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De Jin Yong à Wong Kar-wai,
des Héros chasseurs d’aigles
aux Cendres du temps
par Brigitte
Duzan, 10 novembre 2025
A sa sortie en
1994, après une longue et tortueuse genèse,
« Les Cendres du
temps » (《东邪西毒》)
a été un échec commercial. La sortie en 2008 d’une version
redux du film, dans un nouveau montage, a été une
manière de le relancer en capitalisant sur la notoriété dont
bénéficiait le réalisateur après le succès planétaire de « In
the Mood for Love » (《花样年华》).
Le film a été présenté en séance spéciale au festival de
Cannes, en mai 2008, avec toute la médiatisation voulue. Il
est beaucoup plus compréhensible, mais il reste malgré tout
méconnu et d’un abord difficile au-delà de la pure beauté
des images.
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Les Cendres
du temps redux |
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Il est vrai que
« Les Cendres du temps » n’est pas d’accès facile, et qu’il
n’a pas le côté spectaculaire de combats chorégraphiés que
beaucoup attendent d’un film annoncé comme un film de
wuxia (ou wuxia pian
武侠片),
ces films dits
d’arts martiaux que l’on tend à associer au cinéma de Hong
Kong. C’est un film privilégiant l’image et construit sur un
scénario fondé sur l’ellipse et le flash-back, selon les
principes chers à
Wong Kar-wai (王家卫).
La critique de Lawrence van Gelder parue dans le New York
Times à la sortie du film, en 1994, exprime bien
l’impression qu’il laisse :
« Pour ceux
qui aiment les métaphores, « Les Cendres du temps » … offre
à l’œil une vision et les illusions nées de cette vision –
l’un des personnages est un combattant aveugle, ou sur le
point de l’être, … deux autres, Yin et Yang, présentés comme
un homme et sa sœur, sont identiques… Pour ceux qui aiment
les batailles, le film offre des éclairs intermittents de
scènes d’action, des visions fugitives de personnages
volants, de miroitements d’acier, des éclats diffus de
taches écarlates, comme tracées par un pinceau rapide. Comme
la recherche de la sagesse, « Les Cendres du temps » demande
un long périple en terrain difficile. »
On a là, résumées en quelques
lignes, les principales difficultés qui tiennent
essentiellement à la compréhension des personnages, plus
encore qu’à celle de l’histoire elle-même qui nous est
contée. Mais « Les Cendres du temps » mérite ce périple, en
remontant pour cela à ses sources, celles du roman de
Jing Yong (金庸)
dont Wong Kar-wai s’est inspiré, à sa manière :
« La Légende des héros
chasseurs d’aigles » (《射雕英雄传》).
Le plan habituel et courant
pour analyser un film en regard de l’œuvre littéraire dont
il est adapté est de partir de la littérature pour voir
comment le film a été construit, mis en scène et interprété.
Ici, l’analyse est un peu plus compliquée car il ne s’agit
pas d’une adaptation véritable : Wong Kar-wai s’est inspiré
du roman et de ses personnages pour réécrire leur histoire
selon une thématique qui lui est propre. Il s’agit donc,
après avoir cerné les grandes lignes du roman et de ses
origines, de partir des personnages du film pour voir d’où
ils viennent, à quoi on peut les rattacher, et tenter en
quelque sorte de reconstruire le processus labyrinthique de
création du film par le réalisateur.
Nous suivrons donc un
développement en trois parties, à partir de la genèse du
roman :
I. Jin Yong et le renouveau de
la littérature de wuxia à Hong Kong
II. De Jin Yong à Wong
Kar-wai : des personnages fantomatiques comme de vagues
souvenirs de lecture
III. Un wuxiapian
postmoderniste empreint de l’air du temps : réflexion sur la
perte et la mémoire
I. Jin Yong et le renouveau de
la littérature de wuxia à Hong Kong
Également connu
sous le nom de Louis Cha, nom anglicisé à partir de son nom
chinois Zha Liangyong (查良镛),
Jin Yong est l’un des grands romanciers modernes de
wuxia,
l’un des plus connus, et l’un de ceux dont les œuvres ont
donné lieu au plus grand nombre d’adaptations, au cinéma et
encore plus à la télévision.
Il n’a pourtant écrit "que"
quatorze romans et une novella,
entre 1955 et 1972, mais ils sont d’une telle
richesse et d’une telle complexité qu’ils sont suscité tout
un corpus d’études et d’analyses désigné sous le terme
générique de Jinologie (de la même manière que l’on
parle de Redologie pour les études sur le
Hongloumeng ou « Rêve dans le Pavillon rouge).
1.
Diplomate raté, journaliste et
scénariste à Hong Kong
Il est né en 1924, dans une
petite bourgade au nord du Zhejiang, deuxième de sept
enfants d’une grande famille de lettrés – il est le cousin
du poète Xu Zhimo (徐志摩)
originaire du même district. On dit qu’il s’est passionné
très tôt pour la lecture et qu’à l’âge de huit ans, il est
tombé par hasard sur un roman de wuxia (武侠小说)
de
Gu Mingdao (顾明道)
intitulé « L’héroïne de Huangjiang » (《荒江女侠》),
grand succès de l’année 1929 à Shanghai et dans la région.
Il en a gardé une passion pour ce genre de littérature
populaire, à la mode, qui a aussi connu ses heures de gloire
au cinéma à la fin des années 1920, témoin le fabuleux
« Incendie au temple du Lotus rouge » (《火烧红莲寺》).
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L’héroïne de Huangjiang (1928) |
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En 1936, le jeune Zha
Liangyong quitte le nid familial pour aller au collège à
Jiaxing (嘉兴),
ville que l’on retrouve dans ses romans. Il doit bientôt
fuir l’avance de l’armée japonaise. Après avoir fait ses
études secondaires au lycée de Hangzhou, puis à Quzhou (衢州),
il entreprend des études de sciences politique. À la fin de
la guerre, il devient brièvement journaliste mais reprend
ses études à Shanghai pour devenir diplomate et obtient le
diplôme en 1948.
Entretemps, en 1947, il a été
engagé comme traducteur de dépêches dans la succursale
shanghaienne du journal hongkongais Ta Kong Pao (上海《大公报》)
et de là, en 1948, envoyé à la maison mère à Hong Kong. En
1950, il part à Pékin où il a obtenu un poste de diplomate,
mais, mécontent de la politique du gouvernement chinois, il
revient travailler au
Ta Kong Pao
à Hong Kong, où il s’installe définitivement.
Il commence alors à écrire des
scénarios de cinéma pour le studio de la Grande Muraille (长城电影制片公司),
en travaillant avec de grands réalisateurs dont
Li Pingqian (李萍倩)
– c’est Jin Yong qui est l’auteur du scénario de l’un des
plus beaux films de ce réalisateur : « Juédài Jiārén »
(《绝代佳人》),
« Une beauté sans égale », sorti en 1953 … Il continue
jusqu’en 1958 à écrire des scénarios ainsi que des articles
de cinéma pour la revue illustrée du studio (《长城画报》),
tout en continuant sa carrière de journaliste.
2.
Le
combat médiatisé de Macao et le renouveau des arts martiaux
à Hong Kong
En 1952, il entre comme
rédacteur adjoint au Xin Wanbao ou New
Evening Post (《新晚报》)
qui avait été fondé deux ans auparavant. Là, il fait la
connaissance d’un écrivain qui, en 1954, publie son premier
roman de wuxia, sous le pseudonyme de
Liang Yusheng (梁羽生).
C’est le début d’un mouvement
de renouveau du wuxia littéraire à Hong Kong que l’on
a appelé "nouvelle école" (xīn
pài
新派),
dont Jin Yong va vite devenir l’un des chefs de file,
entraînant dans la foulée une vague de nouveaux films,
d’abord dans le cinéma cantonais à partir de la fin des
années 1950, puis dans le cinéma en mandarin, sous l’égide
de la Shaw Brothers, à partir de 1965.
Etonnamment, ce mouvement
littéraire est né de l’intérêt renouvelé pour le wuxia,
et les « arts martiaux » (wushu
武术),
suscité par un événement catalyseur : un combat très
médiatisé organisé à Macao le 17 janvier 1954, dont
les éditeurs ont voulu profiter. Dès le 3 janvier 1954, la
presse de Hong Kong publia des annonces tapageuses d’un
combat qui devait opposer deux célébrités du monde des arts
martiaux (wulin
武林) :
Wu Gongyi (吴公仪)
et Chen Kefu (陈克夫).
Le premier, âgé à l’époque de 53 ans, était à la tête d’une
Société de taijiquan (鉴泉太极拳分社)
qu’avait fondée son père, natif du Hebei arrivé à Hong Kong
en 1937 et décédé en 1942. Le second, originaire du
Guangdong, était, lui, un expert d’une trentaine d’années de
l’école de « la grue blanche » (Báihè
pài白鹤派).
C’était la lutte du nord contre le sud.
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Le match médiatisé dans la
presse de Hong Kong |
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La rencontre fut organisée et
médiatisée comme un match de boxe, avec des paris organisés,
à des fins caritatives. Le combat fut cependant arrêté avant
qu’un vainqueur ait pu être proclamé ; aucun des deux
n’ayant perdu la face, la manifestation se termina par des
festivités autour d’un grand banquet, témoignant de la
noblesse d’esprit du wuxia.
L’événement avait d’autant
plus de signification qu’il était le premier de ce genre
depuis l’interdiction des arts martiaux décrétée par le
gouvernement nationaliste en Chine et qu’il prenait un sens
particulier dans la colonie britannique. Flattant l’ego
nationaliste à Hong Kong et Macao, il déclencha un
enthousiasme passionné pour l’étude et la pratique des arts
martiaux, mais aussi, et peut-être surtout, pour la
littérature de wuxia, l’imaginaire prenant le pas sur
la pratique. C’est dans ce contexte que l’enthousiasme fut
habilement créé et manipulé par la presse en capitalisant
sur ses retombées littéraires, dont vont s’emparer les
éditeurs.
3.
