| |
« Le Puits » de Li Yalin : un film injustement méconnu de la
fin des années 1980
par Brigitte Duzan, 23 janvier 2015, actualisé 8 décembre
2025
« Le
Puits » (《井》)
est le quatrième film réalisé par
Li
Yalin (李亚林),
mais c’est le second qu’il a pu réaliser seul. C’est aussi
le dernier qu’il a pu faire, ayant été prématurément emporté
par un cancer peu après.
| |

Le
Puits, 1987 |
|
Réalisé en 1987, d’après une
novella éponyme
de
Lu
Wenfu (陆文夫)
parue en avril 1985, c’est l’un des plus beaux portraits de
femme du cinéma chinois de cette époque, et il a offert à
Pan
Hong (潘虹)
l’un des plus beaux rôles de sa carrière. Il fait partie des
grands films des années 1980 qui restent injustement
méconnus, tout autant que leurs réalisateurs.
§
L’un
des meilleurs récits de Lu Wenfu
« Le
Puits » (《井》)
est l’une des meilleures nouvelles, toutes longueurs
confondues, écrites par Lu Wenfu dans les années 1980. Elle
a été initialement publiée en avril 1985 dans la revue de
l’Association des écrivains, puis reprise en 1986 dans le
deuxième volume des « Souvenirs de gens des ruelles » (《小巷人物志》).
Mais Lu Wenfu a mis longtemps à l’achever, en dépit des
pressions des éditeurs. Elle est d’une trompeuse simplicité.
Le
monde des ruelles de Suzhou
Elle
fait partie d’une série de récits écrits à partir de 1980,
dans lesquels l’écrivain retrace l’histoire de la Chine des
vingt ou trente années précédentes, à travers des portraits
de personnages dont on aurait pu dire qu’ils étaient sans
histoire : des gens du peuple, simples mais meurtris,
sacrifiés par la politique.
C’est
l’histoire nationale revue au quotidien, souvent à partir
d’un détail infime, l’histoire au ras des pavés, celui des
ruelles de Suzhou qui en forment le cadre. Car les ruelles
de Suzhou sont à Lu Wenfu ce que les longtang (弄堂)
de Shanghai sont à
Wang
Anyi (王安忆) -
un monde infiniment cher, réapproprié par le souvenir, tel
qu’il est dépeint avec un luxe de détails à la fois
réalistes et poétiques dans son essai d’octobre 1983 qui
peut faire office de préface à ses nouvelles, et tout
particulièrement au récit du « Puits » : « Un
monde de rêve » (《梦中的天地》).
Ce
monde des ruelles enrichi par le souvenir est aussi
symbolique de tout un passé empreint de nostalgie même s’il
est douloureux. Car ce passé revisité, dans les nouvelles de
Lu Wenfu, c’est le passé récent, celui que l’auteur a vécu,
et qui l’a meurtri, comme tant d’autres. A travers ces
portraits individuels, c’est, en filigrane, sa propre
histoire qu’il raconte, et c’est ce qui les rend si
émouvants. Histoires de petites gens comme le vieux marchand
ambulant de la nouvelle « Une vieille famille de petits
colporteurs » (《小贩世家》),
histoires d’intellectuels aussi, d’autant plus tragiques
quand ce sont des femmes, comme c’est le cas dans « Le
Puits ».
L’histoire de Xu Lisha
« Le
Puits » est l’histoire de Xu Lisha (徐丽莎),
jeune femme brillante mais brisée par un mariage mal venu
dans la Chine de Mao et par la rumeur publique dans la Chine
pourtant dite « de l’ouverture ». C’est
l’histoire d’une lente et inexorable descente aux enfers.
Le
récit se déroule sur une période d’une trentaine d’années,
sans que le passage du temps soit noté autrement que par le
changement d’atmosphère dans la ruelle, au gré des
commérages autour du puits. Victime au départ d’une mauvaise
origine de classe, puis d’un mariage qui la met en butte à
la méchanceté de sa belle-mère et à la veulerie de son mari
dans la Chine maoïste, Xu Lisha devient ensuite la proie de
la rumeur publique quand, dans la période dite « de
l’ouverture », elle vole de succès en succès dans sa vie
professionnelle, mais devient alors l’objet de diatribes et
de jalousies sans fin.
