Accueil Actualités Réalisation
Scénario
Films Acteurs Photo, Montage
Musique
Repères historiques Ressources documentaires
 
     
     
 

Films

 
 
 
     
 

« Qiu Jin » : de la vie à la pièce de Xia Yan et au film de Xie Jin

par Brigitte Duzan, 29 novembre 2016 

 

Femme poète révolutionnaire, Qiu Jin (秋瑾) est très vite devenue légendaire après son exécution en juillet 1907 pour tentative de soulèvement. S’étant elle-même surnommée « Chevalière du lac miroir » (Jiànhú Nǚxiá 鉴湖女俠), elle s’est donné une image martiale qui rejoint celle des héroïnes mythiques des romans de wuxia. En même temps, cette image se voulait celle d’une révolutionnaire moderne, qui a défendu l’émancipation des femmes comme premier pas vers une révolution à la fois sociale et politique.

 

Grand dramaturge et scénariste, Xia Yan (夏衍) s’est emparé de ce sujet dès 1936 pour en faire une pièce de théâtre. A la fin des années 1950, un premier projet d’adaptation au cinéma n’a pas abouti, mais un autre projet s’est concrétisé quand le sujet a resurgi, au début de la période d’ouverture, en 1979. Réalisé par Xie Jin (谢晋) en 1983, le film reprend l’idée développée par Xia Yan dans sa pièce initiale, qui démythifie l’héroïne.

 

Qiu Jin, le film de Xie Jin

 

Il est fascinant de voir comment s’est produit le passage de la réalité au théâtre et au cinéma, au cours du temps.

 

I. Une vie brève, entre poésie et de révolution

 

Famille de notables, enfance choyée, mais atypique

 

Elle s’appelait Qiu Guijin (秋闺瑾) [1] et elle est née le 8 novembre 1875 à Xiamen, dans le Fujian, dans une famille de notables et petits propriétaires fonciers originaires de Shaoxing (绍兴), dans le Zhejiang, mais une famille sur le déclin.

 

Qiu Jin, la révolutionnaire

avec sa petite dague (photo iconique

prise pendant son séjour au Japon)

 

Son grand-père avait été préfet de Xiamen, responsable la défense côtière, et, en 1881, il est parti à Taiwan occuper la fonction de sous-préfet (同知) de la ville de Lukang (鹿港), sur la côte est. Son père lui-même, Qiu Shounan (秋寿南) a occupé divers postes dans le Fujian, puis à Taiwan à partir de 1885.

 

Après quelques années à Xiamen et, brièvement, Taiwan, Qiu Jin est revenue à Shaoxing, où elle a grandi dans la demeure ancestrale qui se trouvait dans le district de Shanyin (山阴县). Elle y a reçu une éducation classique et semble avoir été choyée par ses parents. Son imagination s’enflammait à la lecture des biographies de chevaliers errants et d’assassins des « Mémoires historiques » (《史记》), dont celle du fameux Guo Xie (郭解), le brigand rebelle au grand cœur défendu par Sima Qian, commentant qu’il est regrettable qu’il ait été exécuté car c’était un homme de valeur [2].

 

Les romans de wuxia étaient une lecture courante et populaire. Un autre de ses modèles était Hua Mulan (花木兰), héroïne martiale partie sabre au clair défendre son pays. Il faut dire que le pays, à l’époque de Qiu Jin aussi, traversait une passe critique – elle naît peu après la révolte des Taiping, et elle a vingt-quatre ans quand éclate celle des Boxers.

 

Elle a dû avoir les pieds bandés, mais très peu (elle mentionne les avoir débandés dans un poème). De toute évidence, cela ne l’a pas empêchée de se mêler aux exercices de ses frères qui avaient des cours d’arts martiaux. Dans une famille comme la sienne, où tous les garçons ne pouvaient prétendre réussir l’examen impérial pour avoir un poste mandarinal, l’alternative était un poste militaire, et il convenait de s’y former.

 

Qiu Jin est réputée avoir su manier l’épée (ce que lui aurait appris son cousin Xu Xilin 徐锡麟 qui jouera un rôle primordial plus tard dans sa vie), mais surtout bien monter à cheval. Plus que toute autre qualité, cela révèle un fort tempérament et une personnalité peu ordinaire pour l’époque, que ses parents et son entourage semblent avoir au moins toléré, sinon encouragé.

 

A ce point de son existence, elle rappelle le personnage de Yu Jiaolong (玉娇龙) du roman « Tigre couché, dragon caché » (《卧虎藏龙》) de Wang Dulu (王度庐) [3]. Son image

 

Héroïne romantique

personnelle d’héroïne martiale se reflète dans le surnom qu’elle s’était choisi et que l’on traduit généralement par « Chevalière du Lac miroir » (Jiànhú Nǚxiá 鉴湖女俠) : une nüxia moderne [4]. 

 

Wu Youru huabao, illustration d'une histoire

de wuxia moderne, fin du 19ème siècle.
(source : Dangerous Women, Victoria

Cass, Rowman & Littlefield, 1999)

 

C’était une image qui correspondait à ses lectures, mais aussi à toute une imagerie populaire reprenant sous des formes diverses le thème de l’héroïne martiale que l’on voit renaître en Chine dans toutes les périodes de trouble, et qui faisait florès dans sa jeunesse, après la révolte des Taiping, comme en témoignent les illustrations des journaux illustrés, le huabao de Wu Youru par exemple (吴友如画宝).

 

S’il faut donc relativiser ses aptitudes en arts martiaux, en revanche il est indéniable qu’elle avait un don littéraire peu ordinaire ; c’est dans sa poésie et ses écrits autobiographiques qu’elle a déversé toute la richesse de son imaginaire et elle a fait de la révolution son théâtre personnel. Elle

s’assimilait d’ailleurs aux grandes femmes de lettres de l’histoire chinoise, exprimant son admiration pour les poétesses Zuo Fen (左芬), concubine de l’empereur Wu des Jin occidentaux, au 3ème siècle, et Xie Daoyun (谢道韫), de la dynastie des Jin de l’Est, un siècle plus tard. 

