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 « Le rire de madame Lin », superbe film de Zhang Tao sur la dignité dans la vieillesse

par Brigitte Duzan, 23 décembre 2017

 

Né dans le Shandong, Zhang Tao est à la fois réalisateur, scénariste, directeur de la photo et monteur.

 

Il est passionné de cinéma depuis l’enfance : sa mère l’emmenait voir les films qui étaient donnés en plein air, dans leur village.

 

Son père était mineur, et, quand il a eu huit ans, la famille est allée vivre dans la ville où il travaillait. Et là, il y avait un ciné-club pour les mineurs. Adolescent, il a voulu faire

 

Zhang Tao

des études de cinéma, mais ses parents s’y sont opposés. Il a donc fait des études de droit, puis a travaillé comme fonctionnaire dans un village. Ce n’est qu’à l’âge de 33 ans qu’il a décidé de suivre son penchant pour le cinéma, et il est entré à l’Institut d’art dramatique de Pékin. Il a surtout étudié la théorie, puis il a réalisé un court métrage de fin d’étude.

  

Le rire de madame Lin

 

« Le rire de madame Lin » (《喜丧》) est son premier film, et il a mis dix ans à le réaliser. Sélectionné en 2017 dans le cadre du programme de l’ACID (l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) à Cannes, présenté au festival des Trois-Continents à Nantes, le film sort le 27 décembre 2017 sur les écrans français et on lui souhaite le succès qu’il mérite : c’est un superbe film, aussi subtil qu’émouvant et profond.

 

Madame Lin est une de ces vieilles paysannes qui ont passé leur vie à travailler et élever une flopée d’enfants, et qui, une fois si âgées qu’elles ne peuvent plus se suffire seules, n’ont soudain plus personne sur qui pouvoir s’appuyer pour finir paisiblement leurs jours. C’est un drame récurrent en Chine aujourd’hui, comme ailleurs, mais il est plus nouveau qu’ailleurs en Chine où sont encore assez récentes les mutations des modes de vie qui vident les campagnes et séparent les

parents âgés de leurs enfants confrontés à des difficultés croissantes : leurs petits commerces ou leurs fermes ne leur permettent en effet plus de vivre comme autrefois ; quant à la génération des petits enfants, ils partent travailler ailleurs, ou du moins tenter de le faire.

 

Personne ne peut plus s’occuper des vieillards qui ne peuvent plus rester seuls, comme madame Lin. La solution serait de les confier à des maisons de retraite, mais celles-ci n’ont pas de places disponibles, les listes d’attente sont longues, il faut attendre la mort d’un pensionnaire pour prendre sa place, comme le montre crûment le film Alors, en attendant, madame Lin fait le tour des maisons de ses enfants, et se trouve de trop partout. Et elle rit,

 

Madame Lin

nerveusement, comme d’autres se mettent à pleurer.

  

D’une maison à l’autre

 

Zhang Tao a filmé avec un réalisme proche du documentaire ce film qui est pourtant une fiction, mais une fiction d’une étonnante subtilité dans les dialogues, les silences, les allusions. En fait, a-t-il expliqué, il a tourné le film pour faire un portrait de sa grand-mère et lui rendre hommage : elle s’est suicidée à l’âge de 96 ans, usée par la vie, et il s’est rendu compte,

dit-il, qu’il ne la connaissait pas. Tout le monde, en fait, dans la famille est bousculé par l’évolution rapide de la vie, et les enfants sont tout aussi perturbés. L’un des enfants, dans le film, vole un scooter pour tenter d’aller retrouver son père en ville…

 

Zhang Tao est revenu dans son village et a tourné avec les membres de sa famille. Le film est en grande partie autobiographique, avec des souvenirs remontant à son enfance.

 

« La grand-mère, personnage principal de ce film, représente la Chine ancienne et ses traditions. Devenue encombrante aux yeux de ses enfants, elle cristallise leurs frustrations et sert d’exutoire à l’injustice sociale qu’ils ressentent. J’ai donc écrit ce rôle en me basant sur l’histoire de ma grand-mère qui, veuve à 36 ans, a toujours refusé de se remarier pour élever ses enfants [elle en avait six et le dernier avait neuf mois quand son mari est mort].