De
rumeurs en dénonciations, la vie de Xu Lisha devient
impossible. Même son assistant se révèle dans ces
circonstances un être veule et velléitaire, manipulé par sa
mégère de femme. Elle n’a plus d’issue. La condition des
femmes en Chine n’a guère changé avec la politique
d’ouverture, elles ont toujours aussi peu de liberté, tel
est le message de Lu Wenfu – message plein d’amertume qui ne
semble pas devoir se limiter aux femmes…
Un
grand succès
Quand
la nouvelle est publiée, en avril 1985, elle confirme le
talent de Lu Wenfu. C’est un grand succès, qui est dû au
style, pétillant d’un humour légèrement sarcastique, autant
qu’à l’histoire elle-même. C’est un récit d’une grande
fluidité, dont le déroulement d’une implacable logique
semble parfaitement naturel. Il n’y a pas de hiatus dans la
descente aux enfers graduelle de Xu Lisha ; son destin est
comme programmé.
Ce qui
rend le récit si vivant et si attachant, cependant, plus que
tout, c’est l’humour : Lu Wenfu semble prendre un plaisir
fou et vengeur à se moquer des commères et de leur
cancanages, de Zhu Shiyi et de ses manigances, des
changements de ligne politique comme s’ils étaient
parfaitement sensés et rationnels, et de la glorification du
travail de Xu Lisha dans la presse comme si c’était une
réussite obtenue à force de privation de sommeil et de
nourriture, comme les héros socialistes d’antan.
Lu
Wenfu prend les slogans et les subvertit, leur simple énoncé
à contre-courant en montrant tout le ridicule. Les
intellectuels ne sont plus la neuvième catégorie, et Zhu
Shiyi a échappé au classement comme « casseur », l’une des
trois « catégories sociales » de la Révolution culturelle,
avec les pilleurs et les matraqueurs…
Mais
le succès de ce récit tient aussi à la force symbolique du
puits.
Le
puits comme symbole
Dans
sa conception initiale, celle destinée au concours organisé
en 1983 par les éditions des Cent fleurs (百花文艺出版社),
la nouvelle s’intitulait d’abord « Par la fenêtre » (《窗外》).
C’était le thème choisi pour le concours ; c’est aussi par
la fenêtre que les commères de la ruelle voient apparaître
Xu Lisha lorsqu’elle est pour la première fois invitée chez
Zhu Shiyi, et par la fenêtre, toujours, que les mêmes
commères saisissent les aléas de sa vie une fois mariée.
Mais
Lu Wenfu n’a pas terminé son récit à temps, et il a par la
suite changé le titre, devenu « Le Puits » (《井》)
lors de sa réécriture. C’est une trouvaille car le puits est
une image emblématique dans l’histoire et la littérature
chinoises.
Il a
d’abord une longue histoire comme symbole de l’oppression
féminine dans la société traditionnelle chinoise : on y
jetait les concubines qui avaient fauté, ou tenté de le
faire. On en trouve un écho dans le film de
Tian
Zhuangzhuang (田壮壮)
« L’eunuque
impérial Li Lianying » (《大太监李莲英》) :
devenu serviteur aux ordres de l’impératrice, Li Lianying
fait jeter froidement dans le puits destiné à cet effet la
concubine Zhenfei (珍妃),
troisième épouse de l’empereur Guangxu (光绪皇帝),
coupable d’avoir enfreint les ordres de l’impératrice Cixi (慈禧太后)
qui avait condamné son fils à l’isolement après 1898
(c’est-à-dire après l’échec de la Réforme dite « des Cent
jours »). On retrouve un épisode semblable dans le film de
1948 de
Zhu
Shilin (朱石麟)
« L’histoire secrète de la cour des Qing » (《清宫秘史》).
On
trouve le symbole dans de nombreuses œuvres littéraires :
ainsi
Su
Tong (苏童)
a-t-il fait du puits le pivot narratif autour duquel est
bâtie sa novella « Epouses et concubines » (《妻妾成群》),
symbole d’enfermement féminin que Zhang Yimou a inversé dans
son film de 1991 adapté de la novella :
« Epouses
et concubines » (《大红灯笼高高挂》).