 

Le personnage de Xie Daoyun est d’ailleurs représentatif de l’imaginaire de Qiu Jin. Selon sa biographie notée dans le Livre des Jin et le recueil d’anecdotes du 5ème siècle Shishuo Xinyu (《世说新语》), elle avait épousé un célèbre calligraphe devenu inspecteur régional à un moment où se produisit l’une des nombreuses révoltes de l’antiquité chinoise. Son mari et ses fils sont tués. Elle va alors affronter les rebelles, et elle est capturée par leur chef qui, impressionné par sa vaillance, la libère en épargnant son petit-fils. Elle est ensuite rentrée chez elle pour se consacrer à la poésie le restant de ses jours.

 

Xie Daoyun fait partie des femmes exemplaires de la tradition chinoise ou liènǚ 列女, souvent assimilé à l’homophone liènǚ 烈女 ou femmes héroïques. Héroïques peut-être, mais exemplaires d’abord au sens confucéen d’épouses et mères remarquables. C’était aussi ce qu’on attendait de Qiu Jin.

 

Mariage : soudain un autre monde

 

En 1895, son père est nommé inspecteur général dans le Hunan. C’est donc là qu’il cherche un époux pour sa fille qui était en âge de se marier. Ce sera Wang Tingjun (王廷钧),

 

L’un des modèles (littéraires)

de Qiu Jin : Hua Mulan

qu’elle épouse en avril 1896. De quatre ans son cadet, il est le fils d’une riche famille de marchands de la préfecture de Xiangtan (湖南湘潭). Son père, Wang Fuchen (王黻臣), avait dans le district de Shuangfeng (双峰县) une échoppe de tofu à l’enseigne « Le grand magasin des Wang » ("王大兴") et un atelier de fabrication de papier.  

 

Tang Qunying

 

Ils étaient aussi apparentés au général Zeng Guofan (曾国藩), célèbre pour avoir levé une armée locale pour lutter contre la rébellion des Taiping, et, en réussissant à prendre la capitale des rebelles, avoir contribué à consolider le pouvoir des Qing. Figure très controversée, il se serait aussi enrichi au passage[5].

 

Mais le Hunan était l’une des provinces où les courants d’idées réformistes étaient parmi les plus forts. Qiu Jin se lie alors d’amitié avec deux futures militantes de l’émancipation féminine : l’une, Tang Qunying (唐群英), qui avait comme Qiu Jin appris à monter à cheval et à manier les armes autant que le pinceau, avait épousé en 1891, après la mort de son père, un petit neveu de Zeng Guofan - elle sera la première femme membre du Tongmenghui de Sun Yat-sen ; l’autre, originaire aussi de Shuangfeng, Ge Jianhao (葛健豪), qui

avait dix ans de plus que Qiu Jin, a été surnommée « la mère révolutionnaire » [6].

 

Dans la famille de son mari, cependant, Qiu Jin est traitée comme une enfant capricieuse, mais, en juin 1897, elle donne naissance à un petit garçon, ce qui lui assure une position dans la famille, avec domestique attitrée. Le deuxième enfant – une petite fille – naît en octobre 1901. Les poèmes de cette période sont relativement légers, respirant le calme, et la joie de la compagnie de ses amies.

 

En novembre, cependant, Wang Tingjun obtient un poste à Guiyang, en charge d’une banque privée (钱庄), mais elle est fermée, en 1902 ; il achète alors un poste au Ministère du Revenu, et toute la famille déménage à Pékin. Et là l’atmosphère est lourde, et totalement différente.

 

Du Hunan à Pékin

 

Ge Jianhao

 

En septembre 1901 a été signé le protocole des Boxers entre l’empire chinois et la coalition des huit nations étrangères qui imposent un lourd tribut à la Chine. Après une suite de rébellions et de défaites, le poids des sanctions – dont une indemnité énorme de 450 millions de taels d’argent haikwan, qui sera intégralement payée fin décembre 1940 – mais aussi leur caractère humiliant, contribuent à aviver le sentiment patriotique et le désir de réforme ; mais les partisans d’un mouvement de réforme sont impuissants face aux forces conservatrices de la cour. L’impasse politique conduit à une radicalisation des esprits et va mener à la révolution de 1911.

 

Qiu Jin arrive dans une capitale où manœuvrent les soldats étrangers, le quartier des Légations étant placé sous contrôle exclusif des nations de la coalition. Le chaos ambiant a un effet galvanisant sur elle.

 

Ils habitent à côté d’un collègue de Wang Tingjun dont l’épouse, Wu Zhiying (芝瑛), a sept ans de plus que Qiu Jin, mais partage avec elle le goût des lettres et de la calligraphie. Elles se lient par un pacte d’amitié en 1903.

 

Mais la tension monte entre Qiu Jin et son mari, dont elle supporte de moins en moins ce qu’elle considère comme de la frivolité dans des circonstances aussi graves. Or, beaucoup de patriotes partent étudier au Japon qui fait alors figure de pays dynamique, en plein progrès après les réformes de l’ère Meiji, face à une Chine arriérée, sans perspectives. Se rappelant ses rêves de chevaliers errants, quand elle était enfant, elle décide de partir, en laissant ses enfants à sa fidèle servante.

 

Pour payer ses frais de voyage, elle vend les bijoux qui lui restent, une partie ayant été confisquée par son mari qui lui a en outre coupé les ponts.

 

Au moment de partir, elle écrit un poème :

 

《有怀——游日本时作》Ultimes pensées au moment de partir au Japon

日月无光天地昏,     Le soleil et la lune ont perdu leur éclat, la terre est dans l’obscurité,

沉沉女界有谁援。     Le monde des femmes enterré si profond n’a personne pour l’aider,

钗环典质浮沧海,     Pour payer le voyage j’ai vendu mes bijoux,

骨肉分离出玉门。     et me coupant des miens je m’en vais de chez moi.

放足前除千载毒,     Libérant mes pieds j’efface mille années de poison,

热心唤起百花魂。     et d’un cœur brûlant harangue mes âmes sœurs.

可怜一幅鲛绡帕,     Hélas, ce foulard de fin brocart

半是血痕半泪痕。     est maculé tant de de sang que de pleurs.

 

De Pékin au Japon

 

Xu Xilin

 

A Tokyo elle entre dans une école de femmes, mais elle passe bien plus de temps à militer pour l’émancipation féminine et le renversement de la dynastie impériale chinoise. Elle retrouve là son cousin Xu Xilin (徐锡麟) qui l’introduit dans les milieux révolutionnaires des étudiants chinois.

