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« Le Puits » de Li Yalin : un film injustement méconnu de la fin des années 1980

par Brigitte Duzan, 23 janvier 2015, actualisé 8 décembre 2025

 

« Le Puits » (《井》) est le quatrième film réalisé par Li Yalin (李亚林), mais c’est le second qu’il a pu réaliser seul. C’est aussi le dernier qu’il a pu faire, ayant été prématurément emporté par un cancer peu après.

 

 

Le Puits, 1987

 

 

Réalisé en 1987, d’après une novella éponyme de Lu Wenfu (陆文夫) parue en avril 1985, c’est l’un des plus beaux portraits de femme du cinéma chinois de cette époque, et il a offert à Pan Hong (潘虹) l’un des plus beaux rôles de sa carrière. Il fait partie des grands films des années 1980 qui restent injustement méconnus, tout autant que leurs réalisateurs.

 

§  L’un des meilleurs récits de Lu Wenfu

 

« Le Puits » (《井》) est l’une des meilleures nouvelles, toutes longueurs confondues, écrites par Lu Wenfu dans les années 1980. Elle a été initialement publiée en avril 1985 dans la revue de l’Association des écrivains, puis reprise en 1986 dans le deuxième volume des « Souvenirs de gens des ruelles » (《小巷人物志》). Mais Lu Wenfu a mis longtemps à l’achever, en dépit des pressions des éditeurs. Elle est d’une trompeuse simplicité.

 

Le monde des ruelles de Suzhou

 

Elle fait partie d’une série de récits écrits à partir de 1980, dans lesquels l’écrivain retrace l’histoire de la Chine des vingt ou trente années précédentes, à travers des portraits de personnages dont on aurait pu dire qu’ils étaient sans histoire : des gens du peuple, simples mais meurtris, sacrifiés par la politique.

 

C’est l’histoire nationale revue au quotidien, souvent à partir d’un détail infime, l’histoire au ras des pavés, celui des ruelles de Suzhou qui en forment le cadre. Car les ruelles de Suzhou sont à Lu Wenfu ce que les longtang (弄堂) de Shanghai sont à Wang Anyi (王安忆) - un monde infiniment cher, réapproprié par le souvenir, tel qu’il est dépeint avec un luxe de détails à la fois réalistes et poétiques dans son essai d’octobre 1983 qui peut faire office de préface à ses nouvelles, et tout particulièrement au récit du « Puits » : « Un monde de rêve » (《梦中的天地》).

 

Ce monde des ruelles enrichi par le souvenir est aussi symbolique de tout un passé empreint de nostalgie même s’il est douloureux. Car ce passé revisité, dans les nouvelles de Lu Wenfu, c’est le passé récent, celui que l’auteur a vécu, et qui l’a meurtri, comme tant d’autres. A travers ces portraits individuels, c’est, en filigrane, sa propre histoire qu’il raconte, et c’est ce qui les rend si émouvants. Histoires de petites gens comme le vieux marchand ambulant de la nouvelle « Une vieille famille de petits colporteurs » (《小贩世家》), histoires d’intellectuels aussi, d’autant plus tragiques quand ce sont des femmes, comme c’est le cas dans « Le Puits ».

 

L’histoire de Xu Lisha

 

« Le Puits » est l’histoire de Xu Lisha (徐丽莎), jeune femme brillante mais brisée par un mariage mal venu dans la Chine de Mao et par la rumeur publique dans la Chine pourtant dite « de l’ouverture ». C’est l’histoire d’une lente et inexorable descente aux enfers.

 

Le récit se déroule sur une période d’une trentaine d’années, sans que le passage du temps soit noté autrement que par le changement d’atmosphère dans la ruelle, au gré des commérages autour du puits. Victime au départ d’une mauvaise origine de classe, puis d’un mariage qui la met en butte à la méchanceté de sa belle-mère et à la veulerie de son mari dans la Chine maoïste, Xu Lisha devient ensuite la proie de la rumeur publique quand, dans la période dite « de l’ouverture », elle vole de succès en succès dans sa vie professionnelle, mais devient alors l’objet de diatribes et de jalousies sans fin.