Wu
Tianming (吴天明),
quant à lui, est allé plus loin dans son film « Le
vieux puits » (《老井》),
en faisant indirectement du puits le symbole du poids de la
tradition pesant sur les hommes autant que les femmes – film
sorti en 1986, adapté d’une nouvelle éponyme par un
réalisateur considéré comme le père de la cinquième
génération, qui n’est pas sans affinités thématiques avec le
récit de Lu Wenfu et le film de Li Yalin : le puits
symbolisant la quête de l’eau prend là une dimension
symbolique de quête de valeurs et de racines, à replacer
donc dans le courant de recherche des racines (寻根文学)
que
Lu
Wenfu
illustre pour sa part dans le contexte urbain (“城市文化寻根”).
| |

« Le vieux puits », quête de l’eau et lutte contre
l’enfermement
des mentalités villageoises |
|
Dans
le récit de Lu Wenfu, le puits est d’abord lieu des rumeurs
de la ville, et il est symbolisé par la forme de sa margelle
ronde, en forme de bouche en O. Ces rumeurs alimentées par
les commères du quartier conditionnent la vie des gens, et
des femmes en particulier, car elles contribuent à
transmettre les modes de vie et de pensée et figer les
mentalités.
La
forme du caractère jing
井lui-même
est par ailleurs l’image de l’enfermement de la femme dans
la société traditionnelle chinoise : comme l’explique la
mère Zhu dès son arrivée, après son mariage, sa nouvelle bru
se doit de la servir et de se soumettre à son mari. Aucune
liberté n’est possible. L’affiche même du film souligne cet
aspect symbolique.
| |

Le
Puits de Li Yalin, affiche 1987 |
|
Intérêt immédiat
La
novella a connu un grand succès dès sa publication. Elle a
été l’une des deux nouvelles "moyennes" sélectionnées en
1985 comme « meilleures nouvelles moyennes » de l’année par
la revue « Ecrivains de Chine » (《中国作家》),
l’autre étant celle de
Feng
Jicai (冯骥才)
« Merci la vie » (《感谢生活》),
Feng Jicai qui était (et reste) le grand écrivain de Tianjin
comme Lu Wenfu de Suzhou.
Lu
Wenfu était devenu un écrivain recherché. Avec son
personnage féminin apparaissant comme le symbole de tout le
poids du passé qui pesait encore sur la société et en
freinait l’ouverture, « Le Puits » a ainsi retenu
l’attention du studio Emei (峨嵋电影制片厂)
dès les derniers jours du 4e Congrès des
écrivains, en janvier 1985, alors que le manuscrit n’était
même pas encore totalement terminé. Le studio en a tout de
suite acheté les droits et confié l’adaptation à l’écrivain
et scénariste
Zhang Xian (张弦)
qui venait d’adapter avec succès « Un Coin oublié par
l’amour » (《被爱情遗忘的角落》).
La réalisation a ensuite été confiée à
Li
Yalin (李亚林)
et
Pan
Hong (潘虹)
a été choisie pour interpréter le rôle de Xu Lisha. Il reste
ainsi l’un des grands rôles féminins de cette fin des années
1980 qui apparaissent aujourd’hui, avec le recul, comme un
véritable âge d’or du cinéma chinois.
§
Un
film de 1987 qui poursuit la narration de la nouvelle
« Le
Puits » est un film qui montre toute la sensibilité d’un
réalisateur venu sur le tard à la mise en scène après une
longue carrière d’acteur ; il avait un don pour la direction
d’acteurs, et ce talent, couplé à celui de ses interprètes,
et surtout de son actrice principale, fait de son film l’une
des réussites de la seconde moitié des années 1980. Mais il
est aussi remarquable par la manière dont le scénario a
adapté, et actualisé, le récit de Lu Wenfu.
L’atmosphère de la nouvelle
L’écrivain
Zhang Xian (张弦)
auquel l’écriture du scénario a été confiée était l’auteur
de la nouvelle dont est adapté le premier film de Li Yalin,
« Un petit coin oublié par l’amour » (《被爱情遗忘的角落》),
mais pas seulement ; il a commencé à publier des nouvelles
dès 1956 et à les adapter à l’écran ; il était réputé.
Son
travail avec Li Yalin sur « Le Puits » est remarquable. Ils
ne se sont pas contentés d’approfondir la nouvelle de Lu
Wenfu ; ils se sont imprégnés de l’atmosphère qui se dégage
de l’œuvre de l’écrivain, et en particulier de ses textes
des années 1980 sur Suzhou et ses ruelles.
Dès
l’entrée, la séquence d’ouverture en est un exemple
frappant. Elle est la traduction en images d’un texte de Lu
Wenfu écrit en même temps que la nouvelle, en octobre 1983,
et publié en introduction de nombre de recueils la
contenant : « Un
monde de rêve » (《梦中的天地》).