 

Avec lui, elle rejoint les nombreuses sociétés révolutionnaires plus ou moins secrètes qui pullulent dans la capitale japonaise, dont la Société de restauration ou Guangfuhui (光复会) fondée par Cai Yuanpei en 1904, puis la Ligue d’Union nationale ou Tongmenghui (同盟会) fondée par Sun Yat-sen lors de sa visite à Tokyo en août 1905 et qui absorbe bon nombre des autres, dont la précédente. Elle est nommée responsable de la branche du Tongmenghui au Zhejiang.

 

Il y a alors chez elle une exaltation qui transparaît dans son célèbre poème, sans doute le plus cité :

 

漫云女子不英雄,万里乘风独向东。Ne dites pas que les femmes n’ont pas l’étoffe de héros,

                                               Chevauchant le vent d’est j’ai parcouru seule dix mille lis.

诗思一帆海空阔,梦魂三岛月玲瓏。Mon poème est comme une voile entre mer et ciel,

                                               Mon âme comme en rêve vole jusqu’aux trois îles,

Trois bijoux scintillant dans la nuit.

铜驼已陷悲回首,汗马终惭未有功。Les chameaux de bronze tournent vers moi un regard affligé,

                                               J’ai épuisé mon cheval mais honteuse n’ai rien accompli.

如许伤心家国恨,那堪客裡度春风。Mon cœur saigne en pensant à mon vieux pays,

                                               Mais que peut faire l’hôte étranger

Sinon se laisser porter par les vents printaniers.

 

Mais, fin 1905, sur pression du gouvernement des Qing, et inquiet de l’intensification de l’activité révolutionnaire des étudiants chinois sur son sol, le Japon émet un édit interdisant aux étudiants ces activités subversives et menaçant de les renvoyer chez eux. La mesure provoque un mouvement de protestation chez les étudiants. L’un des dirigeants du Tongmenghui, Chen Tianhua (陈天华), se suicide en se jetant dans la mer. Les autres entament une grève de la faim.

 

Très affectée par le suicide de Chen Tianhua et l’atmosphère générale, Qiu Jin décide de rentrer en Chine où elle est de retour en février 1906.

 

Du Japon à Shanghai et à Shaoxing

 

Elle enseigne d’abord à l’école de filles Xunxi (浔溪女学) près de Wuxing (吴兴), dans le Zhejiang. La directrice était alors la poétesse Xu Zihua (徐自华), qui devient la grande amie de Qiu Jin. On la trouve souvent – et dans le film de Qiu Jin en particulier – désignée par son prénom social : Xu Jichen (徐寄尘). Mais Qiu Jin profite de ses cours pour diffuser ses idées sur l’émancipation des femmes. Les autorités locales, effrayées, la forcent à démissionner.

 

Elle rentre à Shanghai, et, avec l’aide de Wu Zhiying, collecte des fonds pour fonder un journal militant pour les droits des femmes : le « Journal des femmes de Chine » (《中国女报》), lancé avec le concours de Xu Zihua. Le premier numéro sort en janvier 1907, mais il n’y en aura qu’un second, le mois suivant. Puis la publication est suspendue, faute de fonds… elle ne reprendra jamais [7].

 

Au début de l’année, Qiu Jin reçoit la visite de Xu Xilin qui lui annonce qu’il part dans l’Anhui car il s’est acheté le poste de directeur adjoint de l’école de la police à Anqing (安庆) où il compte poursuivre son action révolutionnaire. Il demande donc à Qiu Jin d’aller prendre la direction de l’école Datong (大通学堂) qu’il a créée en septembre 1905 dans leur pays natal, à Shaoxing, pour servir de base à la branche du Zhejiang du Guangfuhui.

 

Quand Qiu Jin y arrive, elle y réforme l’enseignement pour y renforcer la préparation militaire, tout en achetant des armes pour les exercices. De janvier à juin, elle travaille avec les enseignants pour développer une véritable armée tout en développant le réseau du Tongmenghui. Elle organise une réunion de tout le réseau du Zhejiang au monastère de nonnes du Nuage blanc (白雲庵), à Hangzhou ; une action conjointe est décidée pour lancer un soulèvement armé dans l’Anhui et le Zhejiang.

 

Le pavillon devant lequel Qiu Jin a été exécutée, à Shaoxing

 

Mais, Xu Xilin ayant été trahi, il est obligé d’avancer le soulèvement au 6 juillet. Préparée dans la hâte, l’opération échoue. Xu Xilin réussit à assassiner l’inspecteur général de l’Anhui, En Ming (安徽巡抚恩铭), en tirant sur lui lors de la cérémonie de remise des diplômes de l’école de la police, mais, après quelques heures de combat, Xu Xilin est arrêté. Sous la torture, il dévoile l’étendue du projet, et est exécuté ; les gardes du corps d’En Ming arrachent le cœur et le foie du cadavre pour les manger - ce qu’on appelait "manger le martyr" ("吃烈士"), avec tout un contexte de rites antiques plus ou moins barbares.

 

L’exécution de Qiu Jin

 

Qiu Jin, qui avait été soumise à une surveillance renforcée, est arrêtée une semaine plus tard, le 12 juillet, à l’école Datong après avoir refusé d’écouter ses amis qui lui conseillaient de s’enfuir ; elle était décidée à mourir en martyr : elle avait dit et répété que c’était un scandale que, parmi tous les héros qui s’étaient sacrifiés pour le pays, il n’y ait pas une seule femme, elle serait celle-là.

 

Elle refuse de parler sous la torture, et préfère écrire un dernier vers qui sonne comme un ultime défi en jouant sur son nom (qui signifie automne) :

 

秋雨秋风愁煞人” [Qiu comme l’automne] pluies et vents d’automne, ravageant le cœur des hommes.

 

Elle est décapitée le 15 juillet, trois jours après son arrestation, décapitation sur la place publique de Shaoxing, devant le pavillon Xuantingkou (轩亭口). « Le 15 juillet à l’aube, » dit son hagiographe Yang Minru, « elle marcha, tête haute et fers aux pieds, vers le terrain d’exécution… Cette combattante qui avait glorieusement lutté pour la libération des femmes et celle de la nation disparaissait … en nous laissant des vers pleins de la tristesse de ne pas avoir vu se réaliser son idéal » [8].

