la diffusion qu’il mérite.

 

Il a obtenu le visa de censure et va sortir en Chine d’ici la fin de 2026. Distribué par Pyramide Distribution, aidé par toutes les fées qui ont veillé sur son berceau, il devait sortir en France en 2027.

 

C’est une nouvelle vague du cinéma chinois qui s’amorce là, et elle sera féminine.

 

 


 

[1] Et une demi-douzaine d’autres sociétés de production, outre, pour la France, Arte France Cinéma (Olivier Père et Rémi Burah).

[2] Wang Yang qui n’est autre que l’épouse de Wang Bing.

[3] Le rôle de Weiqiang (伟强), surtout, qui n’est pas sans rappeler celui du policier dépressif que Zu Feng interprète dans « Summer of Changsha », confronté à une femme elle-même dépressive après avoir perdu sa fille de deux ans.

[4] Le film a l’étiquette « fait au Sichuan » (“四川造”) en Chine, mais c’est parce qu’il a été coproduit par le Studio Emei, du Sichuan.

[5] Souvenirs doux-amers de paradis perdu évoqués dans « Le goût sucré des pastèques volées » ( Huáixiāng shū 《怀乡书》). 

 

 

     

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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