Un
nouvel écrivain nommé Jin Yong
Parmi les journaux, ce fut le
Xin Wanbao, celui où travaillaient Zha Liangyong et
Liang Yusheng, qui, deux jours après l’événement, offrit le
rapport le plus détaillé sur le combat, annonçant en même
temps la publication en feuilleton, dans le supplément du
journal, d’un nouveau roman, signé
Liang Yusheng, dont le
titre était directement inspiré de l’actualité - « Combat
du tigre et du dragon dans la capitale » (《龙虎斗京华》)
– le premier épisode étant introduit, selon la tradition du
roman chinois, par un poème, ici en réponse à celui écrit
par le maître de Chen Kefu à la veille du combat…
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Combat du tigre et du dragon
dans la capitale (tomes 1 et 2) |
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Ensuite, à l’initiative de son
ami Liang Yusheng et du rédacteur en chef Luo Fu (罗孚),
pour répondre à l’intérêt des lecteurs, Zha Liangyong se mit
lui aussi à écrire un roman de wuxia, prenant pour le
signer le nom de plume de Jin Yong (金庸).
Ce premier roman, « The Book and the Sword » (Shūjiàn
ēnchóu lù《书剑恩仇录》),
eut un immense succès. Il marque les débuts d’un écrivain
doté en outre d’un formidable sens des affaires et de la
communication. En 1959, en effet, pour
capitaliser lui-même sur le
succès des romans publiés dans la presse, il fonde un
nouveau journal, le Ming Pao (《明报》),
dont il devient le rédacteur en chef, écrivant à la fois des
éditoriaux et des romans publiés en feuilletons, soit
quelque dix mille caractères par jour…
C’est ainsi qu’est née son
œuvre, publiée ainsi en feuilleton jusqu’en 1972. Puis il
s’est consacré à la révision des romans et à leur adaptation
au cinéma et à la télévision, révision qui s’est faite en
trois fois :
- la « nouvelle édition »
(新版)
ou édition révisée (xiūdìng bǎn
修订版),
opposée à la « vieille édition » (旧版)
désignant l’édition originale en feuilleton dans la presse,
paraît en 1979, année également d’une première
édition à Taiwan. Jin Yong a corrigé les défauts et
incohérences liés à une rédaction rapide, pour les besoins
de la parution en feuilleton. Il a réécrit certains
passages, en supprimant des personnages secondaires jugés
superflus et des éléments symboliques et mythiques qui
alourdissaient inutilement le texte.
- puis il a procédé à une
nouvelle révision complète de son œuvre de 1999 à 2006.
Les romans ont alors été édités dans l’ordre de leur
parution originale. Dans cette nouvelle édition, « nouvelle
édition révisée » (xīn xiū bǎn
新修版)
ou « nouvelle nouvelle édition » (新新版),
il a ajouté des notes explicatives pour répondre aux
critiques concernant l’exactitude de certains détails
historiques, et il a changé certains noms de lieux et d’arts
martiaux, ou même le caractère de certains personnages. Elle
témoigne en outre de considérations politiques liées aux
événements de Chine populaire et à l’actualité.
Cela complique l’analyse des
adaptations, mais a peu d’impact sur le roman qui nous
intéresse, le troisième dans l’ordre chronologique :
« La Légende des héros
chasseurs d’aigles » (Shédiāo
yīngxióng zhuàn《射雕英雄传》).
C’est le
premier volet de la trilogie
dite « des héros chasseurs d’aigles » (Shédiāo
yīngxióng sānbùqǔ
“射雕三部曲”),
initialement publié en
feuilleton dans le Commercial Daily (《香港商报》)
de janvier 1957 à mai 1959, et dont l’édition révisée en 40
chapitres est parue à Hong Kong en décembre 1975 (et à Pékin
en caractères simplifiés en 1994).
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La Légende des héros chasseurs
d’aigles
(à dr., éd. révisée 1976) et sa suite (à g.)
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II. De Jin Yong à Wong
Kar-wai :
des personnages fantomatiques
comme de vagues souvenirs de lecture
1. Le roman de Jin Yong :
références et modèles
Pour en donner d’abord un bref
aperçu, le roman de Jin Yong se passe au début du 13e
siècle, sous les Song, alors que le nord de la Chine a été
envahi par les hordes Jürchen des Jin (金朝)
et que la cour impériale chinoise s’est repliée dans le sud,
à Lin’an (临安,
aujourd’hui Hangzhou), en préférant payer un lourd tribut à
l’envahisseur plutôt que de le combattre. L’histoire du
roman est celle de patriotes tentant de lutter contre les
Jin et de reconquérir le nord perdu, dans un contexte où
fourmillent les sociétés secrètes et les écoles d’arts
martiaux, dont cinq ont à leur tête des maîtres reconnus,
mais rivaux : les « cinq grands » (Wǔjué
五绝).
Ces maîtres sont d’autant plus redoutables qu’ils sont mus
par la recherche d’un manuel d’arts martiaux où sont
exposées les techniques les plus subtiles, permettant
d’assurer sa prééminence sur tous les autres… à condition de
savoir le lire : c’est le « Vrai Classique des Neuf Yin » (Jiǔ
yīn zhēnjīng《九阴真经》).
Sur ce fond de lutte pour la
défense des Song et entre maîtres rivaux d’arts martiaux,
deux jeunes sont au centre de l’intrigue : deux jeunes dont
les parents (frères jurés) ont été tués dans l’attaque d’un
village - l’un, Guo Jing (郭靖),
a été élevé en Mongolie, dans l’entourage de Gengis Khan,
par un groupe de fidèles experts en arts martiaux ; l’autre,
Yang Kang (杨康),
par le prince impérial de la cour des Jin qu’il considère
comme son père. L’un est simple et loyal, l’autre ambitieux
et retors, ami du fils et disciple de Ouyang Feng (欧阳锋),
le « Poison de l’Ouest » (Xī
dú西毒).
Tous deux, comme les autres personnages, sont des disciples
de grands maîtres d’arts martiaux rivaux.
À côté du patriotisme et des
arts martiaux, l’autre thème est celui de l’amour, chaque
personnage étant, en quelque sorte, doublé d’un alter ego
féminin dont la valeur se décline aussi en terme d’arts
martiaux, l’amour de Guo Jing étant Huang Rong (黃蓉),
fille de l’un des plus formidables personnages du roman,
Huang Yaoshi (黃药师),
le maître de l’Île aux fleurs de pêchers (Táohuā
dǎo
桃花岛),
l’un des « cinq grands », surnommé « l’Hérétique de l’Est »
(Dōng xié
东邪)
- l’Île aux fleurs de pêchers étant elle-même une
réminiscence de la Source aux fleurs de pêchers (Táohuā
yuán
桃花源
365-427) de Tao Yuanming (陶渊明),
comme refuge emblématique hors du chaos du temps.
C’est un roman très long, qui
fourmille de rebondissements inattendus et alterne entre
développements narratifs incluant des passages très
poétiques et descriptions vivantes et colorées de combats
d’arts martiaux. L’originalité prime, mais elle est à
apprécier sur fond de tradition – et en l’occurrence d’une
double tradition littéraire qui a ensuite été adaptée
au cinéma et dont on retrouve les traces dans le film de
Wong Kar-wai : la tradition du wuxia, revu et
corrigé dans le contexte de la renaissance des arts martiaux
à Hong Kong dans les années 1950, au moment du renouveau
littéraire résultant de la médiatisation du combat de Macao.
Mais il est aussi nettement marqué par le modèle du grand
classique des Ming, le Shuihuzhuan
(《水浒传》)
ou « Au bord de l’eau ».
a)
Référence littéraire : le wuxia
Le wǔxiá (武侠)
est généralement surtout connu en Occident pour ses
adaptations cinématographiques, les wǔxiá piàn
(武侠片),
des films que l’on appelle souvent films de cape et d’épée,
films de sabre, d’arts martiaux ou autre faute de mieux car
le terme est intraduisible. Il se réfère à une tradition et
une culture nées au temps des Royaumes combattants, quelques
siècles avant Jésus-Christ, et se définit par la
personnalité particulière du xiá, personnage empreint
de noblesse d’âme et d’esprit de sacrifice doté de qualités
martiales en faisant un redoutable combattant – on en a fait
des « chevaliers errants » par analogie avec notre
chevalerie moyenâgeuse qui n’a pourtant rien à voir.
On en oublie souvent que le
wuxia est d’abord l’un des genres les plus anciens de la
littérature chinoise, encore vivant aujourd’hui. Le terme
lui-même a été importé du Japon au tout début du 20e
siècle ; jusque-là, cette littérature était désignée du
terme de xiáyì (俠義/侠义)
où le yì désigne justement la droiture et le sens de
la justice du personnage.
Les références les plus
anciennes proviennent du Han Feizi (《韩非子》),
écrit à la fin de la période des Royaumes combattants, vers
le 3ème siècle avant J.C., période de conflits
incessants juste avant l’instauration du Premier Empire.
Parmi les observations et anecdotes sur l’époque que
comporte l’ouvrage, Han Fei critique ceux qu’il désigne par
le terme de xia en leur reprochant de transgresser
les lois en recourant à la violence :
儒以文乱法,侠以武犯禁,而人主兼礼之,此所以乱也。
les lettrés utilisent leurs
écrits (wén
文) pour
perturber les lois, les xiá recourent à la violence (wǔ武) pour
transgresser les interdits, et comme le souverain les
tolère, le désordre règne.
Quand ces xiá mettent
leur épée au service d’une cause privée ou personnelle, on
voit se profiler l’image de mercenaires parcourant les
royaumes en guerre pour offrir leurs services aux souverains
en quête d’hégémonie, et voilà les yóuxiá (游侠),
certes errants (yóu
游),
mais très peu chevaliers.
C’est Sima Qian (司马迁)
qui les défendra ensuite, sous les Han, dans les
« Biographies de youxiá » (《游侠列传》)
de ses « Mémoires
historiques » (Shiji《史记》).
Dans l’histoire de Nie Zheng (聂政)
en particulier, typique des temps, Sima Qian dresse un
tableau des principales caractéristiques qui font toute la
noblesse du xiá : esprit filial, y compris envers la
mère, fidélité à ses amis, loyauté envers ses maîtres, lutte
contre l’injustice et les persécutions, esprit de sacrifice,
étendu ici à sa sœur. Sima Qian professe ainsi son
admiration pour le courage et l’intégrité face au pouvoir
établi, en se mettant du côté des opprimés et des victimes
d’injustices.