 

En 1908, selon ses vœux, ses amies Wu Zhiying et Xu Zihuala feront enterrer, près du Lac de l’Ouest à Hangzhou, au pied du Pic solitaire (孤山), non loin de ses amis Chen Boping (陈伯平) et Ma Zonghan (马宗汉). Ce sont « les tombes des trois martyrs » (三烈士墓).

 

Un symbole

 

Elle est aussitôt devenue un symbole d’héroïsme féminin. Après le succès de la Révolution de 1911, Sun Yat-sen écrira une

 

La tombe de Qiu Jin près du lac de l’Ouest

inscription pour sa tombe et lui rendra hommage. Le bureau de l’école Datong où elle a été arrêtée a été préservé, et transformé en musée en 1982.

 

Il y avait un côté suicidaire dans son attitude, romantique aussi : je serai héroïne ou rien. Elle rappelle par bien des côtés les grandes figures féminines de la Révolution française qui étaient aussi femmes de lettres, Olympe de Gouge, auteur de la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » ou Madame Roland, infatigable épistolière, déplorant la veulerie des hommes de son temps (« La France était comme épuisée d’hommes ») et bien d’autres encore, qui toutes ont fini sur l’échafaud.

 

Théroigne de Méricourt

(par Denis Auguste Marie Raffet)

 

Mais elle rappelle aussi Théroigne de Méricourt, la fabuleuse « amazone rouge » [9] qui, elle, n’est pas morte guillotinée, simplement parce qu’elle était devenue folle, ou prétendue telle, et a fini ses jours à l’asile [10]. Personnage haut en couleurs qui a inspiré Baudelaire, des opéras et des pièces de théâtre, et - dit-on - Eugène Delacroix comme modèle pour sa Liberté guidant le peuple.

 

Mais, ce qui est intéressant, c’est l’analyse de son cas par Elisabeth Roudinesco qui,en 1989, associe le destin de Théroigne de Méricourt à celui de la Révolution. « Tant qu'elle était soutenue par l'idéal révolutionnaire, la folie de Théroigne pouvait rester masquée... ellebascule dans la folie quand la Révolution bascule dans la Terreur. » [11]

 

Ce qui pourrait éclairer aussi le cas de Qiu Jin, éclairé aussi par la remarque de Mona Ozouf à propos de la fin de Madame

Roland : « C’est donc le théâtre de la cruauté, sur lequel on la traîne, qui la réconcilie avec le paraître, devenu la seule pédagogie imaginable. Le couperet solennise et dignifie l’exhibition…[12] » 

 

Et effectivement, dès les lendemains de son exécution, Qiu Jin est devenue modèle et inspiratrice, sa pensée étant relayée par les diverses publications de ses écrits, édités par ses amies et proches, et régulièrement réédités ensuite, Qiu Jin apparaissant comme un mythe salvateur – mythe qui sera relativisé par la suite, en particulier dans l’œuvre de Xia Yan [13].

 

II. La pièce de Xia Yan

 

Xia Yan (夏衍) est le premier à avoir immortalisé le personnage de Qiu Jin au théâtre. Quand il conçoit le projet de la pièce, au début des années 1930, c’est dans un contexte de désastre imminent très semblable à celui du début du siècle, dans les dernières années de l’empire.

 

Xia Yan, alors, dispose déjà d’une riche documentation sur la vie et l’œuvre de Qiu Jin, à commencer par ses propres poèmes qui jalonnent et commentent son existence, mais aussi les premières biographies romancées publiées peu de temps après sa mort.

 

Genèse et sources de la pièce 

 

Genèse de la pièce

 

La pièce sur Qiu Jin est en fait la seconde pièce écrite par Xia Yan, après « Sai Jinhua » (《赛金花》) dont elle constitue comme un second volet, avec une héroïne féminine centrale et des thèmes nationalistes très proches. Les deux pièces entrent dans le cadre du « Théâtre de défense nationale » (国防戏剧) qui s’est développé à partir de 1935.

 

En trois actes et quatre scènes, la pièce est initialement publiée début décembre 1936 sous le titre « L’esprit de la liberté » (《自由魂》) dans deux numéros de la revue Guangming (《光明》), puis en entier en février 1937 – et elle est alors rebaptisée « Qiu Jin » (《秋瑾》) pour sa représentation au théâtre à Nankin en janvier 1937.

 

Le titre initial venait d’un souvenir de Xia Yan : au collège, en 1918, le professeur de littérature chinoise – qui était de Shaoxing - leur avait parlé du fameux vers de Qiu Jin écrit juste avant sa mort et de son exécution ; il leur avait dit qu’elle avait milité pour la liberté non seulement des femmes, mais du peuple chinois tout entier (“秋瑾的死,不单是为了女界的自由,也是为了全中国人民的自由。). D’où le double sens du titre initial.

 

Xia Yan a commencé à songer à la pièce dès 1933, après avoir traduit « La femme et le socialisme » (《妇女与社会主义》) de l’écrivain social-démocrate allemand Bebel, ouvragede 1883 où il argumente en faveur de l’égalité des sexes. A partir de là, Xia Yan s’est lancé dans des recherches sur Qiu Jin, et d’abord ses poèmes et écrits [14].

 

En 1908 est paru une histoire de Qiu Jin complétée de deux textes de Wu Zhiying : « Histoire de madame Qiu » et « Notes sur l’héritage de madame Qiu » (《秋女士传》、《纪秋女士遗事》) ; au volume était annexés des « Ecrits de madame Qiu » (《秋女士遗文》) dont un certain nombre de ses poèmes. 

 

L’une des premières biographies de Qiu Jin date de 1914 et elle est de la plume du poète révolutionnaire Chen Qubing (陈去病) : « Biographie de la Chevalière du Lac miroir » (鉴湖女俠秋瑾传) où illui rend hommage comme martyre révolutionnaire. Mais il en était une autre qui avait été publiée en 1911 et qui était une biographie romancée : « Neige en juin » (《六月霜》).

 

Xia Yan a été aidé dans ses recherchespar l’écrivain, scénariste et critique littéraire A Ying (阿英) qu’il connaissait bien pour avoir écrit des scénarios avec lui, et qui, s’intéressant au sujet du sort des femmes, avait beaucoup lu sur Qiu Jin, dont « Neige en juin ».

