par Brigitte Duzan, 24 mai 2015, actualisé 7
juin 2026
Shu Qi (photo Festival
de Cannes)
Shu Qi est une actrice taïwanaise qui a commencé sa carrière
à Hong Kong, mais dont la carrière a connu un tournant
décisif grâce à Hou
Hsiao-Hsien.
C’est sa beauté qui a été son marchepied, mais, la
quarantaine aidant, elle est devenue l’une des actrices les
plus accomplies du cinéma chinois entendu au sens le plus
large, celui de Hong Kong et des deux rives. Son rôle dans
« The Assassin » (《刺客聂隐娘》)
de Hou Hsiao-Hsien, en 2015, restera sans doute l’un des
sommets de sa carrière d’actrice.
Elle est depuis lors passée derrière la caméra, avec un
premier film en 2025.
Actrice
Lent début de carrière
Shu Qi est née Lin Lihui (林立慧)
en avril 1976, dans le district de Xindian (新店區),
au sud de ce qui est aujourd’hui New Taipei City, à Taiwan.
Hong Kong : films de catégorie 3
En 1993, à l’âge de 17 ans, elle part à Hong Kong, résolue à
faire une carrière d’actrice. Elle est engagée par le
scénariste et producteur Manfred Wong (文雋)
lorsque, avec le réalisateur/producteur Andrew Lau (刘伟强)
et l’écrivain/réalisateur Wong Jing (王晶),
il crée en 1995 la société de production BoB & Partners pour
produire des films populaires grand public. Leur plus gros
succès est la série de films de triades « Young and
Dangerous » (《古惑仔之人在江湖》)
produite de 1996 à 1998.
Rebelle à 16 ans
Mais il fait jouer Shu Qi dans des films dits à Hong Kong de
"catégorie trois" (三级电影),
à commencer, en 1996, par la comédie érotique « Sex and
Zen II » (《玉蒲团II玉女心经》).
Sex and Zen II
Le film est partiellement adapté du film de 1994 de
Tsui Hark (徐克)
« The Lovers » (《梁祝》),
lui-même inspiré de l’histoire légendaire des amants
papillons, Liang Shanbo et Zhu Yingtai (梁山伯与祝英台) ;
mais la première partie du titre – qui signifie « La chair
comme tapis de prière »
[1]
(《肉蒲团》)
– est une référence au roman du 17ème siècle de
Li Yu (李渔),
un des premiers grands classiques de la littérature érotique
chinoise et le plus célèbre. C’est le livre de chevet du
protagoniste du film.
La reine du soft porn
Viva Erotica
Cette même année 1996, Shu Qi interprète un rôle secondaire
dans une autre comédie érotique, « Viva Erotica » (《色情男女》)
de
Derek Yee (尔冬升),
aux côtés de Karen Mok et
Leslie Cheung.
C’est justement l’histoire d’un réalisateur qui accepte de
faire un film porno pour gagner un peu d’argent ; Shu Qi
interprète l’une des actrices du film qu’il réalise, qui est
financé par un gangster. Le film est considéré comme un
classique du cinéma de Hong Kong ; Shu Qi obtient le prix de
la meilleure actrice dans un rôle secondaire aux 16ème
Hong Kong Film Awards, en 1997.
Dans Viva Erotica avec
Leslie Cheung
En 1997-98, elle continue à jouer dans des films produits
et/ou réalisés par Manfred Wong, dont deux en 1998 : l’un,
« Portland Street Blues » (《古惑仔情义篇之洪兴十三妹》),
un spin-off de la série « Young and Dangerous » dont le
personnage principal est une femme, chef de triade,
interprétée par Sandra Ng ; l’autre, « Young and Dangerous,
the Prequel » (《新古惑仔之少年激斗篇》),
réalisé par Andrew Lau, où Shu Qi interprète le rôle de Fei
aux côtés de Nicholas Tse, tandis que Sandra Ng apparaît en
cameo.
Andrew Law, Mabel Cheung et Stanley Kwan
Cette même année 1998, Shu Qi joue aussi dans « Bishonen » (《美少年之恋》)
de Yonfan (杨凡),
mais surtout dans « City of Glass » (《玻璃之城》),
le neuvième film de Mabel Cheung (张婉婷)
dont le coscénariste est son époux, Andrew Law.
Shu Qi y interprète le rôle de Vivian, aux côtés de Leon
Lai, dans une histoire d’amour avortée sur fond de
rétrocession de Hong Kong. C’est son premier rôle important,
une première ouverture hors des films de catégorie 3.
Dans City of Glass
avec Leon Lai
En 1999, elle joue à nouveau dans un film d’Andrew Lau
produit par Manfred Wong, « A Man Called Hero » (《中华英雄》),
un film de wuxia inspiré de la série de manhua
de Ma Wing-shing (马荣成)
« Chinese Hero: Tales of the Blood Sword » (《中华英雄》).