Mais Zhuangzi lui-même a loué
l’efficacité des armes dans les cas où les formes de
persuasion prônées par Mencius, celles fondées sur le
langage et le wén, étaient inopérantes. C’est au
chapitre 30 du
Zhuangzi (《庄子》) :
« Convaincre par l’épée » (《说剑》).
L’imagination populaire s’est
emparée de ces « nobles assassins », et toute une
littérature s’est développée à partir de là, mais surtout
sous les Tang. Le xiá a été chanté par les poètes, et
en particulier par Li Bai (李白)
dont le poème « La voie du xia » (《俠客行》)
a été cité par Jin Yong qui en a repris le titre pour son 12ème
roman…. Surtout, une littérature de fiction s’est épanouie
en récits fantastiques, les
chuánqí
(传奇) ;
l’un des plus célèbres est l’histoire de
Nie Yinniang (聂隐娘).
C’est alors, vers la fin du 8ème siècle,
qu’apparaissent les figures féminines symboliques qui sont
sans doute l’aspect le plus intéressant de cette
littérature : les nüxiá (女侠).
Et elles sont apparues dans les chuanqi des Tang
après la rébellion d’An Lushan (安史之乱)
car, dans cette période troublée, on recherchait des
puissances salvatrices avec un côté occulte qu’offraient
justement ces vengeresses sans pitié.
Ce sont ces personnages
féminins qui constituent l’un des éléments les plus
remarquables des histoires de Jin Yong.
b)
Modèle : le Shuihuzhuan
D’un autre côté, le modèle de
Jin Yong est le grand classique « Au
bord de l’eau » (Shuihuzhuan
(《水浒传》),
dont la première édition remonte à 1368, au tout début des
Ming, et qui est né de la tradition orale, à travers les
huaben (话本)
des conteurs développés sous les Song. Ces conteurs étaient
spécialisés, et divisées en écoles, classées en quatre
catégories, dont les histoires de brigands, de xiá et
de combats martiaux. On a là une approche narrative
différente de la concision de la langue classique, et les
récits prennent un tour nouveau, plein de verve et de
développements dramatiques voire burlesques propres à
captiver une audience populaire.
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Le Shuihuzhuan, version
manhua |
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Le
Shuihuzhuan
est né de cette tradition
populaire des conteurs, mais développée par le théâtre à
l’époque Yuan.
Ce roman comme celui de Jing
Yong se passe sous les Song.
Le récit fondateur est inspiré
d’événements historiques dûment mais laconiquement
répertoriés dans l’histoire officielle des Song : la
rébellion des marais du Liangshan (梁山泺聚义).
C’est tout un modèle de xiá poussés à la révolte par
les injustices dont ils sont victimes, mais émergeant de
leur isolement pour former une bande de hors-la-loi mettant
leurs armes au service de la justice, guidés par le sens de
l’honneur et de la loyauté, au point de se rallier au régime
quand l’empereur reconnaît leurs mérites et leur accorde son
pardon – conclusion idéalisée, non retenue dans toutes les
versions du roman, qui n’a pas de réalité historique car les
rebelles en fait ont été vaincus, capturés et passés par les
armes. Mais l’imagination populaire en a fait des héros
invincibles.
c)
Influences croisées
Les romans de Jin Yong, et
tout particulièrement l’histoire des héros chasseurs
d’aigles, sont issus de cette double tradition, du wuxia
et du Shuihuzhuan.
·
On est frappé, en lisant le
roman de Jin Yong, de trouver des
références constantes au
Shuihuzhuan,
et d’abord dans le simple mode
narratif : les « héros » apparaissent les uns après les
autres, chacun avec son surnom et son arme définissant son
caractère.
Il y a même une référence
directe au Shuihuzhuan, expliquée au début du roman.
Deux personnages-clés sont introduits au premier chapitre,
« Une soudaine tempête de neige » (风雪惊变) ;
ils seront ensuite les pères des deux héros principaux.
Le premier,
Guō Xiaotian
(郭啸天),
est présenté textuellement comme un descendant de Guō
Shèng (郭盛),
l’un des 108 héros du Liangshan. C’est le 55ème
de ces héros, qui apparaît au chapitre 35 du Shuihuzhuan,
C’est un marchand qui rejoint le Liangshan après avoir perdu
la cargaison de mercure qu’il transportait, donc tout son
argent, lors du naufrage de son bateau en traversant le
fleuve Jaune en pleine tempête. Il est vêtu de blanc et
monte un cheval blanc, et il est surnommé « le rival de
Rengui » (Sài Réngui
賽仁貴),
car Xue Rengui était un général des Tang expert de la même
arme, le jǐ (戟),
nommée
fāng
tiān huà jǐ
(方天畫戟)
« hallebarde ouvragée à lame carrée » selon la traduction de
Jacques Dars. C’est l’arme de Lü Bu (呂布)
dans la « Chronique des Trois-Royaumes » (Sanguozhi《三国志》)
où il est surnommé le « général volant » (Fēi
jiāngjūn
飛將軍/飞将军).
Guo Sheng vient d’abord au Liangshan pour se mesurer avec Lü
Fang (呂方)
qui est réputé pour son expertise dans la même arme. On a là
toute une série de références, et une sorte de généalogie
reposant sur les armes et le style d’art martial que l’on
retrouve chez Jin Yong.
Par ailleurs, les rebelles du
Shuihuzhuan
se battent pour une justice immanente qui passe d’abord par
la défense de l’empire des Song contre les envahisseurs
barbares, les Jürchen de l’empire des Jin. On retrouve la
même idée et un cadre historique analogue dans le roman de
Jin Yong, même s’il est idéalisé et qu’on ne sait trop
parfois où s’achève la réalité historique et où commence la
fiction. Mais la référence est nettement établie, par le
biais aussi du deuxième des deux personnages initiaux :
Yang Tiexin
(楊铁心),
dépeint comme le descendant d’un général qui a combattu aux
côtés de Yue Fei (岳飞),
le valeureux général des Song du Sud qui a tenté de mener
campagne pour repousser les Jürchen et leur reprendre le
nord du pays ; exécuté pour cela, devenu héros national, il
fut réhabilité… par l’empereur Ningzong (宋宁宗),
sous lequel, justement, se passe le début du roman de Jin
Yong. Le général Yue Fei joue un rôle dans l’intrigue des
« Héros chasseurs d’aigles ».
· Malgré tout, le roman de Jin
Yong apparaît comme un Shuihuzhuan mâtiné de
l’esprit du wuxia.
Le Shuihuzhuan est
notoire pour sa représentation d’un monde masculin,
de frères jurés réfractaires à tout sentiment affectif, sauf
envers leurs « frères », et présentant les femmes comme des
éléments pervers et dangereux. Quand elles ont quelque
valeur martiale, elles sont acceptées dans les rangs de la
confrérie du Liangshan, mais pour se battre comme les
autres, à leurs côtés.
Jin Yong, lui, a infléchi cet
univers exclusif en y introduisant des personnages
féminins de type nüxiá, aux qualités martiales
acquises auprès de maîtres éminents, comme leurs pairs. Dans
son œuvre, les personnages ne sont pas insensibles, et sont
pour beaucoup marqués par le souvenir traumatique d’un amour
ancien. C’est souvent un trait qui définit leur caractère et
motive leurs actions, bien que traité de manière allusive
dans la plupart des cas. C’est l’un des éléments essentiels
qu’en a retenu Wong Kar-wai car il s’intègre parfaitement
dans son univers cinématographique personnel.
L’esprit des
xia
se retrouve aussi dans les
caractères des personnages, dont la noblesse recoupe non
tant leur valeur martiale que leur qualités morales en
rapport avec leur lutte pour défendre l’empire chinois.
La dynastie Jin des Jürchen
est dépeinte comme traître, cruelle et corrompue, alors que
les Mongols sont décrits comme des barbares sanguinaires,
certes, mais d’une bravoure et d’une grandeur d’âme
admirables – jusqu’à ce, ayant vaincu les Jin, ils se
retournent contre les Song. Les défauts irrémédiables de
l’adversaire de Guo Jing, Yang Kang, viennent de l’erreur
d’avoir renié son vrai père, Yang Tiexin, et préféré son
père adoptif, un vrai bandit (任贼做父),
sans foi ni loi.
Ce qui nous amène à l’analyse
fondamentale : celle des personnages du film de Wong Kar-wai
comparés à ceux du roman de Jin Yong – analyse qui permet de
dégager les clés de la lecture personnelle du roman faite
par le cinéaste, et de mieux comprendre comment il a réussi
à faire des « Cendres du temps » un reflet de ses propres
idées et sentiments, intégrés dans son univers propre.
2. Le film de Wong Kar-wai :
quelques personnages erratiques au bord du désert
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Les Cendres du temps, au bord
du désert
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Le film apparaît comme une
narration fragmentaire, construite – ou plutôt dé-construite
– autour de quatre personnages principaux inspirés de
personnages du roman : Ouyang Feng (欧阳锋),
Huang Yaoshi (黃药师),
le bretteur aveugle (resté anonyme) et le mendiant Hong Qi (洪七).
Le roman baigne dans une
atmosphère d’arts martiaux qui n’est pas sans rapport avec
les circonstances du renouveau de la littérature de wuxia
à Hong Kong à la source des romans de Jin Yong. Son roman
fourmille de descriptions de combats mettant en valeur de
manière à la fois précise et vivante les styles et les
techniques des différents adversaires qui correspondent
aussi à leur personnalité. Rien de tout cela n’est conservé
dans le film. Sont oubliées : la défense des Song, les
allégeances nationales conflictuelles, la quête du manuel
d’arts martiaux dit « Vrai Classique des Neuf Yin » qui
constituent autant de thèmes importants du roman et des
ressorts récurrents de l’intrigue. Ont disparu de même les
personnages principaux : Guo Jing (郭靖)
et Huang Rong (黃蓉),
tous deux opposés à Yang Kang. Oubliées aussi les rivalités
parfois sanglantes entre clans et écoles d’arts martiaux,
dont la secte taoïste Quanzhen (全真)
et les Sept Excentriques du Jiangnan (Jiāngnán
qī guài
江南七怪)
qui ont été les maîtres de Guo Jing.