 

 « Neige en juin »

 

Il s’agit d’un roman en douze chapitres,publié en avril 1911,

 

Le roman « Neige en juin »

 d’un certain Jing Guanzi (静观子) qui était certainement un pseudonyme (« l’observateur silencieux » ou « le témoin silencieux »). Le titre « Neige en juin » (《六月霜》) [15] a deux références : d’une part, il renvoie au 6ème jour du 6ème mois de la 33ème année du règne de Guangxu selon le calendrier lunaire, en mémoire de l’exécution de Qiu Jin ; d’autre part, c’est une citation de la pièce « L’Injustice faite à Dou E » (《窦娥冤》), pièce zaju du célèbre dramaturge de l’époque Yuan Guan Hanqing (关汉卿) où la neige au 6ème mois est la marque céleste de l’injustice dont est victime Dou E.

 

La fille de Qiu Jin, Wang Canzhi

 

En mai 1935, A Ying publie un article sur ce roman dans le n° 27 de la revue Renjianshi (《人间世》) éditée par Lin Yutang (林语堂) : « A propos du roman "Neige en juin" sur Qiu Jin » (《关于秋瑾的一部小说〈六月霜〉》). Au même moment, la fille de Qiu Jin, Wang Canzhi (王灿芝), qui avait repris la direction de l’école Datong en 1927 à la demande de Xu Zihua, prend aussi connaissance du recueil et publie ses propres commentaires sur le roman, qui paraissent dans le numéro suivant du journal. Par ailleurs, le frère cadet de Qiu Jin fait de même après avoir lu l’article de Wang Canzhi. En février-mars 1936, il publie un article sur « Le cas de l’école Datong » (《大通学堂党案》) dans la revue Yuefeng (《越风》) où il donne des précisions sur les plans de soulèvement de Qiu Jin.

 

Tous ces renseignements supplémentaires ont aidé Xia Yan pour écrire sa pièce, et en particulier la critique du roman par A Ying : ce n’est pas un roman sans défaut, dit-il, mais on ne

peut le trouver inintéressante ; il montre les signes d’un prochain effondrement du pouvoir des Qing, la corruption de l’administration, l’oppression du peuple, et surtout les forces de la révolution à l’œuvre dans l’ombre.  

 

Le frère et la fille de Qiu Ying, cependant, n’avaient pas une haute opinion de l’œuvre ; selon eux, « elle reflétait en partie la réalité, mais il ne fallait pas pousser les analogies trop loin » (“记实部分固多,而穿凿附会...”). Finalement, le roman a inspiré une partie de la pièce.

 

Dans le premier acte, Qiu Jin lit le journal et en conclut que « le pays est proche de sa ruine » (国家快要亡了). Mais son mari la désapprouve : « L’essor et le déclin d’un pays sont pour moitié dus aux hommes et pour moitié causés par le ciel » (“国家的盛衰,一半由于人为,一半由于天数) et de toute façon « il n’est pas du ressort des femmes de sauver le pays. » (女人没有救国的责任). A quoi Qiu Jin réplique : « Tu as tort, sauver le pays est la responsabilité de chacun » (错了,救国是每个人的责任). C’est la réplique fondamentale qui définit dès le départ la détermination de Qiu Jin et scelle son destin.

 

Le reste de l’acte est ensuite adapté des chapitres 6 et 7 du roman, en commençant par unediscussion de Qiu Jin avec son mari où elle poursuit sa revendication du rôle des femmes pour sauver le pays, contre la frivolité de tous les officiels comme lui qui ne font que manger, boire et jouer aux cartes. Ce sont eux, dit-elle, qui ont en grande partie amené le pays à la situation critique où il se trouve.

 

Le recueil de poème Qiu Jin ji, réédition 1979

 

Le chapitre 8 du roman, ensuite, a inspiré les scènes du deuxième acte concernant la « révolution familiale » (家庭革命) qui est l’une des grandes revendications de Qiu Jin, en prologue à la révolution nécessaire du pouvoir politique (“政治革命), révolution familiale qu’elle met elle-même en pratique. Le même chapitre fournit ensuite les détails concernant le départ au Japon, et en particulier les dialogues de Qiu Jin avec ses amies, mais aussi les scènes avec les enfants qui renforcent le réalisme de la pièce.

 

Dans le roman, cependant, le ton de Qiu Ying n’est pas aussi dur que dans la pièce, et le personnage de Wu Zhiying est légèrement différent : sous le nom de Yue Lanshi (越兰石), elle conseille à son amie d’apprendre des choses pratiques, « utiles » pour une femme, infirmière par exemple… à quoi Qiu Ying rétorque que c’est sans doute très utile, mais que ce n’est pas avec ça qu’elle pourra sauver le pays.

 

Dans la pièce, la logique, reprise du roman, est claire : Qiu Jin annonce vouloir sauver les femmes et sauver en même temps le pays » (我想救女界,同时我也想救中国。). Il est certain que, en 1936, c’était un message aussi radical qu’au début du siècle. Il était question de deux révolutions se complétant, la première étant la revendication du droit des femmes à l’égalité avec les hommes, et en même temps une revendication de liberté individuelle pour chacune.

 

Documents d’archives et expérience personnelle

 

Pour le troisième acte, enfin, Xia Yan a utilisé son expérience du travail clandestin, mais aussi des documents d’archives pour les événements et les personnages historiques autour de Qiu Jin, comme Xu Xilin, Wang Jinfa, etc… Pour les événements conduisant à son exécution,il a en particulier utilisé les documents officiels concernant « le cas de la criminelle Qiu Jin » et le procès-verbal de son arrestation et de son inculpation (《浙江办理女匪秋瑾全案》).

 

Surtout, sur la base de sa propre expérience, Xia Yan a fait une lecture critique de la décision prise par Qiu Jin de se livrer et de se laisser exécuter. Après que la nouvelle de l’arrestation de Xu Xilin lui soit parvenue, elle avait cinq ou six jours pour s’échapper de Shaoxing et se cacher dans les montagnes à l’ouest, ce qui lui aurait permis de reconstituer un réseau, mais elle a refusé en disant : « le sacrifice de ma vie est mon entière responsabilité » (牺牲尽我责任). Il s’agit bien là d’un héroïsme intrépide (英勇无畏), mais contraire à la logique du travail clandestin.