 

La ferme du fils

Elle leur a sacrifié sa vie. Comme ma grand-mère, la vieille dame du film a vécu les mutations de la Chine, l’érosion des traditions au profit d’un individualisme exacerbé. Ces femmes sont la mémoire de la Chine, les dépositaires de ses traditions et les témoins directs de sont histoire contemporaine. Pourtant, leur sort commun est de mourir dans la misère et la solitude. Madame Lin est pleine d’amour pour sa famille, mais elle se sent de trop chez chacun de ses enfants. Elle ne leur reproche rien…

 

Chacun des membres de la famille représente un aspect de l’envers du boom économique : paysans appauvris, petits commerçants qui voient fondre les économies d’une vie, enfants abandonnés par des parents partis tenter leur chance en ville. Ils peuvent apparaître odieux et ingrats, mais en fait ils pâtissent de ce nouveau monde libéral et individualiste. La plupart ont grandi avant l’ouverture au capitalisme, et la manière dont ils traitent cette vieille femme n’est que l’expression de leur désarroi, de la rancœur et de la colère que suscite en eux ce monde qu’ils ne comprennent pas.

 

Des acteurs, fussent-ils les meilleurs, n’auraient pas pu jouer le rôle de ces paysans aussi bien que ces paysans eux-mêmes. Aucun chef décorateur ne pouvait rendre compte de l’environnement où ils vivent aussi bien que la réalité même de ces murs défraîchis, de ces froides basses-cours et de ces arrière-boutiques. Les fissures des murs comme les rides du visage de la vieille dame sont réelles, elles témoignent du passage parfois cruel du temps. Mon travail de mise en scène a consisté à faire voir et ressentir cette réalité. J’ai voulu capter le parler si particulier de ces paysans, le chant du coq le matin, les percussions du tambour, le grésillement des radios, et aussi retrouver la lumière brumeuse de l’hiver de la province du Shandong, l’égouttement de l’eau le long des murs, et la démarche d’une femme qui a travaillé la terre toute sa vie. Plus que ne le ferait un documentaire, il s’agit avec cette histoire, de raconter des conflits et des drames familiaux universels : ce que chacun rencontre quand il faut s’occuper de ses vieux parents, l’ingratitude des enfants devenus adultes, l’incommunicabilité entre parents et enfants. » [1]

 

Repas familial

 

Le film est dur, sans aménités, mais se termine sur une séquence pleine d’humour qui apporte une note caustique à ce qui précède, comme pour détendre l’atmosphère et faire sourire les spectateurs pour éviter de les faire pleurer.

 

Le film est d’une beauté austère et la caméra de Zhang Tao sait s’attarder sur les détails des visages et des attitudes quotidiennes de chacun avec le plus grand naturel.

  

Wong Kar-wai a rapproché Zhang Tao du grand Ozu, et c’est justice.

 

« En 1953, le cinéaste japonais Yasujiro Ozu réalisait « Le Voyage à Tokyo » et montrait l’extrême dignité d’un père. En 2017, un jeune réalisateur chinois semble répondre au maître en nous montrant la grandeur d’une mère chinoise dont la force mérite le plus profond respect. »

 

Un instant rare de chaleur humaine

 

Il faut encore féliciter le producteur Vincent Wang (de la société de production House on Fire) pour avoir permis à Zhang Tao d’achever son film dans les meilleures conditions, avec les meilleurs spécialistes, en matière de son, en particulier [2].

 

Bande annonce

 

Quant à Zhang Tao, il a déclaré préparer son second film, qui serait une étude de la même famille, mais sous un angle différent. Et ce qui l’intéresse, en l’occurrence, c’est peut-être d’abord la forme qu’il va pouvoir lui donner.

 


 

A voir et écouter en complément

 

Un entretien avec Zhang Tao, au festival de Cannes 2017

https://www.universcine.com/articles/cannes-2017-zhang-tao-qu-avons-nous-fait-pour-notre-mere

 


 

A lire en complément

L’entretien avec le producteur du film, Vincent Wang

 

 


 


[1] Propos extraits du dossier de presse.

[2] Le montage son, par exemple, est signé Tu Tse-kang qui a travaillé pour Tsai Mingl-liang, mais aussi sur le montage son de « The Assassin » de Hou Hsiao-hsien. Quant à l’ingénieur du son, c’est le Taïwanais Tu Duu-chih, celui d’Edward Yang et de Hou Hsiao-hsien, en particulier pour « The Assassin ». Mais il a aussi travaillé sur « 2046 » de Wong Kar-wai (ce qui pourrait expliquer l’intérêt de ce réalisateur pour ce film).

 

 

 

     

 

 

 

 

 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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