Quant aux femmes, bien
qu’elles soient elles aussi des combattantes hors pair dans
le roman, dans la grande tradition des nüxia, elles
n’apparaissent dans « Les Cendres du temps » que comme
souvenirs nostalgiques et lancinants d’amours inabouties qui
deviennent en fait le thème principal du film et lui donnent
sa tonalité d’infinie nostalgie.
Il faut commencer par une
esquisse schématique du film dans son aspect narratif, selon
une construction suivant le rythme des saisons.
a)
Tentative de résumé, en quatre
saisons plus une
Le film est introduit par une
citation in extenso de maître Huineng (慧能),
sixième patriarche du bouddhisme chan (638-713) :
佛典有云:「旗未動,風也未吹;是人的心自己在動。」
Il est écrit dans le canon
bouddhique : « la bannière ne bouge pas, le vent ne souffle
pas ; c’est le cœur de l’homme qui s’agite ».
Tous les troubles de
l’existence humaine viennent de là.
Printemps
Originaire de la
Montagne du Chameau Blanc (白驼山),
Ouyang Feng est venu se retirer dans le désert après le
mariage de son frère parce qu’il aimait la femme que son
frère a épousée. Il a ouvert une auberge et propose aux
clients de passage de les débarrasser de leurs ennemis, à
charge pour lui ensuite de trouver des mercenaires pour
faire le travail.
Son ami Huang
Yaoshi, comme tous les ans, vient lui rendre visite. Il aime
la même femme et vient lui proposer de boire le vin qu’elle
lui a offert, vin qui permet de "s’enivrer pour vivre et
mourir emporté par ses rêves" (zuì shēng mèng sǐ
醉生梦死)
et ainsi, en ayant perdu la mémoire, « de faire de chaque
matin un nouveau départ ».
Autrefois, Yaoshi
avait rencontré Murong Yan et lui avait promis d'épouser sa
sœur si jamais il en avait une. Murong Yan vient ensuite se
plaindre à Ouyang Feng que Yaoshi a trahi sa sœur et qu’elle
est partie avec un autre. Il demande à Ouyang Feng de le
tuer.
Puis la sœur de
Yan, Murong Yin, vient demander à Feng de tuer son frère qui
s’oppose à son amour car il veut la garder, mais de le tuer
afin qu'il meure de la façon la plus atroce possible. Feng
refuse ce marché car il ne pourrait être payé : la façon la
plus atroce de mourir étant de voir mourir celle qu'on aime,
cela le conduirait en effet à la tuer avant de tuer son
frère.
Devenue
schizophrène, Murong Yin s’entraîne en frappant de son épée
son image dans l’eau.
Eté.
Une jeune femme
vient demander de venger la mort de son frère, mais elle n'a
qu'une mule et un panier d'œufs pour tout paiement, refusant
de payer de sa personne. Elle reste seule au soleil, à
attendre, avec sa mule et ses œufs.
Un homme vient
demander à Ouyang Feng de l'aider à revenir chez lui voir
une dernière fois les pêchers en fleur avant d’être devenu
complètement aveugle. Pour ce voyage, il a besoin d'argent.
Il accepte donc la proposition d'exécuter les bandits
voleurs de chevaux qui rançonnent les paysans. L’homme
attend les brigands, devenant de plus en plus angoissé par
l'attente, car sa vue ne lui permettra bientôt plus de se
battre qu’en plein soleil.
Les bandits
finissent par attaquer. Le bretteur meurt, la gorge
tranchée.
Automne. Arrive Hong Qi, un va nus pieds. Ouyang Feng
commence par lui payer des chaussures, pour qu’il soit mieux
payé. Le mendiant parvient à vaincre ses adversaires et à
venger la jeune paysanne, mais il y perd un doigt.
La femme de Hong
Qi vient retrouver son mari qui tente de la renvoyer. Mais
elle reste à l’attendre.
Retour
du printemps. Huang
Yaoshi est avec la femme qu’il a épousée. Elle se remémore
le passé en réalisant qu’elle a raté sa vie en attendant que
Ouyang Feng lui déclare son amour. Elle meurt peu de temps
plus tard, rongée par le regret, et avant de mourir confie à
Huang Yaoshi le vin de l’oubli.
Huang Yaoshi
revient voir Ouyang Feng avec le vin, mais Ouyang Feng
refuse d’en boire.
Il voit le
mendiant repartir avec sa femme, pour une nouvelle vie, et
il finit lui-même par brûler son auberge et quitter le
désert, en préférant préservant ses souvenirs, seule trace
de ce qu’on a perdu.
b)
Structure cyclique rythmée par
le passage du temps
Si l’on a pu dire que le film
est une énigme narrative, il se comprend mieux quand on
analyse la manière dont il est structuré (dans la version
redux de 2008). Conscient que son film était difficile à
comprendre, le réalisateur a en effet apporté quelques
modifications, en particulier en ajoutant une articulation
selon le cycle chinois des 24 périodes solaires (jiéqì
节气) ;
or, il sont porteurs de messages liminaux liés à chacune de
ces périodes par le biais des prédictions du calendrier
traditionnel qui sont données textuellement dans le film.
1/
Jingzhe
惊蛰 :
Éveil des insectes,
3ème période solaire, 6ème jour du 2ème
mois lunaire.
Cette période est celle du
retour à la vie à la fin de l’hiver. Mais dans le film c’est
au contraire une plongée dans le souvenir, et la perspective
de l’oubli apporté par le vin.
Selon une tradition du sud
(cantonaise),
Jīngzhé
est aussi le jour « où le
Tigre blanc ouvre la bouche » (baihu
kaikou ri
白虎开口日) :
après une longue hibernation, le Tigre blanc se réveille, il
ouvre la bouche pour chercher de la nourriture ; il
symbolise les forces du mal, il faut donc lui offrir de la
viande et des œufs pour conjurer le mauvais sort.
En fait, Ouyang Feng explique
au début du film qu’il est né lors d’une éclipse solaire et
précise que les événements qu’il raconte ont commencé lors
d’une éclipse. Or les éclipses sont signe néfaste, elles
entraînent des sécheresses et des catastrophes.
Cette première partie – qui
correspond à la visite de Huang Yaoshi et du double Murong
avec introduction du thème du vin de l’oubli – dure la
première demi-heure.
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Le vin de l’oubli
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2/ Xiazhi
夏至 :
Solstice d’été, 10ème période solaire, qui
commence vers le 21 juin.
Cette période est
traditionnellement associée à la terre et à la féminité.
L’influence du yang est à son maximum, mais les
célébrations sont justement orientées vers la remontée du
yin.
Dans ce passage, le film est
centré sur les personnages féminins. La femme aimée revient
en mémoire, mais c’est la femme du meilleur ami. Est évoquée
l’image des fleurs de pêchers dont rêve le bretteur aveugle.
Dans sa frustration, il se jette à défaut sur la paysanne
aux œufs…
3/ Bailu
白露 :
Gelée blanche, 15ème période solaire,
début septembre, début de l’automne,
Le narrateur Ouyang Feng nous
dit qu’un diseur de bonne aventure l’a mis en garde, un
jour, contre les personnes portant le nombre 7 (Qi
七) :
« Évitez le nombre sept. Il vous sera fatal » (「尤忌七數,是以命終
。」).
Pourtant, le visiteur qui apparaît alors s’appelle bien Hong
Qi (洪七),
mais il n’a rien d’inquiétant : il vient même en aide à la
jeune paysanne, y perdant un doigt au passage. Mais il en
tire aussi des conclusions : « Je n’aurais jamais pensé que
l’on puisse devenir aussi insensible. Je ne veux pas devenir
ainsi. » Il repart avec sa femme en abandonnant une vie
passée à tuer pour gagner sa vie.
On a ici plusieurs prédictions
d’horoscope :
- le 15ème jour du
6ème mois lunaire, « le Dieu de la Terre juge le
bien et le mal, le sang coule ». On voit alors la scène de
bataille à l’issue de laquelle Hong Qi perd un doigt mais
sort victorieux en vengeant la paysanne.
- le 10ème jour du
7ème mois lunaire, l’horoscope dit : « Le vent
froid souffle. Jour idéal pour rendre visite aux amis. » Le
visiteur qui approche est une femme : la femme de Hong Qi
qui vient le chercher. D’abord pris de court et embarrassé,
il finit par céder et repartir avec elle. Le narrateur
remarque alors : « Chaque être humain a besoin de quelqu’un
pour lequel vivre. »
- le 15ème jour du
7ème mois lunaire, l’horoscope met en garde au
contraire contre les visites ; il vaut mieux rester chez soi
pour éviter les ennuis :
忌出行。冲龍,煞北。Jì
chūxíng,
chōng lóng, shā
běi.
Eviter les activités en plein
air, Dragon dans les airs, malignité au nord.
Cependant, Jì chūxíng,忌出行
a deux significations : Eviter les activités en plein air,
comme traduit dans les sous-titres, mais aussi « Éviter de
quitter sa maison, son foyer », ce qui peut être interprété
comme se référant à Hong Qi qui est parti de chez lui pour
courir le monde en laissant sa femme chez lui. Mais,
contrairement à Ouyang Feng, sa décision à lui n’est pas
irrévocable, son destin n’est pas scellé.
- le 8ème jour du 8ème
mois lunaire, enfin, l’horoscope prédit :
[室]星當值,大利北方
shì xīng dāngzhí, dà lì
běifāng
L’Étoile du foyer préside, le
nord est auspicieux.
Le narrateur indique alors le
sort à venir de Hong Qi : trois ans plus tard, il va entrer
dans la Secte des Mendiants et peu après devenir le Mendiant
du Nord (běi
gài
北丐),
chef d’une secte qui, dans le roman de Jin Yong, vient en
aide aux démunis et répare les injustices. Il exerce
finalement une nette influence sur Ouyang Feng en l’incitant
à changer de vie en quittant le désert et en revenant chez
lui. Le cycle est rompu.
4/ Lichun 立春
: Début du printemps, 1ère
période solaire, 4ème jour du premier mois
lunaire.
L’horoscope dit : « Le vent
d’est fait fondre la glace. Jour idéal pour un nouveau
départ. »
Lichun
est en effet la période des
joyeuses célébrations du Nouvel An lunaire. Ouyang Feng
rentre chez lui.