 

Dans le troisième acte, Xia Yan introduit donc une discussion avec Wang Jinfa (王金发) qui incite Qiu Jin à partir, mais en vain : Qiu Jin est murée dans son désir de mourir en héros… au féminin. Elle dit à Wang Jinfa :

         - 杀身成仁,是革命党的本色 mourir pour une noble cause, c’est le rôle du révolutionnaire

         - 死,能够减轻责任吗?quoi, mourir permettrait d’alléger la responsabilité ?

傻事情! 事情急了,赶快走 mais c’est idiot !... le temps presse, pars vite…

A quoi Qiu Jin inflexible répond : les autres étant morts courageusement, je ne peux pas éviter la mort, autrement la révolution n’aurait plus de sens.

- 啊!想不到你有这样的傻劲!你从前的那些仁义礼智的旧书念坏了!

Ah, dit Wang Jifa, je n’aurais jamais cru que tu avais des idées aussi stupides ! ce sont des conceptions du bien et de la droiture que l’on trouve dans les vieux bouquins !

 

Dans la pièce de Xia Yan, Qiu Jin est dépeinte dans sa passion suicidaire, mais,en même temps, elle est critiquée. Xia Yan ne pensait pas que le choix de Qiu Jin était le bon ; c’était une opinion de militant de terrain.

 

Or, à la fin des années 1930, s’est développé un courant de romantisme littéraire mené par Guo Moruo (郭沫若) qui a repris l’image de Qiu Jinen chevalière héroïque du lac miroir. En 1939, Zhou Enlai lui-même a écrit un petit couplet à une cousine pour lui donner Qiu Jin en exemple. Il avait une affinité particulière avec Qiu Jin parce qu’une partie de sa famille était originaire de Shaoxing. Mais c’était surtout l’aspect de militante féministe qu’il soulignait.

 

En juillet 1942, Guo Moruo publie une analyse de « La maison de poupée » d’Ibsen sous le titre de « La solution de Nora » (《娜拉的答案》), où il fait un parallèle entre Nora et Qiu Jin. Il y reprend l’idée de la « révolution familiale » comme précondition de la révolution politique en l’énonçant en termes de libération :

妇女自身的解放归入社会的总解放

La libération de la femme participe de la libération de la société toute entière.

 

Mais la pièce de Xia Yan ne se limite pas à cet aspect de la personnalité de Qiu Jin ; elle pose aussi le problème de l’identité et du mode d’action du révolutionnaire. Elle a connu diverses adaptations avant le film de Xie Jin, en 1983; dans le scénario, Xia Yan reprend son idée initiale, mais dans des termes beaucoup moins tranchés, à partir d’une « Biographie de Qiu Jin », ou « Qiu Jin, une vie » (《秋瑾传》), un livret qu’il avait lui-même adapté de sa pièce et qui a été inclus dans la sélection de ses œuvres de théâtrepubliée en 1953 (《夏衍剧作选》).

 

III. Le film de Xie Jin

                                    

Comme les héroïnes de wuxia, Qiu Jin est réapparue dans l’histoire chinoise aux heures de péril, mais aussi dans les périodes dedégel et de renouveau : on voit des rééditions de ses poèmes en 1960, et en 1979, au début de la période d’ouverture [16].

 

Les tribulations du scénario

 

Au moment du Grand Bond en avant, Qiu Jin est devenu un modèle à émuler. En 1958, un recueil d’une quarantaine de textes en souvenir d’elle est publié à Shanghai à l’initiative de Song Qingling (宋庆龄) et Guo Moruo (郭沫若), avec une préface du second, toujours pour louer son action en faveur des droits des femmes.

 

A la fin des années 1950, la « Biographie » écrite par Xia Yan est adaptée en opéra de Pékin (京剧), sur un livret écrit par

 

Zhang Junqiu dans le rôle de Qiu Jin (à g.)

Wang Yan (王雁), commencé en 1958, mais publié seulement en 1960. L’opéra est représenté en 1959, avec le grand acteur Zhang Junqiu (张君秋) dans le rôle de Qiu Jin. C’est l’un de ses grands rôles.

 

Li Xiuming dans le rôle de Qiu Jin dans le film de Xie Jin
(arrivant à Pékin avec ses enfants et son mari)

 

Quant au film, le sujet était dans l’air dès le début des années 1950. Zhou Enlai s’était alors mis d’accord avec Hu Qiaomu (胡乔木) pour tourner un film sur elle. Mais il faut attendre le début des années 1960 pour que le projet connaisse un début de concrétisation. 

 

En 1962, après la représentation de l’opéra, le scénariste Ke Ling (柯灵) – originaire lui aussi de Shaoxing -  adapte le texte en scénario littéraire pour le cinéma (电影文学剧本), intitulé, comme l’opéra, « Qiu Jin,

une vie » (《秋瑾传》). Mais le film, qui devait être réalisé par Sang Hu (桑弧), ne verra jamais le jour. 

 

Dès 1979, ensuite, dans le contexte de l’ouverture, Xia Yan revient vers l’idée d’adapter le sujet au cinéma, et le projet se concrétise en 1981, pour le 70ème anniversaire de la révolution Xinhai. Xia Yan reprend alors le scénario de Ke Ling et le révise avec Huang Zongjiang (黄宗江) et Xie Jin, enthousiaste à l’idée de travailler avec Xia Yan sur ce sujet. En fait, Xie Jin avait lui aussi une raison affective de s’intéresser au sujet. Lui aussi était originaire de la région de Shaoxing et il a expliqué dans un

 

Qiu Jin lisant le journal indignée

entretien [17] que son grand-père connaissait bien Qiu Jin et Xu Xilin avec lesquels il avait enseigné à l’école Datong. Logiquement, Xie Jin avait eu une grande admiration pour elle quand il était enfant.

 

Le scénario ne sera publié qu’après le film. Il reprend l’idée de base de la pièce tout en modérant les propos de Wang Jinfa.

 

Le film de Xie Jin : théâtral et critique

 

Avec sa grande amie Wu Zhiying

 

Le film revient à la pièce de théâtre initiale, en supprimant le rôle de traître qui, pour des raisons de logique opératique – et la nécessité d’avoir les rôles-types nécessaires - avait été ajouté dans les adaptations en opéra, et développé dans la version représentée en 1959.