Ce monde est celui des ruelles de Suzhou dont, selon ses
propres dires, l’auteur est tombé amoureux dès son arrivée
dans la ville, à l’âge de seize ans, et dont il a gardé le
souvenir, comme d’un éden perdu, tout au long de son exil
forcé dans le nord glacial et désolé du Jiangsu, le Subei (苏北),
pendant la Révolution culturelle.
Dans
cet essai, il décrit les différentes ruelles de Suzhou, avec
leurs petites maisons donnant à l’arrière sur les canaux ou
serrées des deux côtés de la ruelle, avec à l’entrée … le
puits public, puis il passe à la peinture du tableau au
petit matin :
夏日的清晨,你走进这种小巷,小巷里升腾着烟雾,巷子头上的水井边有几个妇女在那里汲水,慢条斯理地拉着吊桶绳,似乎还带着夜来的睡意,还穿着那肥大的、直条纹的睡衣。
En pénétrant dans ce genre de ruelle au petit matin, les
jours d’été, on y voyait monter la brume ; à l’entrée,
quelques femmes puisaient de l’eau au puits en remontant
sans se presser un seau attaché à une corde, encore vêtues
de leurs larges pyjamas à rayures comme si elles n’étaient
pas encore totalement sorties de la torpeur de la nuit.
C’est toute la ruelle, en fait, qui s’éveillait alors.
C’est la description exacte de la première séquence du film,
les pyjamas en moins, jugés sans doute insuffisamment
esthétiques. C’est du brouillard typique du Jiangsu que
semble remonter la narration et c’est sur ce fond que se
profilent les personnages. Le récit prend ainsi au départ
une allure de fable.
Le
film est fidèle à la nouvelle, mais, réalisé en 1987, il
poursuit la narration là où Lu Wenfu s’était arrêté. Le ton
n’est pas plus optimiste pour autant.
Fidélité à la narration de Lu Wenfu
Le
film reprend fidèlement le fil narratif de la nouvelle dans
son déroulement temporel, du Grand Bond en avant à la
première moitié des années 1980.
| |

Pan Hong dans le rôle de Xu Lisha, au début du film |
|
Les
allusions aux événements politiques sont aussi discrètes que
dans la nouvelle, mais traduites en images et en sons. Comme
dans la nouvelle, il n’y a pas de transition marquée d’une
période historique à une autre ; c’est un parti pris de
réalisme : dans la réalité aussi, la vie poursuit son cours
sans rupture soudaine en fonction des événements ; ceux-ci
ne laissent leur marque qu’avec le recul du temps. C’est ce
qui se passe dans le film, comme dans la nouvelle. La seule
rupture de ton est l’année 1984, clairement indiquée à
l’écran, comme dans la nouvelle, mais dans le film c’est
d’abord un changement de couleur et d’environnement sonore.
Par
ailleurs, Zhang Xian, tout comme Lu Wenfu et Li Yalin, avait
été condamné comme droitier en 1958 pour ses critiques
contre le régime, critiques qui concernaient en particulier
les étiquettes de classe qui fixaient chacun dans un statut
spécifique, indélébile. On retrouve ce trait dans la
nouvelle de Lu Wenfu, chacun des personnages étant
irrémédiablement marqué par son origine de classe. En ce
sens, « Le Puits » est à rapprocher de la novella de 1983 de
Zhang Xian « L’incassable fil rouge » (《挣不断的红丝线》)
qui traduit le même sentiment d’impuissance devant le
caractère inéluctable d’un destin forgé par l’idéologie.
Développement au-delà du récit de Lu Wenfu
Le
film reprend la césure de la nouvelle, et l’indique tout
aussi nettement, par un intertitre qui ressemble à une
enseigne au néon : 1984. Cette césure, cependant, est plus
nette dans le film, par la force de l’image et du son : les
couleurs changent brusquement, virant soudain d’un bleu
éteint – celui de la vie sous Mao – à des couleurs
offensives, sur fond de bruit assourdissant, d’une ville qui
s’éveille à la modernité, avec ses étals offrant des
vêtements bigarrés.