Puis on revient brièvement à
Jingzhe,
pour le dernier message :
quand on a tout perdu, reste la mémoire….
Il y a quelque chose d’ambigu
dans la manière dont sont subtilement choisies les
prédictions de l’horoscope, qui viennent souvent en
contradiction avec les événements du film. Cela rappelle la
parole prophétique selon Maurice Blanchot (« Une voix venue
d’ailleurs ») :
« La parole prophétique ne prévoit pas l'avenir, elle fait
de l'avenir quelque chose d'impossible qui bouleversera
toutes les données sûres de l'existence. Ce qui est
annoncé dans la parole du prophète n'est pas un événement
qui prendrait place dans le futur ou dans la continuation de
la vie ordinaire. C'est quelque chose d'impossible, qu'on ne
saurait vivre. … ».
Cette construction cyclique
relève typiquement d’une pensée classique chinoise –
on peut penser au film coréen de Kim Ki-duk : « Printemps,
été, automne, hiver… et printemps ». Dans la filmographie de
Wong Kar-wai, cela rejoint ce que Ackbar Abbas a appelé un
« cinéma de répétition », répétition qu’il conçoit
d’un film à l’autre, mais qui peut être aussi entendu dans
la structure même de chacun des films, et en particulier
dans « Les Cendres du temps ». La répétition sera chez Wong
Kar-wai le principe formel fondamental présidant à la
manière de construire la temporalité dans ses films, comme
une sorte de flux de conscience réfléchissant les méandres
de la conscience amoureuse en revenant constamment sur les
moments-clés, par habitude, une habitude engluée dans la
répétition donnant l’impression d’une histoire qui tourne à
vide, un mécanisme enrayé avec impossibilité de retour en
arrière.
c)
Des
personnages inspirés de ceux du roman
Cependant, pour abstraits et
vaguement intemporels qu’ils apparaissent, les quatre
principaux personnages du film sont les échos de personnages
du roman, c’est donc vers le roman qu’il faut revenir pour
leur apporter chair humaine, en quelque sorte, et mieux
comprendre le film. Ces personnages sont de grands maîtres
d’arts martiaux, les surnoms des deux premiers ayant donné
son titre au film, en quatre caractères comme un chengyu,
et comme tous les titres des films du cinéaste. Il faut leur
ajouter un visiteur supplémentaire, qui est double, les
personnages féminins, quant à eux, restant pour la plupart
du domaine du souvenir : l’ombre du passé.
1/
Ouyang Feng
(欧阳锋)
Dans le roman, c’est un
personnage complètement différent, maléfique et dangereux,
redouté même de ses pairs car, outre ses redoutables talents
en arts martiaux, il est toxicologue, élève des serpents et
utilise le poison comme arme, méritant son surnom de
« Poison de l’Ouest » (Xī
dú西毒)
– il est en effet originaire des « contrées de l’Ouest » (Xīyù
西域),
ces régions désertiques au-delà de la Passe de Yumen (Yùmén
guān
玉门关)
qui représentent dans l’imaginaire chinois tout un au-delà
exotique et fascinant.
C’est là qu’a été tourné le
film, dans le désert du district de Yuli (尉犁县),
au sud-est du Xinjiang, autrefois riche oasis en bordure du
lac du Lop Nur, site du royaume de Loulan (楼兰)
à partir du 2e siècle avant J.C., devenu vassal
de la Chine en 55 avant J.C., et disparu dans les sables au
5e siècle.
La cité de Loulan est mentionnée dans le livre des Han et
dans les « Mémoires historiques » de Sima Qian, comme étant
près du lac, désigné du nom de Yán Zé (盐泽),
les marais salants.
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Les ruines de Loulan |
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Mais ce désert historiquement
et culturellement aux confins du monde chinois est aussi,
dans le roman, lié à l’histoire du Manuel des neuf Yin,
compilé à la demande de l’empereur Song Huizong par un
officiel de la cour nommé Huang Chang (黃裳).
Celui-ci aurait été ensuite missionné par l’empereur pour
venir à bout d’une secte liée au manichéisme venu de Perse :
le culte Ming (明教),
ou culte de la lumière, culte qui aurait provoqué une
rébellion à la fin des Yuan et aidé ainsi Zhu Yuanzhang (朱元璋)
à l’instaurer la dynastie des Ming.
C’est donc tout cet imaginaire
à mi-chemin entre histoire et fiction qu’évoque ce désert,
et c’est cet aspect du personnage de Ouyang Feng qu’a retenu
Wong Kar-wai : le désert comme lieu de retraite, mais aussi
lieu emblématique des films de wuxia, à commencer par
ceux de King Hu. Dans le roman, cependant, Ouyang Feng n’est
pas obsédé par une femme, mais surtout par la recherche du
manuel d’arts martiaux mythique, que tous ses rivaux
cherchent à posséder et qui suscite des rivalités
meurtrières.
Cependant, Ouyang Feng finit
par être lui-même victime d’une ruse de Guo Jing qui a
appris le manuel par cœur (écho des lettrés qui apprenaient
les classiques par cœur pour les préserver). Capturé par
Ouyang Feng pour qu’il le lui écrive noir sur blanc, Guo
Jing lui en écrit une version falsifiée. En tentant d’en
mettre les techniques en pratique, Ouyang Feng parvient
effectivement à un niveau inégalé d’arts martiaux, mais en
inversant ses flux d’énergie interne ; il en devient fou au
point d’oublier qui il est (练了九阴假经走火入魔,疯疯癫癫,忘了自己是谁).
C’est donc ce personnage qui
est devenu le pivot du film. Il est vrai qu’il est l’un des
plus frappants du roman. Mais il n’en reste que des bribes
dans le film, comme pour les autres. De son caractère
original de personnage retors et redoutable reste cet homme
au bord du désert vivant avec un certain cynisme de
vengeances par procuration, en engageant de redoutables
bretteurs prêts à tuer pour gagner leur vie, comme les
xia, à l’origine, du temps des Royaumes combattants,
ceux que fustigeait Han Fei en les accusant de tous les
maux. Mais c’est surtout, dans « Les Cendres du temps », un
homme au soir de sa vie, rongé par le souvenir d’un amour
raté et les cendres qui en restent. La quête emblématique de
la femme rêvée remplace dans le film celle du manuel,
classique dans les histoires de wuxia.
2/ Huang
Yaoshi
(黃药师)
C’est le maître de l’Île aux
fleurs de pêchers (桃花岛),
surnommé l’ « Hérétique de l’Est » (Dōng Xié
东邪).
L’île est une sorte de retraite hors du monde, conçue comme
un labyrinthe inextricable. Huang Yaoshi est un expert en
arts martiaux, mais aussi un lettré d’une immense culture,
autant en littérature qu’en peinture et poésie classiques,
et un expert en astronomie, mathématiques et autres, dont
les plantes médicinales, d’où son nom. Il est le père de
Huang Rong, sa fille unique, qui lui est d’autant plus chère
que sa mère est morte en lui donnant naissance et qu’il ne
s’est pas remis de sa disparition.
Rien de tout cela ne
transparaît dans le personnage du film qui vient juste tous
les ans rendre visite à son ami Ouyang Feng pour entretenir
la mémoire de sa femme. Il est même dissocié de l’Île aux
fleurs de pêchers puisque c’est un autre homme qui cherche à
y revenir, pour voir les fleurs de pêchers une dernière fois
avant de devenir totalement aveugle. C’est comme si la
mémoire du passé était floue, ou comme si était flou le
souvenir que Wong Kar-wai a gardé de sa lecture du roman,
finissant par mélanger les personnages.
3/ Le troisième visiteur
est ce bretteur sur le point de devenir aveugle qui accepte
de lutter contre les bandits pour gagner la rémunération
promise par les paysans du village et gagner ainsi l’argent
nécessaire pour revenir chez lui une dernière fois voir les
fleurs de pêchers.
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Dernier combat pour aller voir
les fleurs de pêchers |
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Pour ce personnage menacé de
cécité, Wong Kar-wai s’est certainement inspiré du
personnage de
Ke Zhen'e (柯镇恶),
le chef des Sept Excentriques du Sud, qui a été
aveuglé lors d’un combat contre Mei Chaofeng (梅超风)
et Chen Xuanfeng (陈玄风),
deux anciens disciples de Huang Yaoshi qui ont fui après
avoir réussi à voler le deuxième volume du Manuel des Neuf
Yin et qui, n’arrivant pas à bien le comprendre car il leur
manque l’essentiel, en ont tiré des techniques corrompues
visant les organes internes, donc mortelles. Chen Xuanfeng
sera tué lors d’un combat ultérieur et Mei Chaofeng aveuglée
à son tour. Ke Zhen'e reste un expert redoutable malgré sa
cécité, habile en particulier dans le lancer de fléchettes
en se guidant à l’ouïe. Mei Chaofeng de même reste capable
de vaincre des adversaires éprouvés.
Dans l’œuvre de Jin Yong,
cependant, Ke Zhen’e apparaît comme l’incarnation des vertus
de droiture, de loyauté et d’intégrité morale, qui sont les
vertus fondamentales du wuxia. Sa cécité est certes
limitation physique, mais c’est aussi métaphore de clarté
morale, de vision sans compromis ni intérêt personnel. Il
représente la conviction que les infirmités et les handicaps
physiques peuvent être transcendés par la force spirituelle
et la détermination. Le rôle de Ke Zhen’e comme mentor de
Guo Jing est l’une des relations maître-disciple les plus
importantes dans le roman de Jin Yong, fondée sur
l’importance de l’éducation morale comme base de
l’enseignement des arts martiaux et du développement moral
du vrai héros. Ke Zhen’e est resté une figure iconique dans
la littérature de wuxia.
Dans le film, rien de tout
cela ne transparaît. La cécité annoncée devient vraiment
présage de handicap. La séquence du combat contre les
bandits est rendue dans des images colorées mais floues,
imprécises, comme si justement on les voyait à travers le
regard de cet homme qui perd la vue. L’image est en outre
doublée de l’étouffement du son ; émergent le bruit des
armes et des sabots des chevaux, comme plongeant le
combattant dans un brouillard sonore aussi bien que visuel.