 

Le film se concentre sur la vie de Qiu Jin à partir de son arrivée à Pékin, c’est-à-dire au moment où, confrontée à la vision d’une capitale chaotique, investie par des hordes de soldats étrangers, et choquée par

l’attitude de l’entourage de son mari, elle se radicalise et se révolte. Il n’y a donc pas d’évolution progressive du personnage. Qiu Jin est tout de suite prise dans l’action, et la rébellion aux codes et aux normes, son séjour au Japon étant le point de rupture qui la fait basculer dans la révolution.

 

Dans ces conditions, elle apparaît effectivement comme une révolutionnaire exaltée, qui agit en prenant des risques, et finit par se laisser capturer et exécuter au lieu de fuir dans un repli tactique pour pouvoir continuer le combat. Les propos que lui prête le scénario soulignentson esprit de sacrifice, sa volonté de faire de sa mort un exemple glorieux – ce qu’il est d’ailleurs devenu : vers la fin du film, elle demande à sa fidèle servante de raconter sa mort à ses enfants, en leur disant avec superbe mais sans la moindre émotion :

 

Révolutionnaire au Japon

 

等他们长大后,就请你把我的所作所为讲给他们听听,

告诉他们,为了革命,无数英雄男儿,抛头颅撒热血;

女子, 只有我秋瑾。

         Quand ils seront grands, raconte-leur ma vie, ce que j'ai fait,

         dis-leur combien de héros se sont sacrifiés en versant leur sang pour la révolution,

         mais dis-leur bien que d’héroïnes, il n’y en a eu qu’une, moi, Qiu Jin.

 

Qiu Jin écrivant son dernier vers, menottes aux poignets

 

C’était là son rêve et son ambition : montrer que les femmes aussi pouvaient se montrer héroïques, elle l’avait dit dans l’un de ses poèmes - ne dites pas que les femmes n’ont pas l’étoffe de héros… C’est du grand théâtre, et le film est mis en scène comme tel, mais avec une recherche particulière sur le contexte historique, pour en rendre l’atmosphère, que ce soit à Pékin, au Japon ou à Shaoxing.

 

Les rôles sont interprétés par d’excellents acteurs, et en particulier Li Xiaoming (李秀明) dans celui de Qiu Jin.

 

Principaux interprètes :

Li Xiuming 李秀明           Qiu Jin 秋瑾

Wang Fuli 王馥荔           Wu Zhiying芝瑛

Huang Meiying 黄梅莹     Xu Jichen 徐寄尘

Cong Shan 丛珊            Xiurong 秀蓉 (la servante de Qiu Jin)

Li Zhiyu 李志舆             Xu Xilin 徐锡麟

 

Xie Jin a très bien rendu les séquences au Japon, qui ont été tournées sur place et ont un cachet d’authenticité. Et si le film semble quelque peu emphatique, voire chaotique par moments, c’est dû en grand partie à l’image de Qiu Jin qu’il a voulu rendre et qui correspond au personnage vu dans une perspective historique, et relativement réaliste, au-delà du romantisme révolutionnaire.

 

Cela reste l’une des meilleures adaptations à l’écran.

 

Autres adaptations au cinéma et à la télévision

 

1953 QiuJin 《秋瑾 ou Blood-Stained Flowers碧血花)

film de Hong Kong de Tu Kuang-chi (屠光启) avec Li Lihua 李丽华

1984 Qiu Jin 《秋瑾 téléfilm de Hong Kong

avec Wang Mingquan 汪明荃 dans le rôle de Qiu Jin

1995 Qiu Jin 《秋瑾 opéra yueju adapté pour la télévision du Zhejiang 越剧电视剧

avec Wang Binmei 王滨梅 dans le rôle de Qiu Jin

2011 Qiu Jin, The Woman Knight of Mirror Lake 《鉴湖女侠》

film de Hong Kong de Hermann Yau 邱礼涛.

avec Huang Yi 黄奕 dans le rôle principal.

 

Li Lihua dans le rôle de Qiu Jin en 1953

Tourné comme un film de wuxia moderne, avec une belle chorégraphie d’arts martiaux, et comme une autre légende après « Ip Man, la légende est née »叶问前传du même réalisateur en 2010.  On est retombé dans le mythe.

 

Note complémentaire sur les poèmes et écrits de Qiu Jin

 

Des recueils de ses poèmes paraissent très peu de temps après sa mort, comme une sorte d’hommage : le premier, regroupant quelques-uns de ses poèmes, est compilé par Wang Zhifu et publié juste après sa mort, en août 1907, à Tokyo.Un recueil de ses poèmesa aussi été édité par son amie Xu Zihua sous le titre « Vent d’automne et pluie d’automne » (《秋风秋雨集》), d’après le vers de Qiu Jin écrit avant son exécution.

 

Ses poèmes sont des œuvres mélancoliques, écrites « avec l’éclair et les flammes de son épée », a dit Yang Minru. Ils sont en fait d’un style recherché, mêlant métaphores et allusions renvoyant à la mythologie et à l’imagerie classiques, mais empruntant de plus en plus à la rhétorique révolutionnaire au cours du temps. Car leur tonalité évolue et l’on peut distinguer plusieurs phases d’écriture qui suivent la radicalisation de sa pensée et de son action.

 

Qiu Jin en 2011

 

Au début, elle reste dans la norme classique pour évoquer sa vie personnelle, ses amies, en exaltant la beauté, mais aussi la fragilité des fleurs, et en particulier les fleurs de chrysanthèmes et de pruniers auxquelles elle se compare, comme dans « Le chrysanthème mutilé » (《残菊》) :

 

岭梅开后晓风寒,几度添衣怕倚栏。Les fleurs de prunus écloses souffrent du vent d’hiver….
残菊犹能傲霜雪,休将白眼向人看。Les chrysanthèmes mutilés défient givre et neige……

 

Quand elle commence à prendre part à l’activité politique, ses poèmes reflètent la tristesse de voir le pays au bord de la ruine et son impuissance à pouvoir le sauver, mais toujours avec les références mythologiques de la poésie classique.