 

De rumeurs en dénonciations, la vie de Xu Lisha devient impossible. Même son assistant se révèle dans ces circonstances un être veule et velléitaire, manipulé par sa mégère de femme. Elle n’a plus d’issue. La condition des femmes en Chine n’a guère changé avec la politique d’ouverture, elles ont toujours aussi peu de liberté, tel est le message de Lu Wenfu – message plein d’amertume qui ne semble pas devoir se limiter aux femmes…     

 

Un grand succès

Quand la nouvelle est publiée, en avril 1985, elle confirme le talent de Lu Wenfu. C’est un grand succès, qui est dû au style, pétillant d’un humour légèrement sarcastique, autant qu’à l’histoire elle-même. C’est un récit d’une grande fluidité, dont le déroulement d’une implacable logique semble parfaitement naturel. Il n’y a pas de hiatus dans la descente aux enfers graduelle de Xu Lisha ; son destin est comme programmé.

 

Ce qui rend le récit si vivant et si attachant, cependant, plus que tout, c’est l’humour : Lu Wenfu semble prendre un plaisir fou et vengeur à se moquer des commères et de leur cancanages, de Zhu Shiyi et de ses manigances, des changements de ligne politique comme s’ils étaient parfaitement sensés et rationnels, et de la glorification du travail de Xu Lisha dans la presse comme si c’était une réussite obtenue à force de privation de sommeil et de nourriture, comme les héros socialistes d’antan.

 

Lu Wenfu prend les slogans et les subvertit, leur simple énoncé à contre-courant en montrant tout le ridicule. Les intellectuels ne sont plus la neuvième catégorie, et Zhu Shiyi a échappé au classement comme « casseur », l’une des trois « catégories sociales » de la Révolution culturelle, avec les pilleurs et les matraqueurs…

 

Mais le succès de ce récit tient aussi à la force symbolique du puits.

 

Le puits comme symbole

 

Dans sa conception initiale, celle destinée au concours organisé en 1983 par les éditions des Cent fleurs (百花文艺出版社), la nouvelle s’intitulait d’abord « Par la fenêtre » (《窗外》). C’était le thème choisi pour le concours ; c’est aussi par la fenêtre que les commères de la ruelle voient apparaître Xu Lisha lorsqu’elle est pour la première fois invitée chez Zhu Shiyi, et par la fenêtre, toujours, que les mêmes commères saisissent les aléas de sa vie une fois mariée.

 

Mais Lu Wenfu n’a pas terminé son récit à temps, et il a par la suite changé le titre, devenu « Le Puits » (《井》) lors de sa réécriture. C’est une trouvaille car le puits est une image emblématique dans l’histoire et la littérature chinoises.

 

Il a d’abord une longue histoire comme symbole de l’oppression féminine dans la société traditionnelle chinoise : on y jetait les concubines qui avaient fauté, ou tenté de le faire. On en trouve un écho dans le film de Tian Zhuangzhuang (田壮壮) « L’eunuque impérial Li Lianying » (《大太监李莲英》) : devenu serviteur aux ordres de l’impératrice, Li Lianying fait jeter froidement dans le puits destiné à cet effet la concubine Zhenfei (珍妃), troisième épouse de l’empereur Guangxu (光绪皇帝), coupable d’avoir enfreint les ordres de l’impératrice Cixi (慈禧太后) qui avait condamné son fils à l’isolement après 1898 (c’est-à-dire après l’échec de la Réforme dite « des Cent jours »). On retrouve un épisode semblable dans le film de 1948 de Zhu Shilin (朱石麟) « L’histoire secrète de la cour des Qing » (《清宫秘史).

 

On trouve le symbole dans de nombreuses œuvres littéraires : ainsi Su Tong (苏童) a-t-il fait du puits le pivot narratif autour duquel est bâtie sa novella « Epouses et concubines » (《妻妾成群》), symbole d’enfermement féminin que Zhang Yimou a inversé dans son film de 1991 adapté de la novella : « Epouses et concubines » (《大红灯笼高高挂》).

 

Wu Tianming (吴天明), quant à lui, est allé plus loin dans son film « Le vieux puits » (《老井》), en faisant indirectement du puits le symbole du poids de la tradition pesant sur les hommes autant que les femmes – film sorti en 1986, adapté d’une nouvelle éponyme par un réalisateur considéré comme le père de la cinquième génération, qui n’est pas sans affinités thématiques avec le récit de Lu Wenfu et le film de Li Yalin : le puits symbolisant la quête de l’eau prend là une dimension symbolique de quête de valeurs et de racines, à replacer donc dans le courant de recherche des racines (寻根文学) que Lu Wenfu illustre pour sa part dans le contexte urbain (“城市文化寻根”).

