par Brigitte Duzan, 2 février 2020, actualisé 17 août 2026
Zhai Yixiang
Réalisateur et scénariste né en janvier 1987 à Xuzhou, dans
le Jiangsu, Zhai Yixiang est diplômé de l’Institut des
Beaux-Arts du Sud-Ouest (西南大学美术学院),
dans la municipalité de Chongqing.
Premiers films
Il a
réalisé un premier court métrage en 2010, « 26° » (《二十六度》),
puis un « faux » documentaire (伪纪录片)
en 2013 : « Le fils quitte Pékin pour aller aux Etats-Unis »
(《儿子离开北京去美国》).
Il a ensuite réalisé son premier long métrage en
2015, « This Worldy Life » (Huan su
《还俗》),
qui a été l’un des premiers films produits par la
société de production Blackfin.
Le film a remporté le prix de la meilleure
contribution artistique lors de la 9ème
édition du
festival FIRST de Xining.
This Worldly Life
2019 : Mosaic Portrait
Sorti
en 2019, le deuxième long métrage de Zhai Yixiang a été à
nouveau produit par Blackfin : c’est « Mosaic Portrait »
(《马赛克少女》)
qui a été sélectionné au festival de Karlovy Vary et primé
au festival de Marrakech.
Mosaic Portrait
Le
film est inspiré d’une histoire vraie. Une jeune lycéenne
enceinte accuse l’un de ses professeurs d’être le père,
déclenchant enquêtes, aveux et rumeurs, dans une tempête
médiatique où la vérité disparaît derrière une « mosaïque »
de points de vue divergents : le père, un travailleur
migrant souvent absent, veut faire la lumière sur le
responsable, les autorités de l’école cherchent à étouffer
l’affaire et à couvrir leur professeur, lui-même père d’une
petite fille, et un journaliste venu couvrir l’affaire tente
de trouver des témoins désireux de parler. Mais c’est le mur
du silence.
Pour
que les tests ADN soient plus concluants, il est décidé de
laisser la grossesse aller jusqu’à son terme. Mais Xu Ying
elle-même n’est jamais consultée et reste comme indifférente
aux événements. Finalement la police trouve un homme qui
passe aux aveux mais on ne saura jamais qui est
véritablement le père du bébé, dont on ne parle d’ailleurs
absolument pas. Celle qui intéresse le réalisateur, c’est la
jeune Xu Ying, cloîtrée dans sa solitude et son mutisme.
L’histoire se déroule dans un village noyé dans la brume
[1],
magnifiée par la photo du chef opérateur
Wang Weihua (王维华) ;
Xu Ying a la vue qui baisse et la trahit, les tests ADN
restent ambigus : on nage dans le brouillard à tous points
de vue. Xu Ying reste une énigme ; le mystère n’est pas
tellement le père présomptif, mais bien plutôt cette jeune
adolescente qui bouscule les cadres et les règles d’une
société où il n’y a guère de place pour la différence.
Portrait dans la brume
A la
fin, le film fait un saut en ville où Xu Ying semble trouver
la paix dans une institution pour jeunes à problèmes. Elle
partage une chambre avec une camarade du même âge à laquelle
elle raconte l’histoire des aveugles et de l’éléphant qui
forme le thème du film : chacun perçoit une partie de
l’animal, ce qu’il peut percevoir par le toucher, sans
parvenir à se faire une idée d’ensemble. C’est l’impression
que les autres se font de Ying et que nous renvoie le film :
impression parcellaire, incapable de rendre la réalité
confuse du personnage.
En ce sens, sur un sujet similaire, le film se
rapproche du
« Egg
and Stone » (《鸡蛋和石头》)
de la réalisatrice hunanaise
Huang Ji (黄骥),
mais en abordant le sujet sous un autre angle.
Malgré quelques images oniriques qui rompent la
cohérence narrative, « Mosaic Portrait » laisse bien
augurer de l’avenir de Zhai Yixiang.