A
partir de là cependant, le scénario décroche de la
nouvelle : celle-ci a été achevée au début de 1985, et cet
automne que Lu Wenfu mentionne au début du chapitre cinq est
celui où il l’écrit : l’automne 1984. Le film, lui, a été
réalisé en 1987, et les trois années de distance font un
abime de différence. En 1984, la vie avait encore
relativement peu changé, et la vie du quartier était encore
centrée sur le puits – on commençait juste à parler d’eau
courante. Les mentalités restaient celles de la période
maoïste, et les événements politiques eux-mêmes montraient
qu’on n’avait pas encore totalement changé d’époque : on
sortait juste de la campagne contre la pollution
spirituelle. Même lors du fameux 4ème Congrès des
écrivains de décembre 1984-janvier 1985, l’accent a été mis
dans le rapport inaugural sur la liberté de création, mais
ce n’était pas un idéal unanime, et les débats ont été
animés. Le récit de Lu Wenfu traduit l’incertitude qu’il a
dû ressentir à l’époque.
Le
film, lui, se place du point de vue de 1987, et la
différence se note peu à peu, dans les modes de vie. Le
premier décrochage significatif par rapport à la nouvelle
est un détail qui a son importance : la voiture qui vient
chercher Xu Lisha pour l’emmener à une réunion de travail
n’est pas noire mais rouge. On est passé d’un monde
d’apparatchiks à un monde où l’économie se libère de
l’emprise du Parti et où l’individu commence à revendiquer
son autonomie vis-à-vis du collectif. Le directeur de
l’usine prend la défense de Xu Lisha, en directeur soucieux
de la bonne marche de son entreprise, contre le comité de
quartier qui y a fait irruption pour réconcilier les deux
époux, et répondre au slogan de l’heure prônant l’unité. Ils
font figure de personnages d’une autre époque.
Conclusion différente mais tout aussi sombre
Le
scénario a opéré une dramatisation de la situation de Xu
Lisha, comme si l’ouverture de 1984 n’avait été qu’un
épisode illusoire. Ce que montre en fait toute la
progression dramatique de la seconde partie est que, dans le
fond, les esprits n’ont pas changé, et continuent d’enfermer
la femme dans son rôle traditionnel d’épouse, bru et mère.
L’assistant Tong Shaoshan est doublement pleutre, car, dans
le film, sa femme est morte dans un accident (alors que dans
la nouvelle elle est le tyran domestique qui le retient dans
le « bon chemin ») ; il est libre, mais ce qui le retient
sont les conventions sociales. Leur étau n’est plus
représenté par les commérages des femmes de la ruelle,
ceux-ci sont repris par la radio dans la nouvelle, la
télévision dans le film.
Et si
les esprits ne changent pas, c’est par un reste de peur.
C’est cette peur latente qui continue à faire la force de
Zhu Shiyi, qui n’a pourtant plus de rôle social, étant
inactif et incasable dans les nouveaux rouages économiques
qui sont maintenant, apparemment, au centre des réseaux
sociaux. Mais le Parti reste présent, et Zhu Shiyi reste
redoutable par sa capacité de nuisance. Xu Lisha est ainsi
condamnée par la frilosité des gens autour d’elle, qui
préfèrent un repli prudent sur la tradition. Elle est la
survivante d’une époque qui n’est pas tout à fait révolue.
La
conclusion du film est finalement plus pessimiste que celle
de la nouvelle, comme le noir qui domine les dernières
séquences. La nouvelle est d’une remarquable homogénéité,
caractérisée par un humour froid qui persiste jusque dans
l’alinéa conclusif : au petit matin, dit Lu Wenfu, une femme
eut la frayeur de trouver un corps au fonds du puits, il fut
condamné, et le « centre d’information » du quartier se
déplaça dans une autre ruelle, où fut installée l’eau
courante… en attendant une nouvelle victime… La vie suit
paisiblement son cours.
Dans
le film, le pessimisme prévaut après une période
d’enthousiasme suscité par l’ouverture économique, d’où la
dramatisation du ton, soutenue par celle des caractères et
des situations de personnages. Cette conclusion sombre
semble prémonitoire, contre la tendance à considérer 1989
comme une rupture brutale. En fait, les années 1980 sont une
période de transition, tumultueuse certes, mais non de
libéralisation. Les affiches de propagande le montrent
bien : celles de 1986 et 1987 insistent sur les mêmes
valeurs de discipline collective que celles de 1984, au
sortir de la campagne contre la pollution spirituelle, et
celles de toute la période maoïste, la modernisation en
plus.