 

 

« Le vieux puits », quête de l’eau et lutte contre

 l’enfermement des mentalités villageoises

 

 

Dans le récit de Lu Wenfu, le puits est d’abord lieu des rumeurs de la ville, et il est symbolisé par la forme de sa margelle ronde, en forme de bouche en O. Ces rumeurs alimentées par les commères du quartier conditionnent la vie des gens, et des femmes en particulier, car elles contribuent à transmettre les modes de vie et de pensée et figer les mentalités.

 

La forme du caractère jing lui-même est par ailleurs l’image de l’enfermement de la femme dans la société traditionnelle chinoise : comme l’explique la mère Zhu dès son arrivée, après son mariage, sa nouvelle bru se doit de la servir et de se soumettre à son mari. Aucune liberté n’est possible. L’affiche même du film souligne cet aspect symbolique.

 

 

Le Puits de Li Yalin, affiche 1987

 

 

Intérêt immédiat

 

La novella a connu un grand succès dès sa publication. Elle a été l’une des deux nouvelles "moyennes" sélectionnées en 1985 comme « meilleures nouvelles moyennes » de l’année par la revue « Ecrivains de Chine » (《中国作家》), l’autre étant celle de Feng Jicai (冯骥才)  « Merci la vie » (《感谢生活》), Feng Jicai qui était (et reste) le grand écrivain de Tianjin comme Lu Wenfu de Suzhou.

 

Lu Wenfu était devenu un écrivain recherché. Avec son personnage féminin apparaissant comme le symbole de tout le poids du passé qui pesait encore sur la société et en freinait l’ouverture, « Le Puits » a ainsi retenu l’attention du studio Emei (峨嵋电影制片厂) dès les derniers jours du 4e Congrès des écrivains, en janvier 1985, alors que le manuscrit n’était même pas encore totalement terminé. Le studio en a tout de suite acheté les droits et confié l’adaptation à l’écrivain et scénariste Zhang Xian (张弦) qui venait d’adapter avec succès « Un Coin oublié par l’amour » (《被爱情遗忘的角落》). La réalisation a ensuite été confiée à Li Yalin (李亚林) et Pan Hong (潘虹) a été choisie pour interpréter le rôle de Xu Lisha. Il reste ainsi l’un des grands rôles féminins de cette fin des années 1980 qui apparaissent aujourd’hui, avec le recul, comme un véritable âge d’or du cinéma chinois [1].

 

§  Un film de 1987 qui poursuit la narration de la nouvelle

 

« Le Puits » est un film qui montre toute la sensibilité d’un réalisateur venu sur le tard à la mise en scène après une longue carrière d’acteur ; il avait un don pour la direction d’acteurs, et ce talent, couplé à celui de ses interprètes, et surtout de son actrice principale, fait de son film l’une des réussites de la seconde moitié des années 1980. Mais il est aussi remarquable par la manière dont le scénario a adapté, et actualisé, le récit de Lu Wenfu.

 

L’atmosphère de la nouvelle

 

L’écrivain Zhang Xian (张弦) auquel l’écriture du scénario a été confiée était l’auteur de la nouvelle dont est adapté le premier film de Li Yalin, « Un petit coin oublié par l’amour » (《被爱情遗忘的角落》), mais pas seulement ; il a commencé à publier des nouvelles dès 1956 et à les adapter à l’écran ; il était réputé.  

 

Son travail avec Li Yalin sur « Le Puits » est remarquable. Ils ne se sont pas contentés d’approfondir la nouvelle de Lu Wenfu ; ils se sont imprégnés de l’atmosphère qui se dégage de l’œuvre de l’écrivain, et en particulier de ses textes des années 1980 sur Suzhou et ses ruelles.

 

Dès l’entrée, la séquence d’ouverture en est un exemple frappant. Elle est la traduction en images d’un texte de Lu Wenfu écrit en même temps que la nouvelle, en octobre 1983, et publié en introduction de nombre de recueils la contenant : « Un monde de rêve » (《梦中的天地》). Ce monde est celui des ruelles de Suzhou dont, selon ses propres dires, l’auteur est tombé amoureux dès son arrivée dans la ville, à l’âge de seize ans, et dont il a gardé le souvenir, comme d’un éden perdu, tout au long de son exil forcé dans le nord glacial et désolé du Jiangsu, le Subei (苏北), pendant la Révolution culturelle[2].