4/ Le quatrième visiteur est
le mendiant Hong Qi
(洪七),
qui est calqué sur Hong Qigong (洪七公),
chef du formidable Clan des Mendiants (Gài
bāng丐帮)
dans le roman, surnommé « le Mendiant du Nord » (Běi
gài
北丐).
Il fait partie des « Cinq grands » qui ont participé au
tournoi du mont Huashan. Il a perdu un doigt, ce qui lui
vaut le surnom de « Mendiant divin aux neuf doigts » (jiúzhǐ
shéngài
九指神丐),
détail que l’on retrouve dans le film – il n’a cependant pas
perdu le doigt dans un combat comme dans le film, mais pour
se punir d’un excès de gloutonnerie. Il est une première
fois empoisonné par Ouyang Feng et en perd son énergie
interne, mais finit par la récupérer. Il affronte alors
Ouyang Feng lors d’une ultime rencontre au mont Huashan,
mais ils n’arrivent pas à se départager ; ils abandonnent et
meurent ensemble dans un immense éclat de rire en mettant
fin du même coup à leur querelle. Ils sont finalement
enterrés tous les deux côte à côte.
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Le mendiant Hong Qi
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5/
Murong Yan (慕容燕)
et son double Murong Yin (慕容嫣)
qui se présente comme sa sœur.
C’est le cinquième visiteur
qui vient demander vengeance, au début du film. Ce sont en
fait les deux faces d’un même personnage, une âme blessée
devenue schizophrène faute de parvenir à échapper à la
torture mentale que représente le douloureux souvenir de
l’amour perdu, celui de Ouyang Feng. L’amour impossible de
ce double personnage annonce le thème principal du film.
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Murong Yan |
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Ce double personnage est le
plus difficile à cerner, mais il en évoque trois dans le
roman :
- d’une part, il rappelle le
couple des deux anciens disciples de Huang Yaoshi, Mei
Chaofang et Chen Xuanfeng, surnommés « le Couple maléfique
du Vent noir » (Hēi Fēng Shuāng Shà
黑风双煞 ).
- d’autre part, on pense au
couple de jumeaux strictement identiques du Gang de la Paume
de fer (tiě zhǎng bāng
铁掌帮) :
l’un, redoutable et maléfique, Qiu Qianren (裘千仞),
et son frère Qiu Qianzhang (裘千丈)
qui n’a aucune valeur martiale mais se sert de sa
ressemblance avec son frère pour se faire passer pour lui et
berner ses adversaires.
- mais on peut aussi penser au
personnage même de Ouyang Feng, le « Poison de l’Ouest » qui
devient fou à la fin du roman après avoir été victime d’une
mauvaise interprétation du fameux Manuel des Neuf Yin – fou
mais d’autant plus dangereux. Dans un nouveau tournoi au
mont Hua, il arrive à vaincre les grands maîtres ses rivaux,
mais, ayant perdu la tête, il finit par se laisser
convaincre qu’il lui en reste encore un à combattre,
qui ? Ouyang Feng, lui dit Huang Rong. Pris de démence,
ayant oublié jusqu’à son nom, il entame son dernier combat,
contre son ombre projetée par le soleil sur le pan de
montagne devant lui. On peut voir là l’inspiration de la
scène du film où Murong Yin se bat contre son reflet dans
l’eau.
Cependant, les termes mêmes
utilisés dans le film par Murong Yin pour se présenter
offrent une autre piste : elle se présente comme « la
princesse du clan Murong ». Or il y a une princesse dans
le roman, c’est la fille de Gengis Khan, et justement elle a
été promise par son père à Guo Jing ; or il n’a pas envie de
l’épouser, étant amoureux de Huang Rong, mais il se sent
tenu par son engagement envers son père. Les deux jeunes
femmes apparaissent ainsi comme deux rivales irréductibles
dans la quête de l’amour du même homme.
Cependant, il faut noter ici
que les Murong étaient un clan d’origine xianbei (鲜卑),
les Xianbei étant considérés comme mongols : c’était la
famille royale du royaume de Yan (Yān guo
燕国)
fondé au 2e siècle, et dont le dernier avatar est
l’État du Yan du Nord détruit en 436 pendant la période dite
des Seize Royaumes (十六国).
Or, on trouve une double princesse dans l’histoire
mouvementée de ce royaume : Murong Jing (慕容婧),
princesse Chenling (中燕国陈零公主),
et sa sœur cadette Murong Ruo (慕容若),
toutes deux passées dans les annales comme « les deux
beautés des arts littéraires et martiaux » (wǔ wén shuāng
shū “武文双姝”).
On retrouve le caractère yan (燕)
dans le nom de Murong Yan dans le film….
Le film comme le roman est à
la croisée de l’histoire et de la fiction. Mais la fiction
prend largement le pas sur l’histoire dans le film et met
l’accent sur l’un des traits du roman qui a contribué à sa
popularité, mais totalement réécrit par Wong Kat-wai : les
histoires d’amours malheureuses qui déterminent le caractère
et le parcours des personnages.
d)
Histoires d’amours
malheureuses
Wong Kar Wai a construit son
film comme une partition mélancolique, les histoires d’amour
étant comme des variations sur le thème de l’amour perdu et
de la mémoire obsédante qui en reste. Ce sont les histoires
d’amour qui sont déterminantes, et c’est annoncé dès le
début : il est expliqué en voix off que Ouyang Feng s’est
retiré dans cette auberge dans le désert après le mariage de
la femme qu’il aimait avec son frère….
Différentes voix se font écho,
pour s’effacer dans le final fataliste énoncé par Ouyang
Feng. Les combats typiques des romans et films de wuxia
sont remplacés ici par les tourments des personnages
éternellement hantés par leur mémoire. Cette tonalité
mélancolique annonce celle qui sera développée dans les
films suivants de Wong Kar-wai, la parenté étant soulignée
par la reprise des mêmes acteurs, comme en écho.
C’est un thème récurrent déjà
dans le roman : tous les personnages sont hantés par le
souvenir d’un amour envolé, d’un amour douloureux, qui reste
comme le grand regret de leur existence, à commencer par
Ouyang Feng dont l’histoire d’amour est évoquée
plusieurs fois dans le roman. Jeune, il est tombé amoureux
de sa belle-sœur et en a eu un enfant ; pour ne pas ternir
l’image de la famille, il l’a adopté comme son neveu et lui
a appris les arts martiaux. C’est le personnage de Ouyáng Kè
(欧阳克),
personnage retors et lubrique, le mal personnifié, opposé à
Yang Jing, ses maîtres et amis. Dans le roman, la belle-sœur
n’apparaît pas ; dans le film, elle reproche à Ouyang Feng
de l’avoir abandonnée pour se consacrer corps et âmes aux
arts martiaux.
Même les plus valeureux
maîtres d’arts martiaux, dans le roman, sont hantés par une
ancienne histoire d’amour. C’est Huang Rong qui, dans un
moment de détresse, énonce ce thème à la fin du chapitre 32
:
“从前爹爹教我念了许多词,都是什么愁啦、恨啦。我只道他念着我那去世了的妈妈,因此尽爱念这些话。今日才知在这世上,欢喜快活原只一忽儿时光,愁苦烦恼才是一辈子的事。爹爹常说:‘世上无人不伤心!’…”
« Autrefois, Papa m’a appris
de nombreux poèmes lyriques, qui tous dégageaient un
sentiment de tristesse, d’infini regret. Je pensais que,
s’il les aimait tant, c’était peut-être parce qu’il avait
perdu maman. Maintenant je comprends ce qu’ils voulaient
dire : la joie et le bonheur sont l’affaire d’un instant, la
douleur et la détresse durent en revanche une vie entière.
Papa le disait souvent : personne en ce monde qui n’ait le
cœur blessé… »
On peut en donner trois
exemples dans le roman :
-
La tragique histoire d’amour
de Wang Chongyang (王重阳),
surnommé « le divin pouvoir du centre » (zhōng shéntōng
中神通),
fondateur de la secte Quanzhen, pour une autre figure
martiale, Lin Chaoying (林朝英),
aussi accomplie en arts martiaux que les « cinq grands »
mais restée dans l’ombre. Elle provoque Wang Chongyang en
duel, et le gagne ; mais il refuse de l’épouser, préférant
se faire moine et lutter contre les Jin. Ce rejet lui
inspirera les techniques d’arts martiaux de son école qui
accueillera les femmes refusées, parce que femmes, par la
secte Quanzhen. Ses disciples seront au centre de la suite
du roman, « Le retour des héros chasseurs d’aigles » (Shén
diāo xiá lǚ《神雕侠侣》).
- La double histoire d’amour
de Huang Yaoshi, tombé d’abord amoureux de la jeune Mei
Chaofeng (梅超风)
qu’il sauve des mains de la femme à laquelle elle a été
vendue. Il en fait sa disciple. Mais il en est secrètement
amoureux, en secret pour ne pas déchoir. Ce qui nous vaut
dans le roman des citations de superbes poèmes de Ouyang Xiu
(欧阳脩),
poète de la période des Song du Nord (11e
siècle), célèbre pour ses ouvrages historiques mais aussi
pour ses poèmes lyriques (cí
词).
Dans le roman, son histoire est contée au chapitre 10
(Fumées du passé
往事如烟),
par son principal disciple qui cite l’un des poèmes qu’il a
été amené à calligraphier : « En maîtrisant le vent et les
vagues » (Ding
fengbo《定风波》).
Poème qui chante la beauté éphémère du printemps et le
regret du temps qui passe.
Huang Yaoshi a eu ensuite un
autre amour dévastateur : son épouse Feng Heng (馮衡),
morte en donnant naissance à leur fille Huang Rong, après
s’être épuisée à transcrire le Manuel des neuf Yin appris
par cœur à la mort de Wang Chongyang… Un perte si
douloureuse qu’elle revient constamment dans ses pensées et
explique la véritable dévotion qu’il a pour sa fille, au
point de s’opposer à son mariage avec Guo Jing dont il
n’apprécie pas le caractère et encore moins l’inculture.