Trailer 1
Trailer 2, du festival de Karlovy-Vary (2020)
2024 : Reflections in the Lake
Pour
son 3e long métrage, Zhai Yixiang a choisi
d’adapter une novella de l’écrivain Cao
Kou (曹寇)
initialement écrite en 2004 pour la revue de Hangzhou
Xihu (《西湖》),
c’est-à-dire « Le lac de l’ouest », et alors publiée sous le
titre « Nouvelle mort » (《新死》).
Elle a ensuite été révisée et publiée sous le titre
« Réflexions sur les eaux du lac » dans le recueil de trois
novellas publié par Cao Kou en 2017, « Au chef-lieu du
district » (《在县城》).
Le film est sorti sous le titre « Reflections in the Lake »
(Shijian lüguan
《时间旅馆》),
le titre anglais reprenant le titre de 2017 de la novella.
Reflections in the Lake
Dans le récit de Cao Kou, le personnage principal Li Tang
(李唐), devenu écrivain, rencontre par hasard son ancienne
professeure de collège, Gao Li (高丽). Cette
rencontre est l’occasion pour eux de remonter le cours du
temps en tentant de démêler les fils de leur relation, aussi
évanescents que des reflets dans l’eau.
Dans
le film, Gao Li est rédactrice publicitaire à Hangzhou, et
Li Tang un jeune écrivain de Nankin qui a été son amant –
les rôles étant interprétés par l’actrice Wang Jiajia (王佳佳)
et l’acteur Zhang Benyu (张本煜).
S’étant rencontrés dans le cadre d’une réunion d’écrivains à
Nankin, ils ont pendant trois jours l’occasion d’évoquer en
tête à tête des souvenirs de leur passé, avant d’aller faire
un tour en bateau sur le lac Xuanwu (玄武湖)[2]
le dernier soir. C’est une confrontation où se devinent les
regrets accumulés au cours du temps. C’est le sens du titre
chinois du film : l’hôtel du temps, ou hôtel du temps passé,
avec ses résonnances proustiennes. Mais c’est aussi le film
de l’indicible au sens chinois : ce qui ne peut être dit (“说不出口”的电影).
Wang Jiajia et Zhang Benyu dans « Reflections in the
Lake »
Le film
de Zhai Yixiang tranche sur les films usuels construits sur
une thématique semblable de retrouvailles d’anciens amants,
mais traitant des émotions de personnages plus jeunes, et
souvent sur le thème de la réconciliation. Il est aussi
différent de la novella – d’ailleurs Cao Kou a dit ne pas
avoir reconnu son récit quand il a vu le film
[3].
Zhai Yixiang a joué sur l’interaction entre émotions et
mémoire, mais le film se termine en outre sur une coda qui a
le caractère d’une pièce-dans-la-pièce au théâtre et qui
mêle habilement fiction et réalité. On peut donc voir dans
le film une réflexion sur la novella.
« Reflections in the Lake » est sorti en Chine le 20 mars
2026 après avoir été projeté au 8e festival
international de Pingyao en septembre 2024 et au 15e
festival international de Pékin en avril 2025.
[1]
Le film a été tourné à Guiyang, non loin de
Shenzhen.
[2]
Le lac Xuanwu est pour Nankin
l’équivalent du lac de l’Ouest pour Hangzhou.
[3]Ce qui ne
veut pas dire qu’il n’a pas aimé le film, comme il
l’a dit lors de la présentation du film en
avant-première à Shanghai :
il a
beaucoup aimé la manière qu’a le réalisateur
d’exprimer tout l’inexprimable des émotions des
Chinois – ils tournent indéfiniment autour du pot.
En ce sens, a-t-il dit, le film de Zhang Yixiang lui
a rappelé les films de Hong Sang-soo, mais avec en
plus le sentiment d’humidité typique du Jiangsu (“更有南方的潮湿感”).