 

Dans cet essai, il décrit les différentes ruelles de Suzhou, avec leurs petites maisons donnant à l’arrière sur les canaux ou serrées des deux côtés de la ruelle, avec à l’entrée … le puits public, puis il passe à la peinture du tableau au petit matin :

夏日的清晨,你走进这种小巷,小巷里升腾着烟雾,巷子头上的水井边有几个妇女在那里汲水,慢条斯理地拉着吊桶绳,似乎还带着夜来的睡意,还穿着那肥大的、直条纹的睡衣。

En pénétrant dans ce genre de ruelle au petit matin, les jours d’été, on y voyait monter la brume ; à l’entrée, quelques femmes puisaient de l’eau au puits en remontant sans se presser un seau attaché à une corde, encore vêtues de leurs larges pyjamas à rayures comme si elles n’étaient pas encore totalement sorties de la torpeur de la nuit. C’est toute la ruelle, en fait, qui s’éveillait alors. 

 

C’est la description exacte de la première séquence du film, les pyjamas en moins, jugés sans doute insuffisamment esthétiques. C’est du brouillard typique du Jiangsu que semble remonter la narration et c’est sur ce fond que se profilent les personnages. Le récit prend ainsi au départ une allure de fable.

 

Le film est fidèle à la nouvelle, mais, réalisé en 1987, il poursuit la narration là où Lu Wenfu s’était arrêté. Le ton n’est pas plus optimiste pour autant.

 

Fidélité à la narration de Lu Wenfu

 

Le film reprend fidèlement le fil narratif de la nouvelle dans son déroulement temporel, du Grand Bond en avant à la première moitié des années 1980.

 

 

Pan Hong dans le rôle de Xu Lisha, au début du film

 

 

Les allusions aux événements politiques sont aussi discrètes que dans la nouvelle, mais traduites en images et en sons. Comme dans la nouvelle, il n’y a pas de transition marquée d’une période historique à une autre ; c’est un parti pris de réalisme : dans la réalité aussi, la vie poursuit son cours sans rupture soudaine en fonction des événements ; ceux-ci ne laissent leur marque qu’avec le recul du temps. C’est ce qui se passe dans le film, comme dans la nouvelle. La seule rupture de ton est l’année 1984, clairement indiquée à l’écran, comme dans la nouvelle, mais dans le film c’est d’abord un changement de couleur et d’environnement sonore.

 

Par ailleurs, Zhang Xian, tout comme Lu Wenfu et Li Yalin, avait été condamné comme droitier en 1958 pour ses critiques contre le régime, critiques qui concernaient en particulier les étiquettes de classe qui fixaient chacun dans un statut spécifique, indélébile. On retrouve ce trait dans la nouvelle de Lu Wenfu, chacun des personnages étant irrémédiablement marqué par son origine de classe. En ce sens, « Le Puits » est à rapprocher de la novella de 1983 de Zhang Xian « L’incassable fil rouge » (《挣不断的红丝线》) qui traduit le même sentiment d’impuissance devant le caractère inéluctable d’un destin forgé par l’idéologie.

 

Développement au-delà du récit de Lu Wenfu

 

Le film reprend la césure de la nouvelle, et l’indique tout aussi nettement, par un intertitre qui ressemble à une enseigne au néon : 1984. Cette césure, cependant, est plus nette dans le film, par la force de l’image et du son : les couleurs changent brusquement, virant soudain d’un bleu éteint – celui de la vie sous Mao – à des couleurs offensives, sur fond de bruit assourdissant, d’une ville qui s’éveille à la modernité, avec ses étals offrant des vêtements bigarrés.

 

A partir de là cependant, le scénario décroche de la nouvelle : celle-ci a été achevée au début de 1985, et cet automne que Lu Wenfu mentionne au début du chapitre cinq est celui où il l’écrit : l’automne 1984. Le film, lui, a été réalisé en 1987, et les trois années de distance font un abime de différence. En 1984, la vie avait encore relativement peu changé, et la vie du quartier était encore centrée sur le puits – on commençait juste à parler d’eau courante. Les mentalités restaient celles de la période maoïste, et les événements politiques eux-mêmes montraient qu’on n’avait pas encore totalement changé d’époque : on sortait juste de la campagne contre la pollution spirituelle. Même lors du fameux 4ème Congrès des écrivains de décembre 1984-janvier 1985, l’accent a été mis dans le rapport inaugural sur la liberté de création, mais ce n’était pas un idéal unanime, et les débats ont été animés. Le récit de Lu Wenfu traduit l’incertitude qu’il a dû ressentir à l’époque.