- Mais on pourrait citer aussi
l’amour de jeunesse de Zhou Bótong (周伯通),
frère juré de Wang Chongyang qu’il a accompagné dans le
passé au royaume de Dali (大理国),
pour rendre visite à Duan Zhìxing (段智兴),
dit « l’Empereur du Sud », l’un des « Cing Grands ». En se
promenant dans le palais pendant que son frère juré discute
avec Duan Zhixing, il rencontre la Concubine Liu (Liú Guìfēi
刘贵妃),
ou Yīnggū (瑛姑),
qui était un génie mathématique et pratiquait les arts
martiaux en secret. Impressionné par son talent, il lui
enseigne quelques techniques d’acupunture ; de fil en
aiguille il en tombe amoureux, et la concubine se retrouve
enceinte. Magnanime, Duan Zhixing ne s’en offusque pas et
offre d’arranger leur mariage en légitimant l’enfant par la
même occasion. Mais Zhou Botong refuse ce lien et part.
L’enfant mourra sans qu’il le sauve. Des années plus tard,
les blessures sont toujours aussi vives : Duan Zhixing s’est
fait moine et s’est retiré dans un temple isolé loin de
tout. L’ancienne concubine retrouve ses traces et tente de
se venger, partagée entre des sentiments conflictuels
(l’histoire est contée en flashback au chapitre 31 : le
mouchoir aux canards mandarins
yuānyāng jǐnpà
鸳鸯锦帕).
On trouve d’ailleurs un écho
de l’enfant de la concubine Liu dans « Les Cendres du
temps » : à la fin, quand la femme de Huang Yaoshi évoque
l’enfant qu’elle a eu.
On retrouve ainsi chez Jin
Yong le concept de qíng (情),
la force de l’émotion, ce qing que la période Ming a
élevé au pinacle, sous l’influence exercée par le « Pavillon
aux pivoines » (Mudanting《牡丹亭》)
où il est opposé à l’emprise sclérosante du lǐ (理)
comme principe d’ordre, à commencer par l’ordre familial,
menant à l’ordre social. Dans le film, le qíng (情)
est même force toute puissante de l’amour qui représente le
thème dominant, comme l’explique la femme du frère, dans le
long monologue interprété par Maggie Cheung à la fin du
film : j’ai cru que j’avais gagné, mais en fait c’est moi la
perdante : j’ai passé toute ma vie séparée de l’homme que
j’aimais.
« Les Cendres du
temps » est ainsi un film elliptique construit sur des
bribes de souvenirs du roman de Jin Yong, selon les thèmes
récurrents du cinéma de Wong Kar-wai : poids du passé et de
sa mémoire, impossibilité de l’oubli, fatalité du malheur
dans les rapports amoureux, solitude. Le film est donc
parfaitement intégré dans ce cinéma, mais il est aussi un
jeu sur la tradition typiquement hongkongaise du film de
wuxia, en y ajoutant des éléments postmodernistes, pour
finalement dégager une tonalité qui s’intègre aussi dans la
culture de Hong Kong à la veille de la Rétrocession.
III. Un wuxiapian
postmoderniste empreint de l’air du temps
1. Un wuxiapian
en écho à King Hu et Chang
Cheh
Outre l’inspiration
littéraire, on trouve dans « Les Cendres du temps » un
rappel des films de wuxia qui ont renouvelé le genre
à Hong Kong dans les années 1960, sous l’égide de deux
réalisateurs à l’esthétique opposée :
King Hu (胡金铨)
et
Chang Cheh (张彻),
avec toutes les réminiscences de culture classique, et
d’opéra, qui abondent dans ces films, surtout ceux de King
Hu.
a)
King Hu : thèmes et variations
De même que Jin Yong marque le
renouveau de la littérature de wuxia à Hong Kong dans
les années 1950, King Hu y a lancé dix ans plus tard le
renouveau du film de wuxia avec le grand classique de
1966 « L’Hirondelle
d’or »
(《大醉侠》)
qui était une véritable révolution dans le genre.
Et justement, on trouve dans
« Les Cendres du temps » des échos de ce grand classique, à
commencer par les personnages. Le héros est un « mendiant
ivre » (jiǔgài
酒丐)
tiré d’un opéra éponyme. On trouve là un écho du mendiant de
Jin Yong repris par Wong Kar-wai. On a même dans le film un
bande de petits mendiants qui semblent un clan des mendiants
en miniature.
L’opéra est une histoire de
femme enlevée par des brigands et emprisonnée dans leur
repaire en montagne que le mendiant va devoir sauver….dont
King Hu n’a rien gardé, en resserrant son scénario autour de
trois personnages :
- D’un côté, le fils d’un
général, Zhang Buqing (张步青),
capturé par une bande de brigands pour être échangé contre
le chef de la bande, et de l’autre sa sœur, Zhang Xiyan (张熙燕),
surnommé Hirondelle d’or (Jīn
Yanzi金燕子),
envoyée pour sauver son frère. Formée aux arts martiaux
depuis l’enfance, c’est une adversaire redoutable. La
première rencontre, dans une auberge, tourne au bain de sang
à son avantage.
- Le troisième personnage est un
mendiant du nom de Fan Dabei (范大悲),
surnommé « le chat ivre » (zuì māo
醉猫) pour
son amour de la bouteille. Il aide Jin Yanzi à éviter d’être
elle-même enlevée et la renseigne – par une habile
chanson-puzzle - sur l’endroit où se sont réfugiés les
bandits : un monastère bouddhique. Déguisée en femme venant
prier, l’Hirondelle d’or pénètre dans le temple et affronte
l’homme qui a pris son frère en otage, mais elle est blessée
par une flèche empoisonnée et s’échappe de justesse. Elle
est sauvée par Fan Dabei qui lui révèle qu’il est en fait un
maître d’arts martiaux… Quant au monastère il est dirigé par
un moine pervers également maître redouté d’arts martiaux,
mais allié avec les bandits. Or il a le même maître que Fan
Dabei…
On a donc ici le même nœud
d’allégeances conflictuelles que dans le Shuihuzhuan
et dans les romans de Jin Yong, la grande innovation de King
Hu étant le personnage féminin de l’
Hirondelle d’or, qui renvoie à celui de Nie Yinniang dans le
chuanqi des Tang. King Hu introduit en outre dans le
film des scènes qui vont devenir des éléments récurrents des
films de wuxia à venir, dont deux essentielles : le
combat dans le monastère et la scène de l’auberge. L’auberge
en plein désert en particulier va devenir lieu emblématique
dans les films de wuxia, à commencer par le film
suivant de King Hu, « Dragon
Gate Inn » (《龙门客栈》),
sorti en 1967 : monde plus ou moins clos, aux confins du
désert, où se croisent et s’affrontent des personnages de
tous bords et toutes origines, image du jianghu (江湖), le
« maquis des fleuves et des lacs », en retrait du monde,
dont le modèle est celui du Liangshan du
Shuihuzhuan.
b)
Chang Cheh : échos et clins d’œil
Chang Cheh a été, comme King
Hu, déterminant dans la révolution des films de wuxia
à Hong Kong dans la deuxième moitié des années 1960, mais, à
l’opposé des héroïnes martiales de King Hu remontant aux
chuanqi des Tang, il met l’accent sur les valeurs
masculines – et violentes - des héros de la tradition
héritée du roman « Au bord de l’eau » (《水浒传》)
dont il a d’ailleurs réalisé une adaptation en trois volets
sortis en 1977, 1978 et 1981.
On trouve dans « Les Cendres
du temps » un écho du film de Chang Cheh « The One-Armed
Swordsman » (《独臂刀》) qui
fut son premier grand succès, en 1967. Et ce combattant
manchot est inspiré d’un personnage secondaire du roman de
Jin Yong : c’est
Hou Tonghai (侯通海),
surnommé « le dragon à trois têtes » ( sān tóu
jiāo
三头蛟),
membre d’une organisation
mafieuse faisant du piratage sur le réseau fluvial dans la
région du fleuve Jaune et passée au service des Jin. Hou
Tonghai est l’un des cinq suppôts du prince Jin Wanyan
Honglie (完顏洪烈).
Il perd un bras au cours d’un combat mémorable au village du
Clan du Bœuf (牛家村).
Wong Kar-wai a donc bien fait
une relecture du genre du wuxia, mais, ce faisant, il
a aussi réalisé l’un de ses films les plus personnels, dans
la série de ses histoires d’amours impossibles. Et cela
commence par une vision originale du temps et de la mémoire.
Le critique Tony Rayns a qualifié Wong Kar-wai de « poète du
temps ».
2. Vision
originale du temps et de la mémoire
Lorsque
Huang Yaoshi boit le vin de l’oubli, il dit à Ouyang Feng :
« Si je pouvais oublier le passé, chaque jour serait un
nouveau commencement » – remarque qui rappelle le début du
deuxième des chapitres intérieurs du
Zhuangzi,
intitulé (Qí
wù lun
齐物论)
que l’on pourrait traduire par « Discours sur l’identité des
choses » : un homme assis, regardant le ciel en poussant des
soupirs, « comme si son âme avait quitté son corps »,
réduisant son corps « à un arbre desséché » et son esprit à
« des cendres mortes » ; à son serviteur lui demandant la
raison d’un pareil état, il répond : « Je m’étais oublié. »
Il avait perdu la conscience du monde extérieur.
C’est un peu ce
que recherche Huang Yaoshi : la mémoire est la source de
tous les problèmes, dit le narrateur, s’en dégager est se
libérer des tourments qu’elle inflige. Finalement ne reste
plus dans son souvenir que celui de la « fleur de pêcher »,
et il devient véritablement le « Maître de l’Île aux fleurs
de pêchers ». En même temps, leur floraison est rapide et
éphémère, ce qui renvoie au maître zen Dōgen selon lequel la
conscience de l’impermanence des choses est inséparable de
la reconnaissance de l’intemporalité de chaque instant, ce
qu’il a lui-même illustré dans un poème liant cette
intemporalité au caractère éphémère de la fleur de pêcher.