 

Après son arrivée au Japon, le ton change totalement, elle chante son exaltation, dans des poèmes plus longs, comme « Sans thème » (《失题》) qui commence ainsi :

 

登天骑白龙,走山跨猛虎。    Je monte au ciel sur un dragon blanc,

                                     et parcours la montagne sur un tigre féroce.
叱咤风云生,精神四飞舞。    D’un cri de colère j’engendre vent et nuages,

                                     et mon esprit virevolte en dansant.

 

Mais bientôt, son ardeur se fait patriotique, et prend des accents guerriers, comme dans ses divers « chant du sabre », et expriment son désir de verser son sang pour la patrie.

 

Qiu Jin avait en outre commencé à écrire un texte intitulé « La Pierre de l'oiseau Jingwei » (Jingweishi精卫石) dont on a retrouvé six des vingt chapitres. C’est une sorte de conte en chinois dialectal du sud accompagné d'un instrument de musique à cordes, connu sous le nom de tanci (弹词), genre musical qui était surtout utilisé par et pour les femmes.

 

Quant à l’oiseau Jingwei, c’est un oiseau légendaire qui essayait de remplir la mer avec des galets, donc un symbole de ténacité et de détermination évidemment symbolique pour Qiu Jin.

 

Pour ses idées sur l’émancipation féminine, Xia Yan disposait des deux premiers numéros, publiés début 1907, de son « Journal des femmes ».

 

 

Recherches réalisées pour le Festival de cinéma chinois de Paris, colloque du 8 décembre 2016

 

 


 

[1] Elle abandonnera le premier caractère de son prénom (guī ), qui désigne la chambre des femmes dans la Chine ancienne, et, au Japon, adoptera un autre prénom, très martial : Jingxiong竞雄 - quelque chose comme ‘héros rivalisant avec les héros’.

[2] Sur ce personnage et ses semblables dans les Mémoires historiques, voir :

http://www.chinese-shortstories.com/Reperes_historiques_Wuxia_Breve_histoire_du_wuxia_xiaoshuo_I_2.htm

[3] Roman dont est adapté le film d’Ang Lee « Tigre et Dragon ». Sur le personnage de Yu Jiaolong, voir :

http://www.chinesemovies.com.fr/films_Ang_Lee_Wang_Dulu_Tigre_et_Dragon.htm

[4] Ce célèbre lac du Zhejiang, situé près de Shaoxing, s’appelle aussi Jinghu (镜湖), Jing comme miroir, d’où la traduction. Jianhu est par ailleurs un terme rappelant immédiatement celui de jianghu, ce fameux domaine symbolique des « rivières et des lacs » des brigands du grand classique « Au Bord de l’eau » (《水浒传》), avatars des xia de Sima Qian.

[5] Le mari de Qiu Jin était un proche de l’aîné de ses petits-enfants, Zeng Zhongba (曾重伯). Il y est brièvement fait allusion dans le film de Xie Jin.

[6] C’est une femme étonnante : elle se sépara de son mari parce qu’il avait pris une concubine et revint chez elle dans le Hunan avec ses enfants ; à l’âge de 50 ans, en 1915, elle partit étudier à Changsha en prenant ses enfants avec elle, puis, en 1920, elle les emmena en France où ils ont participé tous trois au programme travail-études.

Jianhao 健豪 était le surnom qu’elle s’était donné : celle qui fonde la bravoure, la grandeur d’âme. Elle a fondé toute une lignée de personnalités célèbres, dont sa troisième fille, Cai Chang (蔡畅), qui sera présidente de la Fédération des femmes de Chine, et son troisième fils, Cai Hesen (蔡和森), l’un des premiers militants communistes, arrêté et exécuté en 1931. C’est la grande différence avec Qiu Jin.

[7] Sur le journal et ses deux numéros publiés, voir : http://www.china.com.cn/chinese/zhuanti/360944.htm

[8] Littérature chinoise, 1er trimestre 1983, « Qiu Jin : femme poète révolutionnaire »革命诗人秋瑾, par Yang Minru 扬敏如, pp. 24-30.

[9] Costume d’amazone qui avait été lancé en 1767 par un portrait de Madame du Barry par Hubert Drouais. La France puisait son imagerie dans l’antiquité gréco-romaine, comme la Chine puisait le sien aux sources de la littérature de wuxia

[10] Révolutionnaire excentrique née dans une famille paysanne belge, elle rejoint la France en 1789 après une vie aventureuse, participe aux événements de la Révolution française, est arrêtée en 1791, emprisonnée, libérée un an plus tard. En mars 1792, Pauline Léon présente à la Législative une pétition demandant le droit de former une garde nationale féminine et le droit du port d’armes pour les femmes. Théroigne se coupe les cheveux, s’habille en homme, se prépare à la guerre, veut former une « phalange d’amazones » et participe à l’invasion du palais des Tuileries. Calomniée, déshabillée et fouettée en public par des « dévotes de Robespierre et Marat » le 16 mai 1793, victime d’un délire de persécution (compréhensible : Olympe de Gouges et Madame Roland sont guillotinées les 3 et 8 novembre 1793), mais aussi des séquelles d’une maladie vénérienne contractée dans sa jeunesse, elle finit par sombrer dans la folie, est internée à la Salpêtrière où elle meurt en 1817, à 55 ans.

[11] Théroigne de Méricourt, une femme mélancolique sous la Révolution, Albin Michel mars 2010.

[12] Mona Ozouf, Les mots et les femmes, essai sur la singularité française, Fayard coll. L’esprit de la cité 1995, p. 109.

[13] Dans les études sur le féminisme, par ailleurs, elle apparaît comme un personnage de transition, entre la « femme de talent » (才女) du classicisme chinois et la « femme moderne » (新女性) des années 1920-1930.

[14] Voir la note complémentaire ci-dessous.

[15] Il s’agit en fait de givre, mais c’est traduit neige dans la pièce « L’injustice faite à Dou E » qui en est la référence.

[16] Première édition de ses œuvres (Qiu Jin ji秋瑾集), Shanghai Zhonghuashuju 1960. Réédité en septembre 1979.

[17] Entretien avec Michael Berry en 2002, voir : Speaking in Images,

 


 

A lire en complément

"Duilian", Qiu Jin revisitée par Wu Tsang

 

 

 

 

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Qui sommes-nous ? - Objectifs et mode d’emploi - Contactez-nous - Liens

 

© ChineseMovies.com.fr. Tous droits réservés.

Conception et réalisation : ZHANG Xiaoqiu