 

Le film, lui, se place du point de vue de 1987, et la différence se note peu à peu, dans les modes de vie. Le premier décrochage significatif par rapport à la nouvelle est un détail qui a son importance : la voiture qui vient chercher Xu Lisha pour l’emmener à une réunion de travail n’est pas noire mais rouge. On est passé d’un monde d’apparatchiks à un monde où l’économie se libère de l’emprise du Parti et où l’individu commence à revendiquer son autonomie vis-à-vis du collectif. Le directeur de l’usine prend la défense de Xu Lisha, en directeur soucieux de la bonne marche de son entreprise, contre le comité de quartier qui y a fait irruption pour réconcilier les deux époux, et répondre au slogan de l’heure prônant l’unité. Ils font figure de personnages d’une autre époque.

 

Conclusion différente mais tout aussi sombre

 

Le scénario a opéré une dramatisation de la situation de Xu Lisha, comme si l’ouverture de 1984 n’avait été qu’un épisode illusoire. Ce que montre en fait toute la progression dramatique de la seconde partie est que, dans le fond, les esprits n’ont pas changé, et continuent d’enfermer la femme dans son rôle traditionnel d’épouse, bru et mère. L’assistant Tong Shaoshan est doublement pleutre, car, dans le film, sa femme est morte dans un accident (alors que dans la nouvelle elle est le tyran domestique qui le retient dans le « bon chemin ») ; il est libre, mais ce qui le retient sont les conventions sociales. Leur étau n’est plus représenté par les commérages des femmes de la ruelle, ceux-ci sont repris par la radio dans la nouvelle, la télévision dans le film.

 

Et si les esprits ne changent pas, c’est par un reste de peur. C’est cette peur latente qui continue à faire la force de Zhu Shiyi, qui n’a pourtant plus de rôle social, étant inactif et incasable dans les nouveaux rouages économiques qui sont maintenant, apparemment, au centre des réseaux sociaux. Mais le Parti reste présent, et Zhu Shiyi reste redoutable par sa capacité de nuisance. Xu Lisha est ainsi condamnée par la frilosité des gens autour d’elle, qui préfèrent un repli prudent sur la tradition. Elle est la survivante d’une époque qui n’est pas tout à fait révolue.

 

La conclusion du film est finalement plus pessimiste que celle de la nouvelle, comme le noir qui domine les dernières séquences. La nouvelle est d’une remarquable homogénéité, caractérisée par un humour froid qui persiste jusque dans l’alinéa conclusif : au petit matin, dit Lu Wenfu, une femme eut la frayeur de trouver un corps au fonds du puits, il fut condamné, et le « centre d’information » du quartier se déplaça dans une autre ruelle, où fut installée l’eau courante… en attendant une nouvelle victime… La vie suit paisiblement son cours.

 

Dans le film, le pessimisme prévaut après une période d’enthousiasme suscité par l’ouverture économique, d’où la dramatisation du ton, soutenue par celle des caractères et des situations de personnages. Cette conclusion sombre semble prémonitoire, contre la tendance à considérer 1989 comme une rupture brutale. En fait, les années 1980 sont une période de transition, tumultueuse certes, mais non de libéralisation. Les affiches de propagande le montrent bien : celles de 1986 et 1987 insistent sur les mêmes valeurs de discipline collective que celles de 1984, au sortir de la campagne contre la pollution spirituelle, et celles de toute la période maoïste, la modernisation en plus.

 

 

Soyez des élèves studieux et disciplinés 勤学习守纪率

Juillet 1986 (collection Landsberger)

 

         

 

Chaleureusement aimer le collectif,
chaleureusement aimer la science
热爱集体,热爱科学 - Juin 1987
(collection Landsberger)

 

 

Ce que suggère le film, c’est qu’il ne pouvait y avoir de libéralisation car les esprits n’avaient pas évolué. Ce qui se traduit par un destin inchangé pour les femmes, la seule différence étant l’issue de la tragédie : non plus le puits, puisqu’il n’y en a plus, mais, implicitement, la folie – et on rejoint là le film de Ning Ying (宁瀛) « Perpetual Motion » (《无穷动》).