La même année, elle interprète le rôle de Meiling dans « Island
Tales » (《有时跳舞》)
de
Stanley Kwan (关锦鹏),
parabole sur la rétrocession de Hong Kong sur fond
d’épidémie de grippe aviaire, présentée au festival de
Berlin en février 2000.
Et elle interprète son premier rôle principal, dans une
comédie romantique avec des éléments de film d’action
produite et interprétée par Jackie Chan : « Gorgeous » (《玻璃樽》),
Dans Gorgeous, avec
Jackie Chan
Shu Qi est une actrice recherchée, mais rien ne semble
pouvoir la sortir des comédies romantiques et films de genre
typiques du cinéma populaire de Hong Kong.
Millenium Mambo et les années 2000
C’est
Hou Hsiao-Hsien (侯孝贤)
qui lui offre le rôle qui change sa carrière, au tournant du
millénaire : le rôle principal dans un film qui est aussi un
tournant dans la filmographie du réalisateur, après
« Les
Fleurs de Shanghai » (《海上花》).
C’est le film, aussi, qui ramène brièvement l’actrice à
Taiwan, après sept ans à Hong Kong : « Millenium Mambo » (《千禧曼波》).
2001 : Millenium Mambo
« Millenium Mambo » rompt avec les films précédents de
Hou Hsiao-Hsien :
c’est un film sur la Taiwan contemporaine et urbaine, un
film au rythme rapide qui tente de montrer les illusions de
la modernité, chez des jeunes tournés vers l’action, mais
perdus et solitaires. « Millenium Mambo » est célèbre pour
sa longue séquence introductive, véritable scène
d’anthologie qui donne un rôle symbolique à une Shu Qi en
apesanteur, dans un labyrinthe interminable, entre un passé
révolu et un présent qui reste à définir.
Dans Millenium Mambo
Le film est en compétition officielle au festival de Cannes
en mai 2001. C’est un nouveau départ pour Shu Qi, consacré
par la page de couverture que lui consacre Time Magazine.
Mais il ne se matérialise pas tout de suite. Elle revient
d’abord à Hong Kong, dans les rôles très semblables à ceux
de la décennie précédente.
2001 : consécration,
couverture de Time
magazine
Ann Hui, Corey Yuen, et films d’action
En 2001, elle interprète le rôle féminin principal dans un
film de fantômes et d’horreur réalisé par
Ann Hui (许鞍华),
« Visible Secret » (《幽灵人间》).
Elle joue aussi dans le film réalisé par Mabel Cheung sur la
musique de rock and roll à Pékin : « Beijing Rocks » (《北京乐与路》)
Dans Beijing Rocks,
avec Daniel Wu
En 2002, elle tourne dans un film d’action réalisé par Corey
Yuen (元奎)
: « So Close » (《夕阳天使》).
Shu Qi tient le rôle d’une tueuse à gages spécialisée dans
l’espionnage industriel, aux côtés de Karen Mok (莫文蔚)
et Zhao
Wei (赵薇).
Ce genre de rôle devient récurrent dans sa filmographie.
C’est encore
Hou Hsiao-Hsien
qui vient lui fournir, en 2005, un rôle différent, qui sort
des sentiers battus, avec « Three Times » (《最好的時光》).
2005 : Three Times
« Three Times » est un film original, construit en trois
parties : trois histoires d’amour entre deux personnages,
situées à trois périodes différentes, en 1911, 1966 et 2005
– la séquence initiale étant celle de 1966, « Rêve d’amour »
(恋爱梦).
Chacune des parties est évocatrice d’une étape dans l’œuvre
du réalisateur – celle de 1911, par exemple, « Rêve de
liberté » (自由梦),
évoquant
« Les
Fleurs de Shanghai » (《海上花》).
Dans Three Times, la
séquence 1911
Les deux personnages sont interprétés par les deux mêmes
acteurs :
Chang Chen (张震)
et Shu Qi. C’est leur première collaboration, qui préfigure
leurs retrouvailles dix ans plus tard, dans
« The Assassin » (《刺客聂隐娘》).
Retour à Hong Kong
En attendant, Shu Qi tourne dans les films typiques de Hong
Kong : films d’action, films policiers, films d’horreur.
Elle joue ainsi en 2006 dans « Confession of Pain » (《伤城》)
d’Andrew Lau et Alan Mak, aux côtés de Tony Leung Chiu-wai,
Takeshi Kaneshiro, et sa consœur de Chine continentale
Xu
Jinglei (徐静蕾)).
Et, en 2007, dans le premier film d’Alexi Tan : « Blood
Brothers » (《天堂口》).