| |

Soyez des élèves studieux et disciplinés
勤学习守纪率
Juillet 1986 (collection Landsberger) |
|
| |

Chaleureusement aimer
le collectif,
chaleureusement aimer la science
热爱集体,热爱科学 - Juin 1987
(collection Landsberger) |
|
Ce que
suggère le film, c’est qu’il ne pouvait y avoir de
libéralisation car les esprits n’avaient pas évolué. Ce qui
se traduit par un destin inchangé pour les femmes, la seule
différence étant l’issue de la tragédie : non plus le puits,
puisqu’il n’y en a plus, mais, implicitement, la folie – et
on rejoint là le film de
Ning
Ying (宁瀛)
« Perpetual
Motion » (《无穷动》).
Profondément réfléchi, le film est aussi une réussite
esthétique, fondée sur une réelle connivence entre
scénariste, écrivain et réalisateur, mais aussi leurs
interprètes, liés par la même expérience vécue, débouchant
sur un humanisme qui est la caractéristique essentielle – et
longtemps controversée – des films des années 1980.
Des
personnages transcendés par leurs interprètes
Ce que
le film apporte, qui était en germe dans la nouvelle, c’est
un trio de personnages qui prennent figure emblématique, de
par le choix même des interprètes et la force de leur
interprétation. Il y a bien sûr le couple Xu Lisha/Zhu
Zhiyi, mais aussi la mère de celui-ci, la « mère Zhu » (朱妈).
Celle-ci n’est pas à négliger : elle représente tout le
poids de la société traditionnelle, avec ses règles et ses
préjugés, qui sont d’autant plus contraignants qu’ils sont
perpétués par celles-là même qui en souffrent le plus, les
femmes. Ainsi les femmes du quartier, réunies autour du
puits comme un chœur de théâtre grec, forment-elles un
cercle symbolique, où les femmes se défendent entre elles
contre la pression des maris, mais sans songer à remettre le
système en cause.
| |

Le
Puits, affiche de 1987 avec
les
trois principaux interprètes |
|
La
mère Zhu est brillamment interprétée par He Xiaoshu (贺小书),
qui était l’épouse de Li Yalin.
Née en 1933, elle a suivi un parcours très semblable
au sien, et ils ont débuté ensemble en 1955 au studio de
Changchun, avant d’être transférés en 1975 au studio Emei.
Elle était connue en particulier pour son interprétation de
la paysanne
Linghua (菱花)
dans le premier film réalisé par Li Yalin, en 1981, « Un
petit coin oublié par l’amour » (《被爱情遗忘的角落》) :
rôle de mère, déjà, qui lui valut le prix de la meilleure
actrice dans un rôle secondaire au festival du Coq d’or en
1982.
Son
fils Zhu Shiyi et Xu Lisha, de leur côté, sont interprétés
par deux grands acteurs qui étaient connus pour avoir
interprété, déjà, un célèbre couple mari et femme dans un
grand succès de 1979 : « Troubled Laughter » ou « Le Sourire
de l’homme tourmenté » (《苦恼人的笑》),
premier film
de
Yang Yanjin (杨延晋)
coréalisé avec Deng Yimin (邓一民).
Li Zhiyu (李志舆)
interprète le rôle de Zhu Shiyi avec les nuances qui
s’imposent : charmeur et manipulateur au début, pleutre et
vindicatif ensuite. Face à lui,
Pan
Hong (潘虹)
signe là l’un des grands rôles de sa carrière et s’affirme
comme la grande actrice du cinéma chinois des années 1980.
C’est la plus jeune, mais sa vie a été tout aussi tourmentée
que celle de ses aînés. Elle est en parfaite symbiose avec
eux et avec son personnage, qu’elle magnifie.
C’est
aussi grâce à elle que le film a pu être terminé, Li Yalin
ayant été atteint pendant le tournage du mal qui devait
l’emporter l’année suivante : une tumeur au cerveau.
| |

Li
Yalin sur le tournage du puits avec Li Zhiyu et Pan
Hong |
|
« Le
Puits » a été présenté à la Semaine de la critique au
Festival de Cannes. C’est l’un des derniers grands films de
la décennie. Bientôt va se refermer cette page d’embellie
culturelle post-Mao, et quand le cinéma reprendra vie, après
1990, ce sera une autre époque.
Analyse réalisée pour la présentation du film dans le cadre
du
cycle Littérature et cinéma chinois de l’ENS,
le vendredi 12 décembre 2025.
|
|