La majeure partie
du film est l’histoire d’existences marquées par la
souffrance née d’un amour malheureux, jusqu’à ce que, vers
la fin du film, Ouyang Feng commence à accepter la perte de
la femme qu’il aimait, et qui est morte : l’acceptation de
sa perte transforme la mémoire, qui passe d’une sorte de
malédiction à une forme de rédemption et de salut. La
mémoire n’est plus souffrance de ce qu’il a perdu comme il
le dit lui-même : « Quand on a perdu quelque chose, la seule
chose à laquelle on puisse se raccrocher, c’est la
mémoire. » Ce que je rapprocherais de ce Souvenir Pieux
rapporté par Marguerite Yourcenar : « Il ne faut pas pleurer
parce que cela n’est plus, il faut sourire parce que cela a
été. »
Contrairement à
la réponse donnée par le bouddhisme, la fin de la souffrance
n’est pas dans la fin du désir ; l’amour subsiste dans la
mémoire et permet ainsi de transcender la douleur de la
perte. La réalité de l’être procède du souvenir, de la
mémoire déployant les motifs du souvenir. C’est la mémoire
qui a le pouvoir de réduire le temps en cendres,
et de briser par là-même la répétition dont parlait Ackbar
Abbas.
3. Un film qui
s’inscrit dans l’histoire de Hong Kong et de son cinéma
« Les Cendres du
temps » est un film qui frappe par ses qualités visuelles,
encore amplifiées dans la version redux : la couleur,
la lumière et toute la photographie (signée Christopher
Doyle). La scène où Murong Yin/Yan fait surgir des gerbes
d’eau au fil de son épée, le jeu des reflets de la cage
d’oiseau sur les visages, l’image de Carina Lau avec son
cheval dans un tableau féérique d’eau et de brouillard, le
flou de la chorégraphie des combats signée Sammo Hung,
filmée au ralenti… On a parlé d’ « esthétique-fiction » au
sens où c’est l’image, dans son esthétisme postmoderniste,
presque baroque, qui porte le sens et en définit
l’atmosphère.
C’est une
atmosphère de solitude, de mélancolie frisant l’anxiété, de
lutte entre la mémoire et l’oubli. Or c’est l’atmosphère de
Hong Kong à la veille de
la Rétrocession,
promise pour 1997 lors de la Déclaration sino-britannique de
1984 C’est aussi une période de rapide changement dans le
paysage urbain, dans une ville qui ne s’était pas préoccupée
de son histoire jusque-là et qui se retrouvait avec un
présent sans histoire et un futur incertain – la seule
certitude étant que, pour des gens venus d’un Continent
dévasté par la pauvreté et la crise politique, il n’était
plus question de pouvoir revenir à ses racines. Hong Kong
avait été une résidence temporaire, elle était devenue lieu
d’élection dont il fallait entretenir la mémoire du passé.
On peut
considérer comme emblématique la scène à la fin des
« Cendres du temps », quand Ouyang Feng brûle son auberge et
quitte le désert. Le travail sur la mémoire (de Hong Kong)
se poursuivra avec les films suivants de Wong Kar-wai.
Hong Kong, en
1994, était un lieu de transition dans le temps, hors
chronologie, comme l’a dit Nancy Blake, « a transient space
in a time out of chronology, an exception to history ».
Mais la métaphore politique existait déjà dans le roman
de Jin Yong, dans toute son œuvre d’ailleurs : ses
personnages sont partagés entre le désir de défendre la
patrie contre les envahisseurs du nord et celui de fuir vers
le sud et d’y refaire leur vie, comme l’empereur des Song à
Lin’an.
Note 1 :
les interprètes
- Ouyang Feng
Leslie Cheung
- Huang
Yaoshi Tony Leung Ka-fai
- Murong Yan/Yin
Brigitte Lin
- Le guerrier
aveugle Tony Leung Chiu-wai
- Le mendiant
Hong Qi Jacky Cheung
- la belle-sœur
Maggie Cheung
- la jeune
paysanne Charlie Yeung
- Fleur de
pêcher Carina Lau
| |

Maggie
Cheung à la fin du film |
|
Dans les jeux de références
croisées et clins d’œil, signalons encore que le remake du
« Dragon Gate Inn » de King Hu réalisé par Raymond Lee et
produit par
Tsui Hark (徐克)
en 1992, « New Dragon Gate Inn » (《新龙门客栈》),
est interprété par trois des principaux acteurs et actrices
des « Cendres du temps » : Brigitte Lin, Maggie Cheung et
Tony Leung Ka-fai.
| |

La photographie de Christopher
Doyle |
|
Note 2 :
adaptations préalables du roman de Jin Yong
Avant « Les
Cendres du temps », on peut noter plusieurs films et séries
télévisées adaptés du même roman de Jin Yong.
·
Films
- 1958/1959 :
Story of the Vulture Conqueror, film cantonais en deux
parties produit par la Emei Film Comp.
Réalisé par Wu Pang (Hu Peng
胡鵬),
avec Cho Tat-wah dans le rôle de Guo Jing.
-
1977/1978/1981 : The Brave Archer, film en trois parties
produit par la Shaw Brothers.
Réalisé par Chang Cheh
(张彻),
avec (Alexander) Cheung Fu-sheng (張富聲),
Tien Niu (恬妞)
dans le rôle de Huang Rong, Ti Lung dans celui de Duan
Zhixing et Kara Hui dans le rôle de Mu Nianci.
- 1993 The Eagle
Shooting Heroes (射鵰英雄傳之東成西就),
comédie cantonaise parodique du genre mo lei tau (無厘頭/无厘头),
c’est-à-dire sans queue ni tête, sortie le 5 février 1993.
Réalisée par le spécialiste du genre, Jeffrey Lau (劉鎮偉),
comme comédie de fin d’année, avec les mêmes acteurs, pour
aider Wong Kar-wai à boucler le budget des « Cendres du
temps » qui avait explosé.
Le film est d’un
burlesque achevé, avec une musique piochant dans les tubes
classiques comme l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini,
« L’amour est un oiseau rebelle » de la Carmen de Bizet ou
encore la « Danse des petits cygnes » du Lac des cygnes de
Tchaïkovski. Mais il a renfloué les caisses de Wong Kar-wai.
·
Séries télévisées adaptées du
roman et de sa suite
1976 The Legend of the Condor Heroes
(1976)
CTV (HK)
1983 The
Legend
of the Condor Heroes
(1983) TVB (HK), 59 épisodes.
1988 The Legend of the Condor Heroes
(1988) CTV (Taiwan)
1992 Rage
and Passion《中神通王重陽》(L’histoire
de Wang Chongyang), TVB (HK), 20 épisodes.
Adapté du roman
et de sa suite, « le Retour des héros chasseurs d’aigles ».
1993 The
Mystery of the Condor Hero《射雕英雄传之九阴真经》(l’histoire
de Huang Yaoshi et du Manuel des Neuf Yin). TVB, 20
épisodes.
1994 The Legend of the Condor Heroes
(1994),
TVB (HK), 35 épisodes.
The Condor Heroes
Return
《射鵰英雄傳之南帝北丐》(L’empereur
du sud et le mendiant du nord) TVB (HK), 20 épisodes.
Note 3 :
l’autre wuxiapian de Wong Kar-wai
Sorti en 2013, « The
Grandmaster »
(《一代宗师》)
est à comparer avec « Les Cendres du temps » : même manière
elliptique de traiter l’image, et l’acteur Tony Leung
Chiu-wai dans le rôle de Yip Man.
Au départ, le film était conçu comme une sorte de légende
dorée du personnage de Yip Man (“叶问传奇”) pour
évoluer vers une réflexion et des recherches élargies sur le
monde des arts martiaux, ses codes et ses valeurs.
Mais les films sur Yip Man se sont multipliés après 2008 :
deux de Wilson Yip, deux de Yerman Yau (« Yip Man, A Legend
is born » (《叶问前传》)
et « The Final Fight » (《叶问:终极一战》)
en 2010 et 2013.
Wong Kar-wai a
fini par faire un film qui n’est plus seulement sur Yip Man,
mais une réflexion plus vaste sur les arts martiaux dans
leur ensemble, comme de valeurs et de modes de pensée.
C’est un film sur
la transmission d’une culture, d’un héritage, qui
implique souvent un exil, comme celui de Yip Man à Hong
Kong, rappelant celui de Wong Kar-wai lui-même. C’est un
hommage à la culture des arts martiaux.
Mais c’est aussi,
et surtout, une histoire de solitude et d’amour
impossible. Tout le dernier quart du film est imbu d’un
sentiment de solitude et d’infinie tristesse qui fait de ce
film le pendant de beaucoup des films précédents de Wong
Kar-wai, des « Cendres
du Temps » à « In the Mood for Love ». Le Yip Man de Tony
Leung est un double du Chow Mo-wan que l’acteur interprétait
dans « In the Mood for Love », mais aussi de Ouyang Feng.
Du point de vue
esthétique, les images elliptiques de Philippe Le Sourd vont
encore plus loin dans la splendeur visuelle que
celles de Christopher Doyle, le travail en grande partie de
nuit, sur le mouvement et le décor, leur donnant une qualité
fantastique.
Mais le film est
tellement elliptique qu’il en est difficile à comprendre,
surtout réduit de moitié pour les besoins de la diffusion en
salle. Il mériterait d’être vu dans la totalité de ses
quatre heures originales, en le mettant en parallèle avec
les « Cendres du Temps ».
Brigitte Duzan,
Présentation le 7 novembre 2025 dans le cadre du
programme littérature et cinéma chinois
2025-2026 de l’ENS.
Révisé et
complété le 09.11.2025.
Le moine Faxian (法显)
y est passé lors de son voyage vers l’Inde
(395-414). Le site a été visité et étudié par
différents explorateurs au 19e s et au
début du 20e., dont Sven Hedin et Aurel
Stein, et par les Français dont Pelliot (voir le
fonds Pelliot du musée Guimet :
https://guimet-photo-pelliot.fr/essais/essai_1.php.)
Une vision du temps qui est à rapprocher de celle de
Deleuze qui prend comme axiome la notion qu'il n'y a
pas d'autre temps que le présent, qui contient le
passé et le futur. On pourrait analyser le film de
Wong Kar-wai à partir du concept de répétition de
Deleuze, sur trois niveaux de temps différents, au
sein desquels la répétition se produit (Différence
et répétition, PUF, 1968). C’est en ce sens que l’on
peut parler d’un cinéma intemporel : un cinéma qui
ne connaît que le présent où est inscrit le passé
(et le futur).
C’est en ce sens aussi
que ce cinéma ne peut être qu’inachevé…
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