Shu Qi interprète en effet le rôle féminin
principal, face à
Ge You (葛优),
dans la comédie de fin d’année
« If You Are the One » (《非诚勿扰》),
sortie en décembre 2008, suivie de sa séquelle deux
ans plus tard. Son rôle dans les deux films, mais
surtout le premier, lui permet de déployer
parfaitement ses talents d’actrice, à mi-chemin
entre la comédie et le drame sentimental.
Dans If You Are the
One, avec Ge You
Le film suivant est sans doute emblématique de l’image
qu’elle a désormais acquise : « Look at a Star » (《游龙戏凤》),
une comédie romantique réalisée par Andrew Lau, inspirée de
l’histoire vraie du magnat des casinos de Macao Stanley Ho
et de sa quatrième épouse. C’est une histoire à la « Pretty
Woman », mais la pure beauté de Shu Qi lui confère une aura
de conte de fée parfaitement crédible.
Elle est aussi bonne, désormais, dans les comédies
romantiques que les films d’action, d’espionnage,
d’horreur…. et même de kungfu et d’arts martiaux, témoin, en
2010, « Legend of the Fist : the Return of Chen Zhen » (《精武风云-陈真》),
où Andrew Law, toujours, lui a fait interpréter le rôle
d’une chanteuse de cabaret qui est en fait un agent secret
japonais !
La grande star des années 2010
Elle revient à Taiwan en 2012 tourner « Love » (《爱
Love》)
avec
Doze Niu (钮承泽),
une autre comédie romantique où elle partage la tête
d’affiche avec Zhao
Wei (赵薇),
comme symbole de la coproduction Taiwan-Chine continentale,
comme, dix ans plus tôt, dans « So Close ».
Puis Shu Qi retourne à Hong Kong tourner un rôle de mère
( !) dans un film d’arts martiaux. Elle apparaît en cameo
dans un rôle d’épouse dans « Chinese Zodiac 12 » (《十二生肖》)
de Jackie Chan.
Elle apparaît aussi en 2014 dans « Gone with the Bullets » (《一步之遥》)
de
Jiang Wen (姜文),
aux côtés de l’épouse de Jiang Wen,
Zhou Yun (周韵).
En même temps, elle tourne avec
Hou Hsiao-Hsien,
le wuxiapian atypique que le réalisateur aura mis un
quart de siècle à finaliser, sans doute son plus beau film
et celui qui offre le plus beau rôle des vingt-cinq ans de
carrière de l’actrice : elle est, aux côtés de Chang Chen et
de Zhou Yun, la nüxia Nie Yiniang dans
« The
Assassin » (《刺客聂隐娘》)
sorti en mai 2015 au festival de Cannes…
Nie Yinniang
On la retrouve dans le film d’aventure fantastique « The
Ghouls » ou « Mojin – The Lost Legend » (《鬼吹灯之寻龙诀》),
une histoire de pilleurs de tombes réalisée par Wu Ershan (乌尔善).
Produit par le réalisateur et producteur taïwanais Chen
Kuofu (陈国冨),
le film est sorti sur les écrans chinois en décembre 2015.
Elle a alors commencé à écrire le scénario de son premier
film en tant que réalisatrice…
Réalisatrice
Intitulé simplement « Girl »
(《女孩》),
ce premier film est largement autobiographique. Inspirée de
la propre enfance de Shu Qi, l’histoire se passe à la fin
des années 1980, à Taiwan, après la levée de la loi
martiale. La jeune Hsiao-lee (林小丽)
grandit dans un environnement peu amène qui en fait une
enfant triste et renfermée, jusqu’au jour où elle rencontre
une fille de son âge, qui porte presque le même nom (李莉莉),
et qui est, elle, plus libre, exubérante et insouciante. Le
monde de Hsiao-lee s’ouvre soudain ; elle entrevoit autre
chose que son milieu familial violent, entre une mère
hostile et un père brutal qui la terrorise quand il rentre
ivre. Mais l’histoire de la mère semble vouloir se
reproduire, et Hsiao-lee être condamnée au même inéluctable
destin.
Girl
Le film a été en compétition à la Mostra de Venise début
septembre 2025. C’était la première fois qu’une production
taïwanaise (sino-taïwanaise en l’occurrence) était en
compétition à Venise depuis « Stray Dogs » (《郊遊》)
de
Tsai Ming-liang
en 2013. Le film a été primé au festival de Busan (meilleure
réalisatrice) fin septembre, et a été projeté au festival
Lumière (festival du Grand Lyon) début octobre. Le film est
ensuite sorti à Taiwan à la fin du mois d’octobre. Shu Qi a
de nouveau été sacrée meilleure réalisatrice aux Hong Kong
Film Awards en avril 2026.