 

Profondément réfléchi, le film est aussi une réussite esthétique, fondée sur une réelle connivence entre scénariste, écrivain et réalisateur, mais aussi leurs interprètes, liés par la même expérience vécue, débouchant sur un humanisme qui est la caractéristique essentielle – et longtemps controversée –  des films des années 1980.

 

Des personnages transcendés par leurs interprètes

 

Ce que le film apporte, qui était en germe dans la nouvelle, c’est un trio de personnages qui prennent figure emblématique, de par le choix même des interprètes et la force de leur interprétation. Il y a bien sûr le couple Xu Lisha/Zhu Zhiyi, mais aussi la mère de celui-ci, la « mère Zhu » (朱妈).

 

Celle-ci n’est pas à négliger : elle représente tout le poids de la société traditionnelle, avec ses règles et ses préjugés, qui sont d’autant plus contraignants qu’ils sont perpétués par celles-là même qui en souffrent le plus, les femmes. Ainsi les femmes du quartier, réunies autour du puits comme un chœur de théâtre grec, forment-elles un cercle symbolique, où les femmes se défendent entre elles contre la pression des maris, mais sans songer à remettre le système en cause.

 

 

Le Puits, affiche de 1987 avec

 les trois principaux interprètes

 

 

La mère Zhu est brillamment interprétée par He Xiaoshu (贺小书), qui était l’épouse de Li Yalin. Née en 1933, elle a suivi un parcours très semblable au sien, et ils ont débuté ensemble en 1955 au studio de Changchun, avant d’être transférés en 1975 au studio Emei. Elle était connue en particulier pour son interprétation de la paysanne Linghua (菱花) dans le premier film réalisé par Li Yalin, en 1981, « Un petit coin oublié par l’amour » (被爱情遗忘的角落) : rôle de mère, déjà, qui lui valut le prix de la meilleure actrice dans un rôle secondaire au festival du Coq d’or en 1982.

 

Son fils Zhu Shiyi et Xu Lisha, de leur côté, sont interprétés par deux grands acteurs qui étaient connus pour avoir interprété, déjà, un célèbre couple mari et femme dans un grand succès de 1979 : « Troubled Laughter » ou « Le Sourire de l’homme tourmenté » (《苦恼人的笑》), premier film de Yang Yanjin (杨延晋) coréalisé avec Deng Yimin (邓一民).

 

Li Zhiyu (李志舆) interprète le rôle de Zhu Shiyi avec les nuances qui s’imposent : charmeur et manipulateur au début, pleutre et vindicatif ensuite. Face à lui, Pan Hong (潘虹) signe là l’un des grands rôles de sa carrière et s’affirme comme la grande actrice du cinéma chinois des années 1980. C’est la plus jeune, mais sa vie a été tout aussi tourmentée que celle de ses aînés. Elle est en parfaite symbiose avec eux et avec son personnage, qu’elle magnifie.

 

C’est aussi grâce à elle que le film a pu être terminé, Li Yalin ayant été atteint pendant le tournage du mal qui devait l’emporter l’année suivante : une tumeur au cerveau.

 

 

Li Yalin sur le tournage du puits avec Li Zhiyu et Pan Hong

 

 

« Le Puits » a été présenté à la Semaine de la critique au Festival de Cannes. C’est l’un des derniers grands films de la décennie. Bientôt va se refermer cette page d’embellie culturelle post-Mao, et quand le cinéma reprendra vie, après 1990, ce sera une autre époque.

 

Analyse réalisée pour la présentation du film dans le cadre du cycle Littérature et cinéma chinois de l’ENS, le vendredi 12 décembre 2025.

 

 


 


[1] Une période pendant laquelle se chevauchent trois « générations » de réalisateurs, de la troisième à la cinquième. Voir : https://www.chinesemovies.com.fr/Ressources_Generations_cineastes_chinois.htm

[2] Lu Wenfu fait allusion aux souffrances subies pendant ces années dans le Subei dans le zhongpian publié aussitôt après « Le Puits » : « Le Diplôme » (Bìyè le《毕业).

 

 
     

 

 

 
 
     
     
     
     
     
     
     
     

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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